T DE LA RELIGION
Eo prenant cet absolu des existences pour le point de départ, nous sommes nécessités à croire que l'âme, dans son union avec le corps, a commencé à exister, comme à agir sur le terme organique auquel elle s'applique. Il y a donc une cause absolue de rexistenee de l'âme, et cette cause est Dieu : Dieu est k tàme ce que Tàme est au corps dans Tordre absolu, ce que le nuri, cause, est à la sensation du mouvement, eilet, dans Tordre relatif.
C^estainsi que la raison explique ce qui était donné avant elle, et dans le sentiment même de notre exis* tence. La raison trouve une cause vivante dans Tintimité de la conscience, et s'applique à cette idée première pour en déduire tout ce qui y est; elle ne crée pas Tidée, ou le principe de la causalité, comme elle crée la notion de substance, en réunissant sous une seule idée abstraite le système total des êtres. L'existence relative, et, par un progrès nécessaire, Texistence absolue de la cause, est un fait^ et non pas une abstraction.
Aussitôt que Dieu est pensé, le monde est expliqué. Comme on n'a pas besoin de concevoir le comment de Taction de 1 ame sur le corps pour avoir le sentiment de cette action, ou la conscience de liberté et d'individualité, on n'a pas plus besoin de concevoir le comment de la création, ou de Taction de la cause suprême des existences sur le monde et sur Tânie, pour en avoir le sentiment et y croire nécessairement comme au fait de Texistence, quand on y pense comme il faut, ou qu'on y applique le sens aj)|)ropriéf la face de «otre àme, qui est uaïuielle^
54 FONDEMENTS DE hk MORAUS
ment el primitivement tournée ym la eauM des êKi»*
tences. C^est par ce sens immédiat qui lui permet de s'élever jusqu'à Dieu, que Tàme s'élève su-deseus d'elle-même, cherche Fètre réel comme le bonheur suprême et la vie propre liors du moi et le trouve eu se perdent de vue elle-même» pour s*abimer dann rinfini des existences. C'est par ce sens immédiat aussi, joint à une imagination riche et élevée, autant qu*è une raison active, mais peu sévère, que les génies de rantiquilé se sont élevés au-ilessus des prestiges d'une religion poétique, ont pressenti la véritable religion, et Font trouvée dans les profondeurs de 1 ame, dans les secrets de ses opérations et dans une analyse exacte de notre intelligence, analyse que la philosophie de notre ège a peut*être obscurcie et rétrécie plutôt que periectioniiée et agrandie.
Dieu, la cause unique des existences, étant conçu, toutes les causes particulières et modifiantes s'y subordonnent et viennent d'elles-mêmes s'y coordoi^ ner; là commence un nouvel ordre d'absolu, une re* ligion, comme une morale, absolue. La religion n'ayant rien à démêler avec l'imagination, ce n'eat plus un anthropomorphisme corporel, mais c*est encore rantliropouioi pliisuïe de ïîinw ou du sentiment. A la notion de cause absolue et infinie des existences, se joignent en effet les sentiments de sympathie, de confiance et de respect qui fondent les rapports de famille et de société. Tout grand, tout infini qu'il est, Dieu conserve encore avec l'homme la relation de père, de monarque de cette grande cité dont tous les i^ommes sont ^ la fois enfants et sujets. Pieu remplit
BT DE Lâ R£UGI0N<
tout, voit tout, il lit jusqu'au fond des âmes. C'est eu cherchant, autant que le permet la faiblesse humaine, à 9e placer dans le point de Tue de cette intelligence supérieure à toutes les autres, qu'on confit le mi, le beau, le bon absolu dont l'àme a une foif qm ne peut être rassasiée dans son mode actuel d'existence, niais qui peut l'être dans un avenir d'imnortalité dont elle trouve le pressentiment en elle, et la garantie dans cette justice absolue, Fun des premiers attributs de ce Dieu qu elle croit.
C'est de ce point de vue élevé au-dessus de tous les jugements et préjugés, de tous les intérêts, de toutes les passions humaines, que i'àme connaît son prix et peut savoir ce qu'elle vaut. C'est là qu'est cette iJtie de l'âme de riioinnie dont parle Pascal, « idée si grande que nous ne pouvons souffrir d'en € être méprisés, et que toute la félicité de l'homme « consiste dans cette estime, » qui est comme celle de Dieu même qui a fait cette âme à son image. Là, la vertu se juge et s'approuve elle-même quand tout l'univers se lèverait pour la proscrire. Là, l'homme tirottve encore une sorte de douceur à sentir sa faiblesse, et à compatir aux misères inséparables de cette vie passagère qui attend son couronnement et MQ but. Dans ce point de vue absolu, comme au foyer d'un miroir concentrique, tous les objets épars s'Memblent et se redressent pour former un ensem* Me, un tout régulier, avec un ordre invariable. la grande chaîne des êtres a son commencement, SOU milieu et sa fin, et un point fixe où vient se rattacher Tordre parfait, invariable, établi entre toutes
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les existences, offrant à la pensée un sujet de con-
teniplatioii, d'adaiiratioa et d'amour.
C'est là que, dans la pensée de l'être absolu, infini, un génie tel que celui de Platon, rêve le type réel, et le modèle exemplaire de toute perfection intellect tuelle, morale et physique, qui, ayant son foyer, son centre unique dans Têtre universel, se réfléchit dans toutes les existences relatives, particulières ou individuelles, empreintes du sceau de la création. C'est à cette source qu'ont puisé les philosophes de tous les temps qui ont conçu le grand problème des existences, qui ont cherché à entendre les choses au lieu de les imaginer, qui ont senti le besoin d expliquer les choses humaines par les divines, le sensible par Fintellectuel, le relatif par Tahsclu. C'est à cette source que le prince des orateurs et des philosophes a puisé ces idées d*une morale céleste, dont il fut le si digne organe : de cette loi animée, répandue dans tous les esprits; loi absolue, constante, étemelle, qui n'a pas bescMU d*étre écrite ni interprétée pour servir de règle; qui n'est établie ni par les décrets des princes, ni par la volonté, ou l'opinion mobile des peu|)les; qui dicle impérieusement le devoir, et ne commande jamais en vain, soit qu'elle parle à rhomme de bien, soit qu'elle agisse sur Tâme du méchant; loi unique, inimurlelle, qui remplit tous les temps et tous les lieux, et qui a une tout autre mesure que l'intérêt ou Futilité , puisqu'un intérêt contrarie et détruit ce qu'un autre intérêt veut ou détermine; qui n'admet qu'un seul maître, un roi ou pmpereur universel, véritable législatcuv et aibitr«
KT DE LA REUÛiÛN,
suprême de la loi. Si naiurâ confirmalum jus non 0rii^ nirMêê cmttes toUentur (i ) .
Écoutons LeibnîtK« élè¥e de h même éeole : € Ceèi « doDic daas labâolu qu'il faut chercher cette règle « qui ne change point et qui doit être ie modèle, le « lover (le toutes les autres; cet ordre éternel, im- « muable, règle de toutes les intelligences, i'onde- « ment de tous les devoirs, principe de toute morale, € supérieur à lu u Les les institutions luiinaines, qui « n'ont de force et de durée que par elle, inaccessi- € ble aux attentats des méchants et aux fureurs des « révolutions. )^
Les philosophes qui émettent des réserves contre cet ordre élevé, et prétendent subordonner les choses divines aux humaines et les institutions religieuses et morales aux institutions politiques, c*est-à-dire Fintellectuel au sensible, l'absolu au relatif, ont beau faire les entendus, ils n entendent rien en eÛ'et, mais ils ima$;^inent et font de mauvais rêves; ils croient aviûr des idées et ils n'ont ou ne produiseut que de vains fantômes ou des signes morts et vides; ils croient avoir une philosophie et n'ont qu une logique artificielle; ils croient ou espèrent former des institutions politiques où la religion et la morale viendront [juiser comme à leur foyer, el ils n'ont que de vaines doctrines, des opinions incertaines et mobiles qui passent comme Tombre, un code d'intérêts et de droits poiu toute morale, des superstitions d'un côté et le fatalisme de l'autre pour toute religion.
(t) Gieénm. De k^Um^
iB FOHDEMEKTS fi£ Lk MORALE
Résumons. Ayoc des sensations sans activité 11bret point de personne individuelle, point d'inteilig«nce ni de morale d'aucune espèce.
Avec une activité sui)()i-donnée à des sensations, OU à dei passions relatives à Tindividu, et séparée de tout sentiment cxpansif, il y a intelligence et volonté, mais point de sociabilité, partant point de mo« raie, mais seulement Famour-propre, ou le désir constant de se rendre heureux par la satisfaction des intérêts, des besojns et des appétits ; et aussi point de religion, quoiqu'il y ait erainte des puissances invisibles.
Avec une activité virtuellement libre, sans aucun
sentiment expansif, et jointe aux sensations physiques, à qui elle est de fait subordonnée, Tintelligence est possible, si toutefois la vie intellectuelle peut commencer à se développer isolément, et en dehors de la société ; mais point de vie morale, point de devoir même relatif: le droit, c'est la (brce qui le mesure; la religion, c'est d'abord la crainte des puissances invisibles, ou un fetalisme superstitieux ; ])liis tard» et dans les progrès ou l'abus d'une raison logique, c'est lo panthéisme qui renie la personnalité de Dieu et du M4t, et par suite, toute liberté mo*« ra)e.
Avec une activité libr^ de fait, qui se sépare des sensations, et se met au-dessus d'elles pour s'unir et
se sul)ordonner aux sentiments expansifs de i'àme, qui la règlent ou la déterminent : vie intellectuelle vi vie inorale, identifiées ou ( on fondues dans la même source. Le moi sort de lui-mèiufi pour ^a juger du
Bf M LA msHOÊL Bt
prâl àê tue de l*ètr6 semblable avec qui il sympathise; rhemme e^aime dans son semblable; il sent,
suuDre ou jouit en lui. La justice relative naît de •etie qnnpatbie même, qui garantit le droit du foi- He, et place le devoir dans la force ; et tant que sa
liberté n'est pas opprimée , ou que les passions perlonelles n'étouffent pas le cri de la conscience, un sentiment impérieux avertît l'homme qu*il doit faire à son semblable comme il voudrait qu'il lui lut fait. Ce ^e la conscience inspire, la raison encore bornée au relatif, le léj^ilime et le consacrn. Associé avec ridée relative d'une ou plusieurs causes libres, et surloat d^one cause créatrice des existences, d*une pruvideui e bienfaisante a une de riioinme, le sentîflMot iporal s'élève jusqu'à la religion; le culte de l'uneu? remplace celui de la crainte, la reconnais* sanee et le respect passent du chef de la famille au père commun des hommes, et de la société à la cité de Dieu. La politique vient puiser dans la morale et la religion comme an foyer de toutes les institutions grapdes, fortes et durables; dès lors Tamour de la patr ie devient un culte, tous les sentiments expansifs reœplissept les âmes, toutes les passions sont grandea< et généreuses, Tégoisme et Tintér^t personnel sont en opprobre.
li'ofdre relatif a atteint son plus haut degré de perAieliên. Il en peut descendre, mais non remonter plus haut sans changer de nature ou entrer dans lyMoio. Le septiment moral ou religieux peut bien MDpBr toute Pâme, mats la raison n*est pas encore aatiebite. li reste encore un vide qui demande à être