‹ Œuvres inédites de Maine de BiranChapitre 38 sur 66 · AYANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AYANT-PROPOS

Le titre de mon oumge annonce que je tem con*-

sidérer rhomme tout entier et non pas seulement uue partie ou une face de i humanité, i'ai senti que si j'adoptais, suivant ma première intention, le titre de psychologie^ il n*indiquerait pas mieux mon but que celui de physiologie. Mon livre doit traiter de l'ijoiiHue et spéciaieaieiil de i homme intérieur considéré dans les rapports établis par la conscience entre le sujet identique, permanent, qui se dit mot, et les sensations, idées, ioncûons, ou opérations de tout ordre, organiques ou intellectuelles, qui chan* gent, passent et se succèdent avec une prodigieuse variété.

La science de Tuaie, à part ce que la religion ou la foi nous enseigne de sa nature, de son origine et (le sa destination, comme être ou substance séparée. De peut se fonder que sur une abstraction; car dans notre état actuel , Tàme ne peut avoir le sentiment

ANTHROPOLOGIE

OU la connaissance d*elle*mème ou de son existence

substautielle separemeul du corps. Elle uc se bisse pas plus concevoir directement sous ce point de vue« que la matière dépouillée de toute qualité, de toute forme. Dans notre humanité, rien n est senti, perçu ou coiiçu par le sujet ou la personne qui se dit?/îOi que sous la condition de la vie orgauique, et, par suite, souis celle des instruments nombreux, des fonctions compliquées qui coucourent à la iormer. L'homme se distingue de toute cette complication d'instruments, mais il ne saurait s'en séparer en reslant lui. L*homme, comme la très-bien dit un philosophe, nVsL donc pas une certaine âme, ni un certain corps organisé ; mais il est une telle àme unie à un tel corps. L'anthropologie prend ce lien tel qu'il est , elle lappuie sur un fait ; celui de la couscience ou de l'existence, et non sur aucune abstraction.

Ubonuae, il est vrai, lorsqu ou le considère dans ce seul rapport individuel qu'il soutient par sa conscience avec lui-même, à titre de sujet sculaiU, [)ensant et agissant, semble d'abord n'être également qu'un sujet abstrait ; et ce n'est, en effet, que par abstracliou qu il peut ainsi se mettre à part pour se voir et se penser lui-même, en s'isolant à la fob des objets de cette nature extéi leure doiU il iait partie, et hors de laquelle il ne saurait exister, et de la so* ciété de ses semblables dont il reçoit tout, et hors de laquelle sa vie physique et encore moins sa vie morale et intellectuelle ne sauraient commencer ni continuer.

Ne disputons pas sur les mots. On peut sans doute

AT/arr-nopos.

appeler fthatraetioii cet acte par lequel le moi bumaia

hti (listiogue et se sépare de tout ce qui uVsl pas lui, de tout ce qui n'entre pas immédiatement dans le sentunolil de son existence propre, Je luut ce (jui n'est pas une condition essentielle, Je ne dis pas de cette esistence objective, mais du sentiment ou de la cooscience actuelle qu'il en a. Il faut reconnaître du moins que cette espèce d'abstraction ne ressemble ii aucune autre, puisqu'elle tient uu iait primitif de conscience et à la nature même du sujet pensant* Loin de se fonder sur quel(jue artifice de langage ou quelque travail de l'esprit, elle est plutôt la base de toute langue et la condition nécessaire de toute opération intellectuelle. Mais cette sorte de vue intérieure qui fend l'homme présent à lui-même, le fait assister i kce qu il sent uu iait intérieurement [)liuôt qu'à ce qui se représente au dehors, me semble être unesorte d'instinct, une manière d'être ou de sentir propre à tels individus. L'activité d'une réflexion concentrée supplée jusqu*à un certain point cet instinct et peut le surpasser sous beaucoup de rapports, sans le remplacer entièrement, surtout dans Tespèce de modes ou de faits primili^^ qui sont le plus près de nous, et qui échappant par leur intimité même à la conscience et à la perception de la plupart des honiiiies, ne peuvent tomber par suite dans le champ de cette observation réfléchie qui prend les choses de plus haut. Voilà pourquoi il y a, comme je m'en suis convaincu par Texpérience, telles idées de faits certains et évidents pour ceux qui les possèdeuu et incommunicables Il d'autres qui se trouvent naturelle-

IIU »

amuropologie:.

ment placés tout à fait en dehora du point de rta» qui serait seul propre à les saisir. Voilà aussi pott^ quoi le sujet de ce livre paraîtra abstrait, obscur et

rebutant à la plupart des lecteurs, et môme à des philosophes qui partent de points de vue éloignés da mien et sont accoutumés à combiner leurs idées sur un tout autre plan. Ce que j*ose leur demander à tous, ce que j'ai le droit d'attendre de leur justice, c^est de ne pas se presser de juger du dehors ce qui ne peut se juger que du dedans et ne se rapports qu'à la vérité intérieure. Une conscience réfléchie a dicté cet ouvrage essentiellement de bonne foi par la nature de son sujet. L'imagination et le bel esprit ni Tesprit scientifique n'y sont pour rien. La coo* science réfléchie» de chaque homme de bonne foi curieux de se connaître, peut seule répondre à l'appel que lui fait mon livre.

Page 1