SYSTÈMES DIVERS DE PHILOSOPHIE. — CH. IL
par exemple : une sensation assez vive pour absorber ou exclure toutes tes autres^ il est tout simple que je trouve cette faculté dans la sensation qui n'a pas même besoin de se transformer pour la produire, puisque ce n'est là qu'une circonstance de cette sensation présente. Il en sera de même de la mémoire si je la caractérise comme une suite de Tébranlement sensitif prolongé; du jugement, si je le fais consister dans le concours de deux sensations. Mais, qu'est-ce donc que cette décomposition delà faculté de sentir, sinon l'énumération de caractères abstraits, conventionnellement établis ou arbitrairement définis? quel rapport peut avoir une telle décomposition artificielle avec l'analyse vraie des idées réfléchies de nos opérations intellectuelles, ou des faits de sens intime qui leur correspondent?
Pour renverser toute cette science logique, je n'ai qu'à contredire les définitions de Condillac, et caractériser les facultés actives proprement dites de l'entendement et de la volonté en dehors de toute sensation, sous les mêmes titres qu'il attribue à des facultés toutes passives, prises au dedans de la sensation, et je trouverai des résultats opposés. L'attention ne serait plus la sensation qui prend d'elle-même ce degré de vivacité qui h rend exclusive, mais l'exercice d'une force suprasensible, ou la volonté même qui lui donne ce caractère. La mémoire ne sera plus un ébranlement sensitif, mais encore cette force de vouloir qui rappelle ou fait revivre une représentation passée, en y joignant un sentiment de personnalité continue qui fait la réminiscence, etc. £n conti-
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iitliint ainâi à spécifier et k cafncténser ou définir leà facultés de rinlelligence, eli dehors de la sensation, j'aurai peut-être fait la décomposition oa l'analyse vraie du fait primitif de la conscience, j'aurai montré comment toutes les idées simples et éléni enta ires de la réflexion ressortent de ce fait primitif» où elles prennent leur origine commune.
Mais» sans anticiper sur les résultats de nos analyses ultérieures, je me bornerai à déduire de tout ce qui précède une conclusion à laquelle on était peut-être, je crois, loin de s*attendl*e : c'est qufi la doctrine de Condillac, quoique se fondant sur un point de vue opposé à celui de Descartes, n'en participe pas moins à toute la tendance de cette doctrine, qni est de substituer dahs la science des principes, Tévidence de raison à celle de sentiment ou de fait; l'identité des idées à Tanalogie des phénomën^sj de construire ainsi la science avec des élétnents artificiels ou logiques, comme oti construit des formules algébriques. C'est ainsi que Ton a un système de vérités conditionnelles, bien liées par rexp^ession, sans l'être par les faits. Mais si l'on cherché quelque vérité absolue primitive, si l'on demandé SUi* quel principe elle repose, comment elle justifie soii titre, on ne trouve de critérium dans aucun fait de notre nature; tout, jusqu'à l'individualité personnelle, semble se réduire à un simple jeu de notions.
On a trop cru , et Condillac apfès Locke a surtout contribué à accréditer cette erreur, que les sciences psychologiques et morales qui ont les facultés de rhutnme pour objet, ne Se eortipôsaiênt que de no-
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lions archétypes ou sans modèle. Ainsî^ on devait penser qu'îl n'y avait qu'à former d'abord ces idées d'après certaîûés conventions faites avec soi-même et y rester fidèle pour y trouver tout ce qu'on y aurait mis et raisonner aussi exactement et sûrement avec les signés de la métaphysique qu'avec ceux de l'algèbre. Condillac semble bien avoir fondé presque toute sa doctrine sur cette opinion à laquelle il se montre très-conséquent dans son Traité des êensatiens, sa Logique, et surtout sa Langue des calculs. Mais quoi ! n'y a-t-il donc pas en psychologie et en morale des faits primitifs à constater? et toute hypothèse établie sur une autre base que sur ces faits, ou qui ne peut y être raccordée, fût-elle encore mieux tîssue dans l'expression ou plus conséquente à ses propres principes de définitions, peut-elle constituer une science, ou atteindre à la vérité absolue? Le modèle des idées psychologiques , pour être tout intime à nous-mêmes, en est-il moins certain, moins nécessaire à consulter? Ne faudrait-il donc admettre d'autres phénomènes que ceux qui peuvent se manifester à nos sens externes, d'autre réalité que celle qui peut être vue ou touchée? N'y a-t-il pas une expérience intérieure qui est la source de toute évidence immédiate? Enfin , le grand et beau précepte Nosce teipsum n'aurait-il d'appui que dans la logique et la physique? Et pourquoi le philosophe appliqué à l'étude de lui-même, ne serait-il pas en présence du sens intime comme le physicien est en présence de la nature?
La doctrine de Condillac ne repose donc sur au-
lï*6 FOND. DE L4 PSYCHOLÛ(.[F.. — PART, 1, 8FCT, î-
cun principe defaiL C'est une simple hypothèse abstraite; et lorsque ce philosophe prétend dériver toutes les faeuUéiî et les premières connaissances, delà sensation transformée, c'est parce qu'il y suppose déjà tacitement et avant tout T existence de la personnalité ou le moi^ préexistant dans la nature même de Tâme ou du sujet sentant, comme les alchimistes croyaient ou voulaient persuader aux autres qu'ils avaient transforuié les métaux inférieurs en or pur^ pendant que ce métal précieux était déjà contenu en nature au fond du creuset avant le grandœuvre. De même Condiliac ne trouve la pensée dans la sensation qui se transforme, qu'autant qu'il a déjà mêlé à la sensation, dès son point de départ, cet élément intellectuel qui reste fixe au fond du creuset de l'analyse.