‹ Œuvres inédites de Maine de BiranChapitre 26 sur 66 · OPINIONS DE M. DB BONALD · texte numérisé non relu

OPINIONS DE M. DB BONALD

les constitoe. Lorsque je pense k Dieu, à la câuse universelle, je vois Dieu, et noa pas sa représentation» comme dans uoe idée qui aarait un objet distinct d'elle-même au dehors; comme en pensant à la lumière qui m'éclaire je la vois et non pas seule* ment son idée.

4L Les idées ou notions intellectuelles, n étant con- « nues de notre esprit que par les expressions qui les « lui l endent présentes et perceptibles, nous les re- « trouvons toutes et naturellement dans la sociétéàia- 4t quelle nous appartenons, et qui nous en transmet M la connaissance eu nous communiquant la langue « qu'elle parle (1). » Je comprends comment ces notions dont le fondement est eu nous-mêmes, ou dans notre esprit indépendamment des signes, ne se distinguent ou ne deviennent perceptibles qu'à l'aide de signes, comme le moi lui-même ne se distingue qu'en se nommant : et ce signe ou cette articulation n'est qu'un mode de l'activité qui le constitue ou le rend présent à lui-même. Mais que nous trouvions exclusivement et naturellement toutes ces idées dans la société qui nous les transmet avec la langue maternelle, c'est une hypothèse gratuite et irréfléchie. Pour Cf»la il faudrait que les signes de ces idées eussent une secrète vertu par laquelle ils éveilleraient immédiatement dans l'esprit ou dans l'âme les idées qu'ils représentent ou expriment, sans aucun concours actif de notre part, ou sans que nous eussions besoin d'eflTecfuer ou de répéter les opérations intel-

(1) Beekerehes ph^fosaphiques, diap. f.

ORIGINE DU LâMOAGE S97

lectuelles d*abstractioii et de réflexion dont ces si*

goes iioteut et couserveul les résulials. Si nous n'entendons la valeur des signes qu*en y pensant eommeil faut, et avec plus ou moins de travail et de labeur» il ne iaut pas dire que nous trouvons natu* rellemenl ces idées dans la société qui nous les donne avec les mots, dont elle cuuserve le dépôt. On pourrait dire de même que la société nous 'donne, avec les signes des nombres et les noms des figures géométriques, la science mathématique toute laile; oui, mais en nous fournissant Toccasion d*en refaire nousr uiémes les idées ; car uous u'eateudoiib ia science qu a cette condition. £t quand même les signes se* raieut perdus, les esprits inventifs, comme Pascal, n*en referaient pas moins la langue avec la science même.

Comment peut-on avoir philosophé le moins du monde, et se contenter d'une analogie aussi vague pour marquer la distinction d'origine des vérités générales ou sociales et des vérités particulières, individuelles ou physiques? « La connaissance des vérités 4( sociales se trouve dans la société, et ne nous est « donnée que par elle avec le langage. La connais- « sance des ventés ou faits particuliers, individuels « et physiques, objet des images et des sensations, « se trouve dans nous-mêmes individus, et nous est « transmise par le rapport de nos sens; cette aualo- « gie entre les vérités sociales et la société qui en « douue la connaissance aux individus, entre les vé- « rités individuelles et Tindividu qui en trouve la « connaissance eu luî-nicnic cl dans ses seiisâtioqs,

m OFDIIOIIS DE M. Dl BOKALD.

€ est, ce me semble, une raison très-plausible, et € peut-être suffisante de eroire èi cette double origine

a de toutes nos connaissances morales et physiques, « générales et indifiduelies (1). » Cest une manière un peu large de résoudre le ^rand problème sur l'origine de la connaissance. D'abord, toutes les vérités générales sont-elles sociales? N'y a-t-il pasansd des vérités générales physiques, comme il y a des vérités individuelles proprement dites qui sont éminemment moi'àlos ou sociales, à partir du fait de conscience, tout individuel ? On peut dire véritablement que toute connaissance physique comme morale se trouve dans la société de qui nous avons tout reçu, dans ce sens qu'elle nous fournil seule les moyens et les eondi<tions du développement de toutes nos facultés; puisque rhomme isolé, réduit à ses propres forces, ne peut rien, et n*existe même pas autrement qu'en abstraction et par hypothèse. En ce sens, les vérités générales del a physique et de la géométrie pourrent aussi bien être appelées sociales que les vérités «il^raies et politiques; ^t si les premières se trouvaient en nous-mêmes, ou nous étaient transmises par Mitsation, les secondes pourraient bien avoir même origine. £t s'il en est ainsi, comme la plus simple analyse le démontre, que devient la distinction? On reconnaît là la tournure d'esprit de M. de fionald qui s'attache, avec une prédilection marquée, an analogies de mots les plus lu ])itraires, le plus purement grammaticales, et qui voit dans cette sorte de

(t) Reciwc/iet phiiosophiques, cha^ i.

grimoire métaphorique l'expresAioQ des plus importantes vérités.

« Sans doute le langage qui exprime aujourd'hui « tant d'idées utiles à l'homme, ou nécessaires à la « société, n'a pas été donné aux premiers humains « vide de sens (i). » Pour qu'un langage ou un système complet de signes ait été donné avec les idées, il uc suliit pas que ce langage ait eu un sens profond et vrai dans TinteUigence suprême qui l'aurait inventé. Afin que ce langnge n'eût pas été vide de sens pour les premiers hommes auxquels il fut donné, il ûnidrait supposer de plus que rintelligence des idées eût été inspirée avec les signes qui les exprimaient ; et cette hypothèse en entraîne encore une autre : c'est quil y avait entre telle idée intellectuelle ou morale et le signe dont elle était revêtue dans cette langue divine, nn rapport tel qu'il suffisait d'entendre le signe pour que i idée ou la notion se représentât. i>ira*tron que les notions intellectuelles sont nécessairement liéesà des rignesdanslVntendement divin? Quels sont donc ces signes divins, expressifs par eoirinèmes, qui portent la lumière avec eux, comme le

hgo9 efficace '! l^st-il donné h l'homme de l'entendre? Dieu a-t'*il pu le lui communiquer dans rorigioe / ^e M aoraitHll pas en même temps communiqué sa pro» prescience, celle de Tinlini? N'est-ce pas un préjugé tout fondé sur un anthropomorphisme grossier qui frit supposer que Dieu s'est servi pour parler aux hommes de signes comme ceux qui nous aident à fixer

SÉ0 OFiNK)NS D£ M. DE BONÂLD.

008 idées, et qui ne sont qu*aD supplément oéees-

saire à la faiblesse de uotre esprit?

Si quelque chose pouvait nous donner une image grossière de celle pensée divine, ueseraient-ce pas ces illumioatioQS subites du génie, ces élans momentanés vers des vérités sublimes, ces éclairs vifs qui percent quelquefois les nuages dont uotre entendement est obscurci, ces inspirations, ces sentiments ineffables par lesquels nuire àiue se Irouve en contact instantané avec la source de toute vérité, de toute lumière, par lesquels nous sentons Dieu avec Tinfini? C*est par ces mouvements intérieurs que Dieu parle à nos âmes et se révèle ou se manifeste. C*est ce langage qu'on aspire à enlendre toujours» quand on a eu le bonheur de Tentendre une fois. Quand Tâme dit : « Variez, Seigneur, votre serviteur vous écoute^ » en adressant à Dieu cette prière, ce ne sont pas des pa> rôles dans une langue inconnue que nous lut demandons; nous savons qu'il a une manière de se communiquer à Tesprit par Fentremise da cœur, plos immédiate, plus sensible, plus elBcace. Nous savons qu'il y a même en nous, et sans le secours de sa grâce, une pensée vivante sans les signes, une pensée qui perd souvent sa lumière en se développant, ou se fixant k Tun des signes matériels du langage. Singulière idée de vouloir prouver Taction de Dieu et la réalité des notions qui nous mènent & lui ou nous

le rcvèlent, par les luovms mêmes qui ont le plus contribué à le cacher aux philosophes, par ceux dont les matérialistes se sont toujours servis pour obscurcir ces notions ou en détruire la réalité, en

ORIGtNS m LANGAGS«

dierchant à les identifier avec les signes matériels dont Tesprit de rhomme a été conduit k les revêtir I

Supposez que, dans notre intérêt, Dieu jugeât à propos de faire connaître aux hommes ses volontés ; si pour vaincre rincrédulité, en employant des moyens humains, il parlait aux Français par exemple « sans doute il emploierait la langue dans laquelle seule il pourrait èlre entendu; et de même pour les habitants des divers pays; que sHl employait une langue universelle et unique, il faudrait bien qu'il fil un miracle pour que tous les hommes eussent au même instant le don de Tenlendre sans Tavoir apprise; et pour que cette science universelle lût perman^te, il faudrait que tous les hommes eussent la langue avec les idées en venant au monde ; autrement, en supposant que la société du genre liumain ne conservât que le dépôt des signes, si ces signes

avaient besoin d'êlic appris, interprcLes, expliqués, ce serait comme si Dieu n'eût jamais parlé ou appris la langue divine, puisque Tinterprétation étant du fait de Thomme, il pourrait toujours y avoir erreur, tromperie. Sans une révélation immédiate faite à chaque peuple, ou plutôt sans le secours de la grâce qui agit sur les cœurs autrement que par des paroles, quel pourrait être le critérium public et social pour distinguer la vérité de Terreur, lorsque chaque nation prétendrait posséder seule , avec la langue inspirée, le trésor des vérités intellectuelles et morales ?

H. de Bonald oppose son hypothèse sur la tranfr*

missiou nécessaire du langage, moyen exclusif de

m OPINIOIiS D£ M. OË fiONÀLD.

tonte science ou vérité gooiale, à cette prétention de

la philosophie que Thomme ne peut savoir que ce qu'il a appris. Cette masime» enivant rauteur, doit être bornée aux vérités spéculatives de la physique;

ilaufi ia praùquei U eu est autrâmeni : a ^ « rhonune physique vit de pain, Thomme moiat fit m lie h parole qui lui révèle la vérité (1). h Sans doute onoonçoit que le monde physique ait pneiialer

sans l'iiuimiic, laudis que le inuiide moral n^existerait pas sans rhomme, c est-à-dire sans des è^m ou agents moraux, pas ])lus que le monde physique a exibleraiL sauî> des tUcb OU élénieiib physiques; cela va sans dire. Mais puisque ces dem mudes, tels qu'ils sont, tels que nous les nom Menait les coucevous» ne sont que la totalité des deux espèces d*étres et Tensenible de leurs rapports, puia-

que ce& iappui îs luadaiiienlaux 5uQt ce iju ils sont,

quelle que soit d'ailleurs notre manière de les eewsi dérer ou de les juger, la distinction posée par IL '46

Bouald entre la gravité des résultats des deux soi tes de spéculation est encore ici tout à £iit vaine el^#ivoie. Si rien n'est trouble dans la nature luaLei iellr, pendant que rhomme discute, approfondit h imité ou Terreur des systèmes en physique, pourqoMiÉsvl périrait-il plutôt dans ie inonde moral par cein seul que quelques philosophes, hommes toujoum en taipi' . pcUL iiuulijrc eu c^ai d a la grande masse qui croit sans examen^ examineraient le fondement deser^jfMces universelles, nécessaires, telles que rexistence de

WMeterdhff irAilfliiiwÉlairirfi dttD. L

Dieu, la spiritualité de nos âmes, la dbtinotioii du bien eiUu mal ? Certainement s'il n'y avait pas d'au* très causas de désordre daos rintlaeDce natarelle des passions, les intérêts, la faiblesse ou les lautcs des geuTemementSy les sociétés seraient parfaitement tranquilles et réglée.

H. de Bonald insiste trës*longuement sur des difficultés imaginaires qu'il se plaît à accumuler contre la possibilité de l'inveuiiou du langage. Mais tous ses argoments sont tels qu'en accordant tout ce qu'ils oiii pour Lut d'établir, on ne pourrait parvenir k la eonclusion, avec la thèse dont il s'agit. Dans cette ènomèration de preuves tirées de rhbtoire des so* ciétéSt et des admirables propriétés du langage, on reconnaît l'orateur disert bien plus que le dialecticien exact cl sévère en matière de preuves.

Le sophisme perpétuel consiste à parler de l'état actoel des langues perfectionnées el enrichies par 1 accumulation ou la combinaison des idées de tout ordre. Dans un période de la vie sociale anssi avancé

qne celui ou nous ijoinmes j)lacùs, si nous comparons nos langues comme nos connaissances et nos arts avec ceux des tribus grossiftres, il est impossible de ne pas se demander par quelle suite de progrès l'homme ou la société se sont ainsi élevés d*un état brut k celui où brille un art si merveilleux et si compliqué. Mais bien qu il soit impossible de déterminer avec certitude quels ont été les progrès sttoeeiBi&

2A4 OPINIONS D£ H. D£ BOiNÂLD.

par lesquiLs une langue particulière a passé pour arriver des premiers rudiineats à la perfection, si l'oa peut montrer par les principes de la nature humaine comment ses diverses parties ont pu naître eL se développer à partir d'an premier principe , on aura remporté un avantage sur cette pliiIaaè^bie*Jft»dolente qui, dans le monde moral comme dans ie monde physique, voit un miracle dans chacpie pliè* nomène qu elle ne se sent pas en élaL d'expliquer.

Assurément personne ne peut croire qu'un w flusieurs hommes aient pu inventer a priori eÊ^imÈSÊÊÊÊm système, et la saine philosopliie tend hien plutôt a établir qu'il s'est formé de lui-même, eommm^%mi le reste, par une suite de développements de facultés, de progrès dus à des circonstances heureuses, à des événements inopinés que nulle force on inleH^iwe humaine n'a pu prévoir, ni diriger. C'est à ceux qui prétendent au contraire, comme M. de BotÉaM^ofK le système complet du langage, tel que nim<1e possédons, a été primitivement formé d'un 3eul Jet; c'est à eux, dis-je, à prouver d'abord oMt^watmÊHr le qui surpasse réellement les facultés humaines; et c'est alors, mais alors seulement, qitUi£Midiait réellement admettre le fait mystérieux éerkingage donné par Dieu à la première société humaine. ^

Mais s'il est vraiment impossible qu'un sieurs hommes aient inventé ou pr( nudité un système tel que celui de nos langues actuelles^ il ne Test pas de même qu'un tel système Be-.mÂUÊÊÊÊii peu à peu, en partant d'un premier fond de i^igacÀ donnés par la nature même, répétés et imités avec

ia(entioD« Ce premier langage, naturel ou natif

même, est le moyen nécessaire pour arriver à la fopmaiioa des langues perfectionnées. Et le sophisme eonsisCeà faire abstraction du moyen ou de l'intermédiaire, pour démontrer Timpossibitité où serait ThomiMndoifauEidiir d*un seul saut Timmense intervalle qui sépare un état d'animalité, où il n'y aurait auflM fipèee de signes, ni par suite d'idées dans Tes- (MèWiMn (taMe rase), et Tétat d'intelligence perfectionnée, en possession du système le plus étendu d»sîfMi et d'idées.

Les philosophes qui sont entrés un peu plus avant (fi» M. Bonald dans les profondeurs de la pensée huMainu, se sont attachés à distinguer et énumérer ses formes les plus intimes, et ceux-là mêmes qui ont caiMkdM les langues comme une sorte de miroir de Fesprit humain, ont senti d'abord le besoin d'étudiar<«tde connaître la chose mèuie en nature, avant iri^gaHbr ie miroir, afin de pouvoir juger la resseuibiance du modèle et de la copie. M. de Bonnid ifttkM^M contraire vouloir démontrer que c'est tinhÉgiiige donné avec ses formes préétablies par la divinité, qui a seul imprimé à 1 esprit humain teAnneB propres et naturelles sous lesquelles il conçoit et exprime toutes les idées ou notions inlel- IflltutUng. Cependant lauleur admet des idées, ou if^UUtt^iimieê, antérieures au langage, et par suite d^^fapports innés, quoique non encore exprimés ^MWiwBfè' idées* Mais n'y a-t*il pas contradiction entre ces deux thèses? S'il v a dus idées ou des formes inhérentes à l'esprit humain et antérieures au

ut OPINIONS DR M. DE BOif ALD.

langage donné, il fliudni bien que ce lannafe en

prenne ou en reçoive Tempreinte. Le moule étant donc tout intérieur, il faudra partir de la nature ou

des formes de l'esprit humain pour avoir In îmson suffisante des formes du langage, et non vke yâtiéL Ce qu'il y aura donc de donné primititement, eew> ront les formes ou les faciilics pi opic» de Tentendement dont le langage, tel qu'il est, sera h oonséquence; et le pro^'rès inverse ne pourra être admis, à moins qu'on ne suppose Tàme humaine iëèk rif^« avant qu*il y ait un lanpi^e nppris; ce qiû eat contraire a la ruibou et aux idces mêmes de Tautcur.

« Si Ton s obstine à soutenir que le langage est « Touvrage de Thomme, on est obligé d*adaietlre fautant d^inventeurs que Ton croit voir dans le 4( monde de langues diiféreutes, et autant d inveo- « teurs qui ont eu précisément les mêmes idées sur « la formation du iangapje, l'ont coiisli uil pai lout « sur le même plan, et ont pour ainsi dire, jeté tou- « tes les lanj^ues dans le même moule (1). »

Le moule doit être en effet le même partout, puisque c'est Tesprit humain dont la nature doit être la même partout; autrement ce pèserait plus de riionime qu'il s'agirait. De ce que toute langue exprime nécessairement le sujet, l'attribut et le verbe, il faut

(1) Iktkerthes pkUaÊopM^ê, elisp. n.

ORIGINE DU LiUVOAOE. W

conclure que cette manière de concevoir ou de jiigor est foodamentaie et nécessaire, à partir du fait prinitif de la conscieDce ou de Texisteoee personnelle du nwi^ 8ujet, cause agissante, en rapport nécessaire ivee m objet» ou un effet produit, rapport que Tesprit perçoit, et c'est pour cela qu'il existe, rapport tout intérieur qui ne serait pas moins aperçu immé- AMMént quand il ne aérait pas exprimé, mais qui ne peut être exprimé par des termes quelconques mi que ees termes soient au nombre de trois, nécessaires pour exprimer ou manifester cet acte de Tesprit C'est jusque-là qu'il faut remonter pour trouver le fondement de cette valeur mystérieuse dn nombre trois. Tel est aussi le canevas de toutes les lattgueb, jetées toutes dans le même moule de pensée; e^eet Videntité de fond quf donne Tidentité de forme, et non pas viceversa^ comme l'entend M. de lonald. Tous 1^ hommes ont fait partout la même iebose; nul n'a été inventeur. Chacun a exprimé h sa nanièreun même fond d'idées qu'il avait dans l'esprit. Croire qu*dvan( le signe il n*y avait rien et qu*îl a fallu de toute nécessité qu'un signe révélé vint, lion pas exciter, réveiller, mais créer l'idée, c'est vouloir que le moule ait été fait par la chose moulée; c'est nier toute ractivité de l'esprit humain, "'le sophisme perpétuel de Bf.^de Bonald, c'est de prendre pour type une langue toute formée, et de ce "^'eile n'a pu être inventée à dessein et avec réflexion par un ou plusieurs hommes, de conclure que l'invention est impossible. 11 est bien vrai que homîki^ n'ont pas inventé k dessein h 4istiQç-

OPIMIOliS Dfi M. Dfi BOMALa

tion du sujet, de I^aitribut et du lieu qui les unit ; mais lorsque ces trois ternies, distincts et présents

à la fuis dès que le moi existe, ont dû être iiuinmés, chacun à part a dû inventer leurs noros« Ce que M. de Donald dit des signes n'est vrai que des idées. Toute son hypothèse tombe s'il y a ventabieuieut conception interne de sujet et d'attribut, de cause et d'effet indc[)en(]amment de tout langage. Or, comment se persuader que la persoune n'existe ou ne se connaît qu'autant qu'elle se donne un nom? qu'il faut qu'elle pense une parole pour exister ou se peuser elle-même? Me suffit-il pas qu'elle agbse et qu'elle pense son action quelconque ? L'imitation et la sympathie étendent le premier langage. Âgir et s'apercevoir, puis se souvenir qu'on a agi, répéter le même acte avec intention, s'imiter soi-même et se faire imiter, il n'y a pas là d'intervention mystérieuse. « Le langage est partout le même; » entendez : il y a partout même fond d'idées primitives et même relation fondamentale entre ces idées» Les signes et leurs rapports se conforment k ce premier fond qui subsiste le même sans le langage.

La preuve que M. de Bonald confond toujours le langage avec les idées non exprimées, c'est ce qu'il dit au sujet des idiomes divers qui font que les peuples ne s'entendent pas, tandis que leurs langues, dit-il, se comprennent réciproquement et peuvent se traduire les unes dans les autres, Divers signes sont employés à exprimer le même fond d'idées. {Juc reste-t-il en étant les signes; ou, comme on dit, les idiomes? Y a-t-il encore un langage? Oui, dit M. de Do-

OBIGIIIB DU LANGAGE. m

mUi il y a des formes, des cases vides qai sont identiques. Mais c'est le rapport des idées qui est plus qu'une forme*

« Le don du langage fait au genre humain est, » suivant M. de Booald, « le fait primitif extérieur, » et aussi « la question fondamentale de toute science morale. » 11 faudrait nous dire d'abord comment un

lait pi imilll, évident par lui-même peut être une question. Mais lauteur ne se pique pas de Uut d'exactitude dans son langage. 11 ne parait pas non plus sentir le besoin de bien s'entendre avec luimême. Le fait primitif, ou extérieur pour lui, est tantôt le don du langage, comme il l'annonce d'abord, tantôt simplement le langage ou la parole donnée à l'homme par la société. Or, la parole est bien CCI laïuuiiient un fait public, extérieur, à la lois moral et physique, comme on voudra, pourvu qu'on ne dise pas que c'est un fait primitif et aprimi. Car un lait a priori implique contradiction dans les termes pour tout homme qui entend la valeur de ces mots; et unTail priniitit'n'en suppose aucun avant lui qui en soit la condition. Or, comment entendre qu'avant la parole, ou sans elle, il n'y ait rien dans l'esprit ou l'âme de Tliomme? Comment nier que la parole ou le langage, quel qu'il soit, dépend lui-même

(1) Hedurckes pkiiowpàiqueif Qhsg. u

250 opmrom n h. m BORâLa

de plusieurs conditions et organiques et intellectad»

Ies7 Mais passons sur ce nou-sens; il va s eu présenter assez d'autres.

« Ce fait (le don de la parole) est absolument géa néral et perpétuel, puisqu*on le retrouve partout « où il y a deux créatures humaineSt et qu'il ne peut « finir qu'avec le genre huniain. — Ce fait est abso- « luoient commun et même usuel, puisque absolu- 4r ment tous les hommes libres de corps et d*esprit « en otlreut encore la preuve, les plus ignorants des « hommes comme les plus habiles, et les peuples « les plus abrutis comme les jilus ri\ ilisés (1). » Dans tout cela on voit bien qu*il s'agit du tait de Texisteoce universelle d'un langage quelconque entre les hommes, l'ait que personne ne conteste; mais l'auteur oublie qu'il s'agit pour lui du don primitif, non pas de la parole seulement, mais d*on langage déierminé. Or , que le langage soit inventé par rhomme ou qu'il lui ait été d'abord donné par Dieu, c'est ce qui ne peut nullement être éclairé par le simple fait de Texistence d'un langage dans toute société quelconque; et Tauteur tombe dans une singulière dislraction en donnant sans cesse le fait pour l*explication, ou comme il dit la démonstration du fait. Il est curieux de le voir se vanter d'aller en cela plus loin que ces philosophes qui prétendent que les fiiits primitifs n'ont pas besoin de démonstration, comme si leur titre de faits pi imttifs n'était pas tout fondé sur cette impossibilité ou nullité de démonstra-

0AI6IME DU LANGAi»

tion ou (rexplication? Comments y prendrait-on pour expliquer ou démontrer» par exemple, le fait vraw ment primitif de Texistence du mai ou de la pensée,

wmme 1 entend Descartes? Il est vrai que c*est là un fait intérieur, et M. de Bonald ne veut admettre

que rextéi ieur, auquel on voit Lieu (|u il tend en effet iie toutea les forces de Tliabitude et de rimagination toute portée au dehors. Hais si iW. de Bonald était un tant suit peu l'/èomme intérieur dans le sens de saint Paul ou de saint Augustin, il saurait que rien de ce qui est extérieur à Tliomme ne saurait être pour son esprit un fait prtiiittif. Mais voici que le bit primitif si évident du don de la parole change subitement de nature : ce fiiit piiuiitif ne nous est plus donné que comme une hypothèse comparable Scelles qu'on admet dans les sciences physiques* hy-» potbëse que des opiiiions respectnhips, des inductions plausibles rendent déjà probable avant la dé^ monstration. Ce langage modeste contraste avec Tassurance donnée au commenceaieut.

Hais avançons dans les preuves ou les probabilités 4ç riiypoLhèbC. D'aljutd nous trouvons l'assertion

pasitife que la parole est nécessaire à Tbomme « pour connaître ses propres pensées, » pour être capable de quelque invention que ce soit, vérité bien reconnue de nos jours, et fondée sur des prea*i>

vas vraiment psychologiques que M. de Bonald aurait du commencer par chercher à entendre avant de (aire aon système. Nous trouvons en second lieu, et

par une tiausition un peu brusque, la probabilité

[fondée sur recbercbea arcbéologiques et sur les

SSS OPINIONS D£ M. D£ JBONÀLD.

rapports entre un grau il nombre de langues) d'une langue primitive qui a dû servir de tig^ ou de moule à toutes les autres. Mais cette conjecture, ftt-elle vérifiée, serail-elU une démonstration suffisante du fait ou de Thypothèse du don du langage. Cal que M. de Bouald prétemJ 1 1 lablir? Ceilaiiiement non.

« On ne saurait, » ditl auteur, « refuser, à fiieuie « pouvoir de créer Thomme parlant, aussi iacilemeiit « qu uvec la seule faculté d inventer la parole (1) ! Assurément les deux étaient également faciles àlMett. Il a pu eréer Thomme parlant la langue la pins riche, la plus savante, c esi-à-dire que le premier homme sortant des mains du Créateur a pu être doué de la science universelle sans avoir ricu appris, rien trouvé de lui-uième. On peut croire ou supposer toot ce qu^on voudra sur ce fait primitif, extériear on étranger à rbomnic tel que nuu5 pouvuuâ le connainaftre ; mais il n'en reste pas moins vrai pour noofl que nous ne savons rien sans Tavoir appris, et que si nous trouvons une langue loulo laiie dans la société où nous naissons, l'intelligence de celle langue ou la paiule proprement dite, au lieu ci être uu don, est pour chacun de nous une acquisition très-longue et irès-diiBcile, une étude de toute la vie qui eaûge preMjue autant d'eÛoil, de uiedilauou et d activité d'esprit que Tinvention elle-même. En eflTet, il acUH blerait, d'après M. de Bonald, qu'il n'y ait aucune opération intermédiaire entre l'audition et riu'Ui;ui«» tion de certains mots et leur signification étendue.

(1) Beeker€àeê phUotophiques^ chap. u

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