‹ Œuvres inédites de Maine de Biran (volume 2)Chapitre 9 sur 90 · INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. XXI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. XXI

d'assigner un fondemeat réel à la personnalité; car la personnalité suppose un sujet qui se distingue de ses modes, au lieu de s'identifier avec eux.

Là où il n’y a pas personnalité, il ne pourra ÿ avoir ni réminiscence , mi souvenir : tout demeurera confusément dans la sensibilité. Le sujet voulant, au contraire, reconnaît sa propre identité à chaque fois qu’il agit, et la reproduction des mêmes actes donne une base solide au souvenir. « Lors, par « exemple, que la main reprend, ou tend à repren- « dre, la même disposition qu’elle avait en touchant « ou en embrassant un globe, l'individu $e retrouve « à peu près dans le même état actif où il a été; il « perçoit, 1l touche encore, pour ainsi dire, pär la « pensée, un globé absent (1). » Ces mouvements libres et qui sont des copies, se distinguent fort bien des mouvements des perceptions primitives, dans lesquelles se trouvait la eontrainte d’un abstacle extérieur. C'est encore dans l'élément actif de notre nature qu’on trouve la base, soit des signes naturels, qui ne sont autres que les copies dont il vient d’être question, soit des signes du langage ihstitué et volontaire. Pour l'être borné à la sensakon, il ne peut y avoir ni signes, ni mémoire. Ce n'est enfin qu'en faisant à l’activité la part qui lui appartient, qu'on peut tracer une juste ligne de démarcation entre la mémoire proprement dite et l'imagination. La mémoire‘est une faculté active; c'est .ke rappel volortaire des idées par le:moyen de leurs signes. L'ima-

(4) Édition Cousin, page 61.

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gination, ou la reproduction spontanée des images, est une faculté passive qui se manifeste d'autant plus librement, que l'activité de l'esprit s’efface davantage,

Telles sont, dans leurs principaux éléments, les analyses qui serveht d’introduetion au Mémoire sur l'habitude. I] y a là, certes, tous les éléments d’une polémique directe contre les théories de Condillac, 2e n'est qu'avec des réserves positives qu on peut placer cet écrit dans le catalogue des productions de l'étole idéologique. Mais l’autear est loin d’avoir conscience de sa position réelle dans le domaine de la pensée. Les chefs de l'école sensualiste sont pour lui les maîtres, et il pense ne s’écarter de leurs traces que sur quelques points sesendaires.

Un fait particulier contribue peut-être à l'entretenir dans cette illusion. M. de Tracy, soit dans des mémoires lus à la elasse des sciences morales et politiques, soit dans son Zdéologie, plaçait l’origine de la connaissance du monde extérieur, et par suite de Ja distinction du #0ÿ et des objets étrangers, dans Jes faits corrélatifs d’une action voulue et d'une résistnce éprouvée (1). M. de Biran estime que ses

(4) Voir, en particulier, le Mémoire sur la faculté de penser, dans les Mémoires de la classe des sciences morales et politiques de l’Institut national, tome 1. M. de Tracy observe que Condillac r'explique pas d’une manière satisfaisante l'origine de ka oennais-

. sance des corps, et que les perceptions de l’ouie, du goût, de l’odorat et du toucher passif ne sont que des modifications intérieures de notre être. Il ajoute : « la faculté de faire du mouve- « ment et d’en avoir la conscience nous apprend, seule, qu’il existe « ce que nous appelons des corps, et elle nous l’apprend par la ré- « sistance que ces corps opposent à nos mouvements. La motilité

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vues personnelles nè sont qtie le développement de eette idée. La ressemblance était réelle; il pouvait miêrhe y avoir emprunt, rrais da manière de tiret parti d'une même observation, engageait les deux écrivains dans des voies tout à fait diverses. M. de. Tracy, comme pour httétuer: la portée du fait de l’activité humaine, qu’il fallait bien reconnaitre, s'efforce de ramener le mouvement volontaire au fait passif d’une sensation de mouvement, aecoripagné du fait passif aussi d’ün désir. Selon cet écrivain, on donne le-nom de volonté x « cette admi- « rable faculté que nous avons de seftir ce qu’on « appelle des désirs (1), » et e’est en vertu d’une illusion que « l’homme se croit plus essentiellement « actif dans le vouloir, que dans toute autre modifi-- « cation de son étre (2). » Le but prinetpal de M. de Biran, dans ses analyses, était de détruire la confusion entre les faits actifs et les faits passifs, et il était déjà bien plus éloigné qu'il ne le savait de l'auteur qui débutait, dans la science de l’homme, par la déclaration que « l'idéologie ast une partie de la « zoologie (3). » |

Pour bien comprendre la situation intellectuelle

est donc le seul lien entre notre moi et l’univers sensible. » (Page 302.) 1 y à plus : fa miotifité qui révèle la cause des sensations est néeessaire, aux yeux de l’aùteur, pour distinguer une sensation d’une autre et d’un souvenir, pour nous permettre de former des jugements. « Sans la faculté de nous mouvoir, nous n’auridñs, 4 « proprement parler, aucun jugement. » (Page 316.)

(4) Idéologie, chapitre v.

(2) Mémoire sur la faculté de penser, page 366,

(3) Idéologie, préface.

XXIV ŒUVRES DE M. DE BIRAN

de l’auteur du Mémoire: sur l'habitude, il est essentiel d'observer que cet écrit fat toujours allusion à la base fondamentale de la doctrine sensualiste comme à quelque chose de convenu entre les philosophes, d'universellement admis, et qui ne peut être matière à discussion. Toutes hos facultés dérivent au fand et primitivement de celle de sentir ou de recevoir des impressions. La faculté de mouvoir ne se distingue de celle de sentir que comme on distingue un rameau principal du tronc de l'arbre (À); voilà ce que M. de Biran admet camme des principes qu’il se garde de contester, mais à l'appui desquels il n énonce rien qui ressemble à une preuve. Il y a . dans sa pensée un élément convenu qu'il reçoit sur l'autorité des maîtres, et un élément personnel qui fait effort pour se manifester. C’est bien, avec de plus grandes proportions, la même lutte que nous avons déjà remarquée dans les ébauches du commencement. Un des exemples de cette lutte intérieure est trop remarquable pour être passé sous silence.

Il s’agit de l'origine de la notion de cause. « En « considérant un terme quelconque par rapport à « celui qui le suit (ou que l'imaginotion reproduit « immédiatement après lui en vertu de l’habitude), « ce terme est dit ou jugé cause, et son suivant est « dit ou jugé effet. L’habitude nous crée des causes « dans l’ordre des successifs, comme des essences « dans celui des co-existants (2). » Ainsi s'exprime

(1) Pages 16 et 24.

(2) Page 129.

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