UNION DU MOI AVEC LES TRACES DES AFFECTIONS ET DES INTUITIONS
De ridentité et de la réminiscence personnelle.
Il importe d'avoir présente ici une distinction que nous avons établie déjà d'une manifere générale, entre deux modes d'exercice de l'effort qui diffèrent l'un de l'autre, non par le principe ou la cause une» mais par les résultats ou les effets. En vertu du premier mode, tous les organes sur lesquels la volonté peut agir ou qui font partie du sens de Teffort commun, sont rendus aptes à percevoir leurs objets propres, quoiqu'il n'y ait point de perception actuelle. Cet effort non intentionné qui s'étend à tous les muscles volontaires, constitue avec le durable du mai ou de la personne identique, l'état de veille de ces sens divers qui concourent à la vie de relation ou de conscience. C'est ainsi que le sens de la vue veille dans les ténèbres, usque in spissis tenebria; celui du toucher, hors de toute pression accidentelle; cdui de l'ouïe, dans le silence.
Périodiquemeut suspendu pendant le sommeil, tandis que la vie organique roule sans interruption dans son cercle accoutumé, Texercice de la volonté redevient présent à lui-même, dès que la même force recommence à se déployer sur la même inertie organique. Le sujet de l'effort reconnaît immédiatement son identité, sa durée continuée, il sent qu'il est le même qu'avant le sommeil, sans qu'aucune impression accidentelle vienne motiver des souvenirs distincts ou quelque relation déterminée entre un temps présent et un temps passé. De cette expérience simple de sens intime, il suit donc :
1* Que l'identité personnelle a son sens propre, indépendant de tous ceux des affections ou des intuitions passives de la sensibilité ;
2° Que cette identité, ou le durable de notre existence personnelle étant la base du souvenir ou de la mémoire (dans l'acception ordinaire de ce mot], Locke tombe dans un véritable cercle vicieux lorsqu'il dit que notre identité se fonde au contraire sur la mémoire ou sur la réminiscence de nos manières d'être, variées ou successives ;
3» Que le rapport de succession de ces manières d'être variées, qui est ce que nous appelons le temps, a pour premier terme ou pour antécédent nécessaire, un sentiment de durée uniforme qui n'admet ellemême aucune variété, et à laquelle se réfère tout temps réglé et déterminé, comme tout nombre se réfère à Tunité fondamentale, antécédent fixe et invariable des rapports successifs dont chaque nombre est un conséquent ;
STST&ME SENSrriF. — GH. lU. &8
4"* Qu'en faisant abstraction de toutes les impressions accidentelles, et n'admettant que la puissance de Teffort qui s'exerce sur différentes parties inertes et mobiles du corps propre, il y aura toujours :
a) Un sentiment identique et immédiat de l'existence personnelle, ou d'une durée qui peut être considérée comme la trace de l'effort fluant uniformément (1), de même que la ligne mathématique est la trace du point qui flue;
b) Localisation immédiate des inerties organiques, ou rapport d'attribution des sensations musculaires aux différents organes mobiles qui en senties sièges;
c) Sentiment de la cause productive de l'effort, et, par une induction première dont nous parlerons bientôt, rapport de causalité extérieure :
Tous modes inséparables du moi, qui devront s'associer comme lui avec les différentes impressions accidentelles, suivant les mêmes modes d'union qui ont servi de base à nos trois systèmes.
Réminiscence modale ou souvenir.
Condillac avait très-justement et profondément observé dans son premier ouvrage (2), que pour
(i) Tempus fluil uniformiter, disent les mathématiciens. Ils prennent aussi la ligne droite pour le symbole du temps ou plutôt de la durée uniforme qui s'écoule en laissant une trace après elle.
(2) Essai sur Corigine des connaissances humaines.
Mf FOND. DE lA PSYCHOLOGIE. '^PAftT. IL SEGT. IL
mieux analyser la réminiscence, il faudrait liii donner deux noms: Tun, en tant qu'elle nous fait re^ connaître notre être ; Tautre, en tant qu'elle nous fait reconnaître les sensations qui s'y répètent; car ce sont là, ajoute-^t^il, des idées bien distinctes.
Oui sans doute, ce sont là deux idées aus$i dis^ ttiictes que le sont oelles de simple et de composé. Mais quel est )e principe de la distinction? Peut-il résider ailleurs que dans le fait primitif du sens i](itime, où le sentiment de notre être (le moi identique) se disting>ue de toute affection ou intuition yariable? et l'hypothèse qui identifierait le moi a^tec chacune de ces sensations en détruisant bette distinction, n'Met^lie pa» toute base à la réminiscence? Si le mai peut être regardé comme existant, mais confondu avec les premières impressions affectives ou les intuitions, il 9'en suivrait que la réminiscence existe aussi, mais concrète ou confondue avec les sensa^ tiens passives répétées. Cette cùnerétionsuffirsiit seule pour que la sensation répétée se distinguât de l'impression nouvelle.
On voit ici mieux que japiais comipent, dans l'analyse de nos facultés, tout se réfère à ce fait primitif sur lequel nous avons tant insisté, et combien il est d'une importance première de bien constater d'abord ses deux éléments propres et constitutifs, en les séparant de tous les modes accidentels que Texpérience extérieure répétée peut y ajouter. Au point de vue où nous somtoes arrivés, rien n'est plus facile) que d*ànalyser la réminiscence, sous le double rap*^ port que. CoftdiUac *vait ea vue, avaot d'avoir conçu
SïSTtW SENSmF. ^f2B.ni. 6(
le projet de ramener à Tunité de principe seoflitif toutes les facultés de Tintelligenee buipaine.
Observons d'abord, suivant Ténoncé précédant, que le signe réminûance appliqué à l'acte intellec»' tuel par lequel nous reconnaissons l'identité de notre être exprime une idée réflexive, simple, ponstanto, invariable, tandis que le même signç appliqué ^ l'acte par lequel on dit que nous reconnaissons des sensait tiens répétées quelconques, exprime yne îdée géné^ raie, vague et indéterminée, qui comporte plusieurs exceptions et distinctions essentielles à noter. En ap^ pelant en effet sensation toute impression de la sen-t sibilité soit affective, soit représentative, peutK)n dire qu'il y ait une réminiscence de la sensation en général? Est-ce que nous reconnaissons les affections simples comme une douleur interne, un degré de chaud ou de froid, une simple odeur, 8aveur,ete.qqi viennent à se reproduire, de même que nous recont naissons nos intuitions ou les objets qu'elles repré^ sentent? L'acte de réminiscence est-il le même dans les deux cas? Est-ce la même chose de reconnaître en soi une modification, ou de reconnaître hors de soi un objet d'intuition? Je dois m'arrêter quelques instants sur un sujet délicat où me paraissent avoir échoué les métaphysiciens qui ont le plus analysé les sensations et les idées [\].
: . • •"' i ■■■I ■ ■'., • ■■ I... '■■■■in
(1) Je prie qu*on lise AsLmV Essai analytitfue de Gh. Bonnet tout ce que dit ce philosophe sur la réminiscence. On verra combien il fait de yains efforts pour expliquer mécaniqBepiMit Tacte sknple et intellectuel de la réminiscence, combien il cumule d'hypothèses va* gués et sans fondement, coBd>ien il imagine de jeux de fibres variés. Quand même on pourrait expliquer physâotosiquement la manière
Posons d*abord en fait que toute affection générale non localisée, comme sont les impressions de la sensibilité intérieure qui ont précédé l'exercice du sens de l'effort, ou qui se trouvent hors de son domaine, échappent aussi par elles-mêmes à toute espèce de réminiscence et de souvenir; notre expérience la plus constante nous apprend qu'il n'y a pour nous aucun moyen de faire revivre les modes du plaisir ou de la douleur, pas plus que d'en mesurer les divers degrés d'intensité, d'établir quelque comparaison entre la manière dont nous sommes sensiblement modifiés dans le présent et celle dont nous l'avons été dans le passé, etc. Comment pourrais-je savoir, par exemple, sans le secours de mon thermomètre que la chaleur et le froid sont les mêmes en différents temps ou à des époques correspondantes? Comment reconnaître qu'une douleur de goutte, un mal de tête périodique renaissent égaux, plus forts ou plus faibles? Assurément la sensation ne se mesure ni ne se reconnaît elle-même, et cette absence de souvenir caractérise également tout ce qu'il y a de purement affectif dans notre nature.
Il est vrai que lorsqu'une sensation particulière
dont les impressions laissent, dans les organes ou dans le cerveau, des traces qui se lient, se réveillent les unes par les autres, etc. , on n'en serait pas plus avancé pour expliquer comment le mai peut se reconnaître et joindre aux images ou aux impressions renouvelées, ridée du passé. C'est là un fait de sens intime ou de réflexion bien plus inexplicable par les lois de la physiologie que les faits physiologiques ne le sont eux-mêmes par les lois de la mécanique ordinaire. Il y a hétérogénéité absolue entre les deux ordres de faits ou d'idées que l'on veut comparer. Hartley, Bonnet et Condillac n'ont pas assez senti cette hétérogénéité.
vient à se reproduire dans une certaine partie du corps où elle a déjà été localisée, je reconnais immédiatement que j^ai déjà été affecté dans cette partie, d'une manière que je ne puis dire la même , ni plus ou moins douloureuse ou agréable, mais que je recannais être à peu près du même genre. Cette espèce de réminiscence, que j'appelle modale, ne se fonde point sur l'affection passive, ou ne lui est pas plus inhérente que ne l'est le premier jugement personnel énoncé par la formule : Je sens. Ce jugement primitif et le souvenir qui en est la trace se fondent uniquement sur l'attribution première de l'impression agréable ou douloureuse à un siège ou un lieu déterminé du corps, que le moi reconnaît toujours immédiatement comme sien , par cela même qu'il reconnaît sa propre identité. Écartez cette base de la réminiscence, et vous n'aurez plus aucun moyen de reconnaître si la sensation reproduite est la même ou semblable. C'est une nouveauté absolue dans l'existence, et l'impression répétée, fût-elle plus affaiblie encore, ne porte point en elle-même l'empreinte du temps passé.
ni
Réminiscence et souvenir objectifs.
La réminiscence qui se joint à des impressions sensibles quelconques ne peut être qu'une suite de
leur union première avec le moi^ et tout ce qui vient d'être observé à cet égard des sensations affectives répétées doit s'appliquer aux sensations représentatives. L'acte intellectuel, qui, suivant l'expression de Gondillac, nous fait reconnaître notre être identique^ repose toujours en effet sur la même base , sur une seule et même condition primitive, savoir, celle du durable même de notre individualité personnelle. Mais quant à l'acte par lequel nous pouvons reconnaître, comme dit encore le même auteur, les sensations mêmes qui se répètent en nous, cet acte , ou la réminiscence en tant qu elle dépend de la nature des modifications répétées, devra varier comme l'espèce de ces modifications, sans qu'il soit possible d'établir une seule loi générale qui embrasse également toutes ces espèces.
Comparons d'abord les simples traces des affections à celles des intuitions , car c'est de l'existence de ces traces que doit dépendre le mode de la réminiscence qui consiste à reconnaître les sensations répétées. En effet, si ces sensations n'avaient laissé aucun vestige dans ce qu'on appelle vaguement le souvenir, ou s'il n'y avait aucun moyen de les reproduire en l'absence des causes ou des objets externes auxquels elles vont se rattacher , il y aurait à peine possibilité de les reconnaître lorsque ces causes ou ces objets viendraient à répéter leur action. Or, il est de fait, comme nous l'avons déjà vu, que les affections, quoiqu'elles laissent des traces plus ou moins profondes dans la sensibilité organique, ne font point partie de x\o^ 30uvenirs, quelle que soit l'idée qu'où
SYSTÈME SENSITIF. — Cil. m. 59
attache à ce mot. Qu'elles viennent à se reproduire, soit par la répétition de la première cause excitative, soit par la spontanéité même de Torganisme, il n'y a aucune différence entre les deux modes de reproduction ; ce sont toujours des affections présentes qui, pour être affaiblies par la répétition (circonstance dont l'être sentant ne saurait juger), n'en sont pas moins actuelles, dénuées de toute forme du temps passé, et par suite, de tout caractère de souvenir.
Il n'en est pas de même des intuitions. Nous avons déjà vu comment, en vertu d'une sorte de propriété vibratoire inhérente à leurs organes, elles peuvent s'y prolonger après que la cause extérieure a cessé d'agir, et se reproduire spontanément sous forme d'images dans le centre organique, qui est comme le rendez-vous commun et le foyer des intuitions. Il suffit que le moi ait été présent à la première sensation représentative, même sans y participer expressément par son activité, pour que la réminiscence personnelle, qui est la conscience du moi passé, se retrouve dans l'image que cette sensation laisse après elle. Or, toute association de la réminiscence avec une image constitue un souvenir proprement dit, et ce souvenir étranger aux affections, qui ne laissent point d'images, est spécialement propre aux intuitions.
Hors certains cas extrêmes où les images prennent dans leur centre organique , par suite de certaines dispositions sensitives, ce surcroît de vivacité qui occupe toute la faculté de représentation, elles s'accompagnent toujours de quelques sensations liées à la conscience ^xxmoion de l'effort actuel Sans
cette conscience, il ne pourrait évidemment y avoir de souvenir, car le passé est une relation qui emporte avec elle Tidée ou le sentiment du présent, et, pour juger ou percevoir ce qui est à distance, dans le temps comme dans l'espace, il faut toujours partir du point où nous sommes. Toute intuition qui a déjà été présente à un sens externe peut avoir ainsi une image qui lui correspond et un souvenir qui la représente comme passée , sans jamais se confondre avec elle comme présente tant qu'il conserve le caractère de souvenir.
Supposons maintenant que cette intuition ancienne se représente ou redevienne actuelle , en s'u-^ nissant de nouveau à la conscience du moi identique: l'image qui pouvait se reproduire auparavant , par différentes causes externes ou internes , autres que la sensation première à qui elle correspond , sera, à plus forte raison, réveillée par cette sensation même. Celle-ci, en redevenant présente, coïncide donc avec son image ; le modèle ou original qui frappe de nouveau le sens externe vient se comparer et, pour ainsi dire, se patroner avec la copie préexistante dans l'imagination ; pendant que la conscience actuelle du moi se joint à l'intuition répétée, la réminiscence ou la conscience du m^^t passé se joint à l'image. Ainsi, le souvenir s'associe à la sensation de la manière la plus intime, et lui dopne sa forme en revêtant la sienne. De cette association et de la comparaison rapide qui s'établit spontanément entre l'intuition et son image, résulte cette espèce de jugement qui nous fait reconnaître, avec notre propre identité, la ressem-
SYSTÈME SENSITIF. — Cil. IlL 61
blance de deux intuitions (ou d'une intuition et d*une image) à deux temps différents de notre existence, l'un présent, l'autre passé. Je distingue ce jugement sous le titre de réminiscence objective^ parce qu'ici ce n'est plus seulement notre être que nous reconnaissons, soit immédiatement, soit sous une modification interne répétée ; c'est une représentation extérieure que nous reconnaissons ou jugeons semblable à elle-même, en lui transportant notre propre durée.
Observons bien ici la distinction établie entre l'identité personnelle, qui sert de base à la réminiscence personnelle, et la ressemblance sur laquelle se fonde l'espèce de réminiscence que nous nommons objective. L'identité appartient exclusivement au moi^ et ne peut être reconnue qu'en lui sous la forme du temps; la ressemblance est toujours concrète avec les objets représentés hors de nous ; elle est reconnue en eux sous la forme d'un espace où le moi n'est plus.
Dans la réminiscence objective, la forme d'espace, qui se réunit à celle du temps, sert à celle-ci, pour ainsi dire, de symbole ou de signe sensible. En effet, cette sorte de lointain obscur, sous lequel une image se trouve représentée comme à distance, la fait paraître aussi comme plus reculée dans le temps. Cette analogie sensible, si favorable à l'imagination qui tend sans cesse à revêtir de sa forme d'espace les notions mêmes les plus réflexives, et à les dénaturer pour les mettre à sa portée, a pu faire illusion à plusieurs métaphysiciens qui n'ont vu dans le souvenir qu'une image, et dans l'image qu'une sensation
es FONa DE Là PSYCHOLOGIE. —PART, IL SECT. IL
affaiblie. Mais, suivant cette opinion qui roatérialisç» pour ainsi dire, le souvenir, comment rendre compte de Tespèce de souvenir qui s'attache à une multitude de modes dont il n'y a aucune sorte d'images persistantes?
J'accorde que l'image d'une intuition, comme d'une couleur, par exemple, ne soit que cette intuition même affaiblie : on pourra dire, en ce cas, que ce caractère d'affaiblissement, qui rend l'intuition plus obscure et comme plus éloignée dans l'espace, la fait paraître aussi plus éloignée dans le temps. Ainsi, l'impression affaiblie deviendrait un signe du passé, comme elle est le signe naturel de la distance. Mais comment identifier le signe avec la chose signifiée, et prendre une sorte de métaphore si commune dans notre langage, si propre à accréditer les illusions matérielles , pour l'expression d'une vérité absolue? Le temps et l'espace ne demeurent-ils pas toujours aussi distincts l'un de l'autre, que le moi et ce qui n'est pas moi le sont dans le fait de conscience? D'ailleurs, qu'a de commun une sensation plus faible avec l'acte de réminiscence? Est-ce que l'une ne peut pas être sans l'autre? Est-ce qu'il n'y a pas d'image obscure sans réminiscence, et vice versa?
Après avoir assez longuement insisté sur cet arti-* cle, qui me parait être un des plus difficiles et des plus importants de la psychologie, je le termine comme je l'ai commencé, en observant que Condillac, après avoir si bien indiqué l'objet d'une analyse de la réminiscence, aurait pu le préciser encore da-