‹ Œuvres inédites de Maine de BiranChapitre 41 sur 66 · XXXI-XI«V · texte numérisé non relu

XXXI-XI«V

ANTHROPOLOGIE

gréable ou douloureuse, est indivisible de la couscience, si cette conscience même n'est autre que la sensation? — Quel pléonasme, quel vague de langage 1

Veut-on se faire une idée plus précise de la sen* satiun sans conscience, et bien couiprencire en uième temps combien l'idéologie se sépare de la physiologie, en se servant des mêmes mots, et en paraissant s'appuyer sur le même principe de fait? Ouvrez le Traité des sensatims de Condillac. La statue n*est point un être organisé vivant; auLune impiession vilale iic se fait en elle ou sur elle; elle est seulement une âme capable de sentir, ou d*ètre modifiée par toutes les impressions adventices faites du dehors sur dia^ que organe séparé, et qui lui seront transmises od ne sait comment. Cette âme, être ou substance, table rase avant la sensation, reçoit toute son eiiistence dans la première impression du dehors. Ce passage de rètre uLbolu à l'existence scumIju; ou relative, opéré dans la première sensation d'odeur de rose, est plus qu'une modification. C'est une sorte de création. Aussi Condillac dit-il supérieurement que ràme de la statue non-seulement est modifiée eu odeur de rose, mais qu'elle devient cette odeur. Elle devient ce qu elle n'était pas ; voilà 1 existence sen* sible parfiiitement entendue et eiprimée.

Mettez à la place <le l'être ticlil de Condillac un véritable animal, pris à un degré quelconque de l'échelle; et ces premiers modes de rexistence purement sensitive attribuée à la statue, ne seront plus des abstractions ou des hypothèses, mais de vrais faits de rcxistence animale, faits complets et

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non partiels, représeiitaiiL colle existence tout entière» comme elle est pour Tanimal réduit k vivre, à sentir, sans savoir quMI vit, qu'il sent, sans qu'il y att lie téinoiu ia teneur pré seul à la beuhauou, capable de l'apercevoir ou de la redire. Or c^est uni'"

<|ueiiiciil là ce (ju'e.^l la cuiisi iencc, coiiiine le mol même le fait entendre. Aussi Condillac ne dit-il pas que la première sensation soit accomj)n^'uée de conscience ; et couiuiciil le âerail*eile en eilel, si Tàme de la statue devient successivement chacune de ses

Uiudilicàliuiis et s iJciililic ave<' toiilrs?

Ici le métaphysicien tombe, il est vrai, dans un

singulier paruilo\c, lors(jiie, après avoir reconnu qu aucune sensation en particulier n'admet le moi, il prétend faire ressortir ce moi primitif d'une sorte de couibiuaiiiuu do deux scij>a lions, ou d'une beusation et d'un souvenir, dont ni Tun, ni Tautre n'ont du cuiiijciencc ou de vini; foinine si !<* sujet un, identique, qui perçoit les modiilcations sensibles, en se distinguant de toutes, pouvait être un résultat de leur combinaison, cumuie si le 2:>ouvenir ue prtibupposait pas l'existence du moi.

Mais li uu 2> agit pu^ pour nous, eu ce momeul, de déterminer l'origine de la personnalité, ni de dire où etijuand le mc?i commence h se manifester intérieuremeut, à exister pour lui-même, à avoir la conscience de l'un, du simple, du permanent, dans le compose, le variable des seusaliuus successives. Nous ne procédons ici que par exclusion, en disant où le moi, le fait dv. conscienciî n'existe pïis.

Or il ne commence pas k 1 impression vitale, à ce

m ANTHROPOLOGIE.

degré indéterminé où l'animal commence à sentir. Il faut bien en convenir» ou se résoudre k adopter

des conséquences révoltantes, démenties par tous les faits de la nature vivante, parce qu'il faut attri^ buer à tous les êtres de cette nature la conscience de leurs iijipressione sensitives, et avec elle la pensée, la volonté et toutes les facultés de Tàme humaine, qui vont se rattacher au fait primitif de rcxistcnce personnelle. Ce fait primitif est complet, luigtneris^ comme le fait de la sensation animale, ou vitale* est aussi un fait primitif^ complet dans son genre. Ces deux faits se combinent, s'associent dans la vie totale de l'homme, de bonne heure et d*une manières! intime qu'il devient dillicile à l'esprit de les concevoir distinctement et séparément l'un de l'autre: voilà pourquoi le mot sensation renferme toujours d'une manièie implicite et indivisible la conscience du sujet sentant, si bien que, ce sujet étant 6lé, ia sensation semble s'évanouir avec lui.

Aussi les physiologistes qui ne considèrent qu eo dehors les phénomènes de la vie animale, ne parviennent-ils à abstraire de la scusatiun 1 idée de conscience, ou du itim, qu*en détournant tout à fait le sens du mot, et en le faisant passer du propre au figuré. On cliaugerait, en effet, toutes leurs expériences, en les ramenant du dehors au dedans. Et Too voit bien que ce n'est (jue par une métaphore assez hardie, qu on peut exprimer le mouvement organique d'une fibre nerveuse, d'un fluide, etc., par un terme tel que celui de sensation employé à désigner une modification tout intérieure de I ame. Pour les raé-

taphysiciens, même sensualistes, ce n'est pas non

plus la sensation pure qui est le point de départ ; car ils ne peuvent prendre une métaphore pour un prinei{)e ; et, en considérant de prime abord la modification sensible dans rànie, ou Tàme même modifiée de telle manière agréable ou douloureuse, ils excluent du principe (l'ait ou abstraction) qui doit servir de base à leur science, toute part d'organisation, toute impression vitale. Ce n'est donc pas la sensation animale qu'ils considèrent comme origine de dérivation des idées ou des facultés humaines, ruais bien (et par confusion de mots] la conscience, l'idée première de sensation. C'est de là en effet que Locke part : c'est cette idée toute faite qui va lui servir à faire d'autres idées. En parlant sans cesse des premières idées de sensation comme parfaitement simples, il ne se demande point ce que peut être la sensation elle-même, & part Tidée, c'est-à-dire sans la conscience, ou l'aperception. Il ne se demande point si ce n'est pas un mode véritablement simple de '

lame, auquel cas toute idée de sensation serait un composé de deux éléments, et donnerait lieu à une analyse ; ou si c*est au contraire un pur néant, sup« position qui, renfermant toute existence dans les limites de l'aperception ou de Tidée, entraîne les plus graves conséquences, et donne gain de cause à Tidéalisme et au scepticisme.

Au commencement de son Traité des sensations, Condillac semble se placer dans le vrai point de vue d'une analyse subjective. La première modification avec laquelle Tàme s'identilie, la première sensation

m ANTiinOPOLOGlE.

qu^elle devient, n'est pas encore l'idée de sensation,

car il II y a pas encore de conscience, point de mot qui sache que la statue sent, qu'elle est modifiée de telle manière. Comment et quand cette première idée naiti'a't-elle ? D'où viendra la conscience du moi i ou quand commencera-l-elle à se joindre à la sensation pour former Fidée? C'est, nous dit-on, que la première sensation perçue se ti anslornie d'elle-même en conscience du mot, en idée de sensation ; et cette prétendue tranformation, vraiment inintelligible et paradoxale, est reconnue nécessaire pour amener tou* tes les autres qui s'en déduisent en effet très^ogiquement. Mais, duns ce passage de la sensation à l'idée que l'auteur du Traité des sensation* franchit si brusquement, sans paraître se douter qu'il ; a là un abime, on reconnaît tout l empire d'une première liaison d'habitude, consacrée par le langage; et c'est ce qui fait précisément que la sensation sans conscience doit paraître à tous un être de raison, un pur X abstrait, quand on ne réduit pas le signe à nne 0gure ou a uii s)iiibole.

Cependant, il faut le reconuaiire, Coudiilac a trouvé et fidèlement exprimé le vrai point de réunion des deux natures, et aussi le vrai point de contact des deux sciences, celle des phénomènes et des lots de la vie sensitîve ou animale et celle des faits de la vie de conscience, du mot humain et des lois de la penséCé Toute sensation que Fàme sensitive devient, tout mode simplement affectif de la force vivante ou du principe de vie» nécessairement identifié avec rekistence de ce principe i commun à

Diyiiizeo by

Vi£ ÂMUAU:;.

riiomine et à i'animal, dans tous les degrés de Téchelle, est du domaine de la physiologie; c est cette scieDce qui est chargée d*eQ explorer toute Tétenduet d'en déterminer les éléments, les conditions et les lois, par la méthode d'observation etd'expérieDce qui kii est propre. Mais là où finit la sensation animale considérée soit en <elle-même, soii ûl as tes fondions ou les conditions instrumentales dont elle peut être le résultat, là aussi s'arrête la physiologie sans aller plus loin. lÀ où conimeuce l'idée de sensation, le fiât de conscience vraiment primitif dans son ordrct ou vraiment originel de tous les faits Intellectuels et moraux, le physiologiste n'a plus rien à voir et le psychologue commence. Son domaine embrasse un

iiioiide invisible, où l'esprit liiiiiiain s'égare infailliblement, dès qu'il cherche à s'éclairer des sens, de rimagination et de toute donnée sensible, monde ob il se perd aussi dans le vague de ses propres pensées, toutes les fois qu'il s'écarte d'une ligne vraiment di* rectrice, dont les pôles immuables ne trompent jamais l'œil qui les fixe et l'esprit qui les prend pour g^ide8 dans le laborieux passage d'un monde à l'autre : la personnalité de Tàme, le moi de l'homiiie. pôle iuiérieur, la personnalité de la cause suprêuie iafinie« Dieu, pôle supérieur, séparé du premier par un intervalle iniiiieiisc, oirra}anl pour la raison Lu^ tnainei mais que franchit l'âme portée sur les ailes dut sentiment, de Tamour et de la foi.

N'anliciponsrien; mais résumons tout ce qui précède aur le caractère de la.sensation animale, consi^ 4érée comme point de division de deox acienoes qq!

Al^TUHOPOLOCaE.

tendent à se confondre pi écisément par ce point. De deux choses Tune:

Ou il n'y a pas de sensation^ pas de mode du plaisir ou de la douleur, à un degré quelconque, qui ne soit joint ou identique avec la conscience du mot*, ou qui ne soit idée de sensation ; et alors tous les êtres sentants depuis le zooph) le jusqu'à riioaiine, différant les uns des autres seulement par les degrés ' d*une même force vivante, ou les gradations organiques de réceptivité, et non point par leur nature, tous les êtres sentants, dis-je. sont en même temps des êtres pensants, qui savent ce qu'ils font, qui sont aussi actifs et libres, et qui ont la conscience, la personnalité inséparable de Tactivité du vouloir ou de Teffort.

Ou Lien, il y a de véritables sensations sans conscience, mais aussi sans aucun mode du plaisir ou de la douleur, pures impressions vitales, identifiées avec les mouvements ou les phénomènes purement organiques d'irritabilité, de contractilité, qui manifestent ces sensations inhérentes à diverses parties de la machine organisée ou u son ensemblcDans ce cas, Texistence d'une niultitude d'êtres ui fj:anisés vivants et dits sentants, peut se réduire par le fait à l'état de pures machines insensibles; et de proche en proche, on juirvieadrait à dire comme les Cartésiens que tout ce qui ne pense pas est machine, soumis aux lois générales ou paAiculières qui régissent les différentes espèces des corps.

Je crois qu'en effet cette deuxième opinion parafa trait la seule vraie si nous étions de purs esprits, ou

VIE ANIMALE. AOil

si, comme les livres sacrés uous représentent l'état da premier homme avant le péché, Thomme actuel n'avait pas une naluie ^iiiuiale, un principe de vie sensitive, par laquelle il est soumis à des passions, esclave d*ane foule de nécessités, régi enfin par les lois du corps organisé, vivant ou st iitant, opposées aux lois de l'esprit pensant et voulant.

Ces modes de la vie sensitive, attribut d'une nature animale que l'homiue aperçoit ou reconnaît dans son organisation, ou dans son existence concrète, y seraient éplement quand il ne les apercevrait pas, ou quand il n'en aurait pas la conscience ; voilà Je type de la vie animale ou de la sensation sans conscience. Ainsi nous nu pouvons croire d'apros Descartes que les animaux soient de pures machines, dénués de toutes sensations ou affections de plaisir, de douleur, d'appétits, de passions qui déterminent leurs divers mouvements; car nous trouvons tout cela en nous-mêmes, quand nous pouvons y penser, et nous nous assurons aussi mdirectement, par des moyens et des signes dont nous parlerons, que cette partie de notre existence concrète a passé par ces diverses modilications sensitives, dans certains états de vie et de sensibilité où il n'y avait point de conscience, c'est-à-dire de moi capable de s*en apercevoir.

Nous sommes donc autorisés à conclure contre la

première opinion extrême dont nous avons parlé, que les animaux de tous les degrés de Téchelle peuventavoir de véritables sensations, ou éprouver, chacun dans son mode de vie, diverses affections de piai-

M ANTHROPOLOCfE.

sir ou de douleur sans conscience, sans idée de sensation, sâns l ien qui puisse être comparé à la pensée, au libre Touloir de l*homine. Il y a donc plus qu'une

différence de degré entre Thomme et la brute

Diyilizeo by GoOglc

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