NOTICE
Quelle a été la femme de Piron, et que faisait-elle avant son mariage ?
Le présent chapitre a pour objet de répondre à ces deux questions.
Et d'abord, il est évident que la femme de Piron a été mademoiselle de Bar. Dans son Journal, Collé est explicite à cet égard, ainsi que nous le verrons plus loin. Toutefois, Rigoley de Juvigny et Girault (!) lui donnent un autre nom : celui de demoiselle Marie- Thérèse Quenaudon. Mais Juvigny la peint , sinon dans tous les détails, du moins dans l'ensemble, avec des couleurs si conformes à celles employées par Collé, que le doute n'est pas permis quant à l'identité des personnes. Du reste, ni Juvigny, ni Collé, ni Girault ne mentionnent ce fait acquis par nous après de longues recherches et que nous développons plus loin, savoir : que Marie-Thérèse Quenaudon était veuve lorsqu'elle épousa Piron. Une chose singulière, c'est que Piron lui-même passe ce fait sous silence dans la lettre qu'il écrivit à sa mère, le 7 mai \ 7 M ,
(I) Essais historiques sur Dijon (page 497). Lettres inédites adressées, par divers auteurs, à l'Académie de la même ville (page 08),
pour lui annoncer son mariage; lettre que nous reproduisons à la fin de ce chapitre.
Juvigny s'exprime de la manière suivante (-1) : « Une forte constitution, une santé robuste, une gaieté inaltérable promettaient à Piron les plus longs jours; mais aussi peu fortuné qu'il l'était, comment envisager la vieillesse sans la redouter ? La Providence lui ménageait une ressource dans un mariage avantageux (à considérer la position où il se trouvait), qu'il contracta à son retour de Bruxelles (2), avec demoiselle Marie-Thérèse Quenaudon, âgée de cinquante ans, qu'il avait connue chez la marquise de Mimeure. Cette demoiselle jouissait de deux mille livres de rentes viagères environ, auxquelles le généreux comte de Livry ajouta, par le contrat de mariage, six cents livres de rentes, aussi viagères, au profit de Piron.
» Le lien qui serra leur union fut celui de la simple et pure amitié. Jamais deux personnes ne furent mieux assorties. Madame Piron avait beaucoup d'esprit et de gaieté. Elle était très-versée dans la connaissance de nos anciens romanciers, dont elle possédait supérieurement le vieux langage. Elle imitait leur style à s'y tromper. Les beaux esprits qu'elle voyait chez la marquise de Mimeure consultaient souvent son goût sur leurs ouvrages. Avec une compagne de ce caractère, Piron ne pouvait manquer d'être heureux. »
Juvigny ajoute que rien ne troubla le bonheur des époux pendant les quatre premières années de leur mariage. Mais une espèce d'ami, dit-il, homme de qualité, au bonheur et à la fortune duquel Piron avait contri-
(1) Vie d'Alexis Piron, travail déjà cité.
(2) Le 15 avril 174-1, c'est-à-dire neuf mois après son second voyage.
bué (I), crut devoir lui offrir, dans son hôtel, un appartement auquel il mit un prix assez honnête. Cet appartement nécessitait des réparations. Piron et sa femme en firent les frais. Le dernier clou était à peine mis (2), que Yespèce d'ami leur donna congé, sous le prétexte que sa belle-mère trouvait mauvais qu'il logeât un poète chez lui. Cette grande dame avait sans doute lu Platon dont elle suivit les conseils, avec celte différence pourtant que la pauvre muse bourguignonne partit sans être chargée de fleurs ni de présents. L'impression que produisit ce procédé sur madame Piron fut si vive, si profonde, que son esprit se troubla. Ce triste état, auquel se joignit peu après la paralysie, fut bientôt sans remède.
« C'est alors, continue Juvigny, que Piron connut, pour la première fois, la tristesse. Affligé de ce cruel accident, qui n'avait pas altéré la douceur du caractère de sa femme, il ne voulut jamais l'abandonner à des soins étrangers. Continuellement occupé d'elle, et secondé de sa nièce, madame Capron, il lui administrait les secours dont elle avait besoin, et n'épargnait rien pour lui rendre sa situation mo!ns malheureuse.
» Elle mourut le \7 mai 4 751. Tout le monde a été témoin de la douleur que cette perte causa à Piron, et des larmes sincères et durables qu'elle lui fit répandre. »
(J) Le comte de Carvoisin, neveu de la marquise de Mimeurc, celui dont il est parlé dans les lettres de Piron. C'est moins Piron que mademoiselle de Bar, qui, usant de son crédit auprès delà marquise, avait contribué à ce que son testament fût fait en faveur du neveu, lequel en témoigna sa reconnaissance comme on va voir.
(2) Lettre d^ Piron à son frère, 21 mai 4749, publiée dans le Cabiael historique (M. L. Paris), et analysée dans le catalogue des autographes vendus le 20 avril i 858, par M. Laverdet. Piron alla habiter chez M. Alleaume, notaire, rue de Gondé, faubourg Saint-Germain.
Bien que le tableau de cette démence, suivie de paralysie et d'une si triste fin, vienne assombrir ce portrait, il répond assez bien, dans certaines parties, à l'idée qu'on s'est faite de mademoiselle de Bar. Seulement, on voudrait la voir un peu plus jeune. Constatons, toutefois, qu'elle n'avait que trente ans lorsqu'elle écrivit à Piron les lettres que vous savez. Quoi qu'il en soit, Juvigny passe sous silence un point intéressant : il ne dit pas à quel titre et sur quel pied elle se trouvait dans l'hôtel de la marquise de Mimeure. Mais Collé, que rien n'embarrasse, et qui, plutôt que de consentir à paraître ignorer quelque chose, inventerait volontiers et controuverait même, au besoin, Collé va combler cette lacune... à sa manière :
« Le M de ce mois (17 mai 1754), la femme de Piron est morte. Quoiqu'elle eût été pendant plus de deux ans furieuse jusqu'à battre son mari, Piron n'a jamais voulu consentir à s'en séparer. Il a pourtant souffert tout ce que l'on peut souffrir d'une personne qui a perdu entièrement la raison, et qui se portait quelquefois aux dernières extrémités. Dans les huit derniers mois de sa vie, sa fureur était tombée en imbécillité. Piron l'aimait réellement, et je viens de le voir dans la plus grande affliction, et abîmé dans une véritable douleur. Il y a trentedeux ans qu'il vivait avec elle ; il lui avait toutes sortes d'obligations. Elle l'avait soutenu longtemps lorsqu'il était dans l'indigence.
» Elle se nommait Debar; elle était laide à faire peur; moi, qui la connaissais depuis vingt-trois ans, je l'ai toujours vue vieille. C'était une de ces physionomies malheureuses qui n'ont jamais été jeunes. Elle avait de l'esprit, mais peu agréable, nul goût; au contraire, elle
en était l'antipode : je conviens même qu'elle n'a pas peu contribué à détourner Piron de tacher d'en avoir. Elle avait une érudition singulière pour une femme : elle possédait le gaulois. Ses livres favoris étaient le Roman de la Rose, Villon, Rabelais, les Amadis, Perce forêt; enfin, tous nos anciens faisaient ses délices.
» Elle n'avait point de principes. Lui vantant un jour la probité de Lepelletier, elle parut surprise de ce que je lelouais là-dessus de bonne foi. — Comment! me dit-elle, un homme qui a de l'esprit comme vous, donne-t-il dans les préjugés du tien et du mien ? — Ses mœurs étaient basses, et cela n'est pas étonnant, ayant été femme de chambre delà marquise de Mimeure, qui n'est morte que depuis cinq ou six ans.
» Piron a vécu au moins vingt ans avec elle avant de l'épouser. Ils s'étaient donné réciproquement tous leurs biens par leur contrat de mariage : ce qui consiste, pour ceux que madame Piron laisse, en 750 livres de rente au principal au denier quarante de 30,000 livres, qui appartiennent actuellement à Piron, au moyen de cette donation. Elle avait, outre cela, environ 2,500 livres de rente viagère, qui sont perdus à sa mort. S'ils avaient pu, avec sûreté, se donner l'un à l'autre leurs biens sans se marier, ils n'en auraient jamais fait la cérémonie (1). »
Ainsi, d'après Collé, mademoiselle de Bar était simple femme de chambre chez la marquise de Mimeure.
On connaît la causticité de Collé : c'est chose passée en proverbe. Il dit quelque part, dans le même Journal, qu'il n'a jamais fait un vers contre qui que ce soit. Si
(1) Journal de Collé, 5 vol. in-8°; Paris, 1807. Yoyez 17 mai 1751.
cela est vrai, en prose il s'est largement dédommagé de cette mansuétude poétique.
Son Journal est un véritable réquisitoire dressé contre les auteurs ses confrères et autres personnages du temps. On y trouve généralement moins de gaieté et plus de fiel qu'il ne sied à un joyeux suivant de Cornus. Le genus irritabile vatum d'Horace y est dépassé. Les mots de gredin, coquin, vilain homme, petit drôle, petite impure, impudente créature voltigent à l'envi au bout de sa plume (-I). Ni le sève, ni l'âge, ni le caractère ne trouvent grâce devant notre féroce critique, qui parle, du reste, avec une bonhomie béate, avec un ton câlin et doucereux. Au surplus, se prenant lui-même personnellement au sérieux, il est curieux de le voir, du haut du piédestal où sa petite vanité se prélasse, louer ses propres ouvrages et lancer solennellement ses arrêts... et quels arrêts !
D'après lui, le conte philosophique de Voltaire {Zadig), est un mauvais ouvrage ; Lekain, un acteur souverainement désagréable, sans chaleur, sans entrailles, etc., etc.
Enfin, c'est un parti pris de médisance et de dénigrement qui n'a pas de nom, un acharnement maladif contre tout ce qui lui porte ombrage. L'amitié elle-même ne parvient pas à adoucir ses traits. A diverses reprises, il se livre à une censure brutale au sujet de quelques épigrammes de Piron, notamment à l'égard de sa comédie les Fils ingrats. Il est encore moins modéré envers son ami Gallet, auquel cependant il avait de grandes obligations, puisque, d'après son propre aveu, Gallet avait été
(I) Ces aménités littéraires s'adressent à l'abbé d'Olivet, à Lekain, Rameau, madame Favart, etc., etc.
son maître en chansons : c'était sous lui qu'il avait appris à en faire. »
Les termes dans lesquels le disciple accommode le maître méritent d'être rapportés :
« Gallet, épicier et chansonnier, fait banqueroute, dit-il. Il y a quinze ans que je ne le vois plus, à cause de ses mœurs et de sa crapule. Quoiqu'il ait fait des couplets et des parodies fort jolis, c'était cependant un homme d'un commerce grossier et désagréable , et qui n'avait jamais eu d'agrément ni d'esprit dans la conversation ; ajoutez à cela de la bassesse et de la friponnerie : c'est trop de moitié (I). »
0 sainte amitié, voile-toi la face ! A la vérité, Collé reconnaît, un mois après, qu'il s'est trompé. Gallet n'a point fait banqueroute, mais seulement une honnête faillite.
Décidément, ce Collé était un faux bonhomme, et qui pis est, un faux ami (2). Grâce à lui, encore un autel qui s'écroule, encore une joyeuse croyance qui s'en va ! Piron, Collé, Gallet ! Trinité folâtre et bachique ! Rois de la gaudriole et du flon-flon ! Vous , dont l'amitié touchante et traditionnelle était citée en exemple et faisait la joie de nos pères, vous voilà donc détrônés ! Votre union fraternelle n'existe plus ; elle n'a jamais existé : votre amitié fut un long mensonge !
En présence d'une telle démonstration, on est bien
(1) Journal de Collé, juillet -175I.
(2) Voici comment Bachaumont, dans ses Mémoires secrets, 9 novembre 1785, constate la mort de Collé. « M. Collé, lecteur du duc d'Orléans et l'un de ses secrétaires ordinaires, dont on avait annoncé, Tannée passée, l'état triste et languissant, vient d'y succomber, abandonné presque généralement, à raison de l'humeur détestable dont il était tourmenté, et qu'il faisait rejaillir sur les autres. »
près de couvrir de son indulgence les passions jalouses et les mesquines rivalités qui rongent au cœur la littérature contemporaine.
Mais revenons à mademoiselle de Bar, qui, la version de Collé admise, serait la plus singulière personne qu'on pût imaginer. Comment ! elle avait de l'esprit, de la littérature, deY érudition même \ elle jouissait de trois mille deux cent cinquante livres de rente : c'est-à-dire d'un revenu trois fois suffisant alors pour assurer l'indépendance, et, au lieu de vivre dans un honnête et doux loisir, au lieu de se faire servir elle-même, elle se met aux gages d'autrui, elle accepte de gaieté de cœur la livrée et les dégoûts de la domesticité ; enfin, elle se fait femme de chambre. '
En vérité, ne serait-ce pas le cas de lui appliquer le mot plaisant de ce grave magistrat qui, ayant surpris un jeune et beau seigneur dans les bras de sa femme, vieille et laide créature, se borna à congédier le galant avec politesse, en lui disant : « Ah ! monsieur, quel métier vous faites là... sans y être obligé'!... »
Parlons sérieusement, et supposons que mademoiselle de Bar était, en effet, une modeste femme de chambre... Mais alors elle écoutait donc aux portes ? et, dans ce cas, on doit convenir qu'elle avait l'oreille fine et la mémoire heureuse.
Effectivement, si l'on adopte l'allégation de Colié, on est forcément conduit à croire qu'en transmettant à Pîron des nouvelles littéraires et autres, en lui exprimant un avis sur telle ou telle pièce de théâtre, sur la cause de leurs chutes ou de leurs succès, etc., mademoiselle de Bar ne faisait que recueillir les bruits et les opinions qui circulaient autour d'elle ; elle était ainsi l'écho oblique et fur tif des familiers beaux-esprits de l'hôtel de la mai-
quise de Mimeure, à la condition, bien entendu, que chaque visiteui' passât par l'office ou tout au moins par l'antichambre ; sinon, il fallait bien que mademoiselle de Bar écoutât aux portes, son humble condition l'excluant de fait des honneurs du salon.
Si mademoiselle de Launay était admise aux petits comités de la cour de Sceaux, et mademoiselle de Lespinasse aux cercles brillants de madame du Deffand, c'est que ces deux spirituelles femmes étaient lectrices, gouvernantes, demoiselles de compagnie, tout ce qu'on vouvra, excepté femmes de chambre.
Mademoiselle Àïssé, mademoiselle Delaunay et madame du Deffand avaient chacune à leur service de vraies femmes de chambre, dont elles nous ont transmis les noms : la bonne Bondel, la iidèle Sophie, l'excellente Dé vreux nous sont connues ; mais aucune d'elles, que nous sachions, n'a laissé une réputation de femme d'esprit. Elles avaient les vertus de leur état, et c'est beaucoup, sans doute; mais, de même qu'à elles trois elles n'auraient pu faire une demoiselle de Bar, de même celle-ci, — telle du moins que nous nous la représentons, — n'aurait pu égaler la moindre d'entre elles, sous le rapport des soins domestiques. Ce devait être même une très-mauvaise femme de chambre que mademoiselle de Bar, et bien propre à exercer la pieuse patience de sa maîtresse et à lui faire faire son salut ici-bas. Ce ne pouvait être raisonnablement que dans ce but que la marquise de Mimeure la gardait auprès d'elle.
Mais non ! Après tout, ce serait à la fois une complaisance blâmable et une défaite trop facile que de donner à Collé raison dans ce débat. Son assertion est tout simplement une petite calomnie, et des plus anodines. Il aimait tant à mordre ses bons amis par quelque endroit, et à se
venger ainsi de la supériorité qu'ils pouvaient avoir sur lui ! Or, n'osant attaquer en face Piron, qui l'eût écrasé sous l'un de ses éternuements, il s'attaque sournoisement à sa femme : il en fait une femme de chambre. Il a dû hésiter pour savoir s'il n'en ferait pas une cuisinière.
Il va plus loin. D'un trait de plume, il la dépouille de la plus sainte auréole dont une femme puisse s'entourer: il déclare qu'elle n'avait point de principes {!) ; et cela parce qu'elle professait, paraît-il, des idées un peu vives sur la théorie du tien et du mien. Mais de la part de mademoiselle de Bar, qui, n'ayant rien à envier du côté de l'aisance, devait être satisfaite de son lot, ces mêmes idées avaient au moins le mérite du courage et du désintéressement. Collé n'était pas homme à comprendre de telles hardiesses, lui qui tenait tant à ce qu'il possédait, à en juger par les incessants et incroyables petits manèges auxquels il eut recours pour obtenir d'abord, pour conserver ensuite un intérêt dans les fermes du duc d'Orléans, dont il était parvenu à être le lecteur. Il devait naturellement considérer mademoiselle de Bar comme un esprit révolutionnaire, capable des plus noirs forfaits. Donc, elle était sans principes. De goût, elle n'en avait pas davantage ; « elle en était même l'antipode, et n'avait pas peu contribué à empêcher Piron d'en avoir (2). »
(i) Dans une note placée au bas d'une épilre à son bienfaiteur anonyme, Piron dit que sa femme avait le caractère le plus estimable, le fins égal et le plus sensé.
(2) En revanche, Collé se hâte de nous apprendre que sa femme à lui était son Egérie, son oracle, son conseil, etc.
Comme il sonna la charge, il sonne la victoire.
Nous ignorons en quoi mad-ame (lollé a si heureusement inspiré son mari, cl quel est le chef-d'œuvre dont il a pu lui devoir l'enfantement.
Le plus léger examen des lettres de mademoiselle de Bar démontre le peu de solidité de cette dernière assertion. Bien qu'écrites au courant de la plume et selon l'impression ou la fantaisie du moment, ces lettres portent le cachet d'un goût vif, exercé, non moins que d'une conviction sincère et personnelle. D'ailleurs, en nous disant : « Les beaux esprits que mademoiselle de Bar voyait chez la marquise de Mimeure consultaient souvent son goût sur leurs ouvrages, » Juvigny n'indique-t-il pas suffisamment qu'elle avait une place marquée dans le salon de la marquise ; qu'elle y était en vue, entourée, écoutée ; enfin, qu'elle y jouait un rôle aussi honorable pour son caractère que flatteur pour son esprit (I) ?
En résumé, il est péremptoirement prouvé que Piron ne s'est pas marié avec mademoiselle de Bar, par le motif qu'elle se présentait à lui avec quelques pièces d'or dans la main. En cela, comme en toute autre chose, Piron a été honorable et n'a fait aucune transaction honteuse avec sa pauvreté. Depuis longues années il connaissait mademoiselle de Bar ; il avait eu le temps d'ap-
Peut-être fait-il allusion à biipuis et Desronais ou à la Partie de Chasse de Henri IV. Dans ce cas, nous adresserons nos compliments à madame Collé, car ces deux comédies feront peut-être surnager le nom de son mari au-dessus d'un tas de rapsodies et de parodies baroques et sans nom dont il a inondé ses contemporains. A notre sens, il n'est pas possible de faire descendre plus bas que Ta fait Collé le grotesque prétentieux et rance ; et, sauf les deux productions indiquées plus lbaut, nous cherchons vainement dans ses ouvrages une page, soit qu'il 'ait écrite à lui tout seul, soit qu'il Tait faite en collaboration avec madame Collé, où il y ait autant de goût, d'esprit et de saveur que dans la moindre lettre de mademoiselle de Bar.
(I) Juvigny dit ailleurs que madame Piron avait gagné l'estime de madame de Tencin , qui, ajoute-t-il avec raison, se connaissait en mérite.
précier ses qualités ; et s'il lui a offert son nom, c'est qu'il avait autant d'attachement que d'estime pour cette solide amie, dont la mort le plongea dans la plus grande douleur, et lui fit verser des larmes sincères et durables.
Voici la façon dont M. Arsène Houssave raconte le mariage de Piron :
« Donc, un soir, avant souper, Piron rêvait à je ne sais quoi dans la boutique de Gallet; survient une demoiselle qui demande du café et des allumettes (I). Gallet étant sorti, Piron se met à servir la demoiselle. — C'est là tout ce qu'il vous faut ? — Gallet rentrant alors, dit en riant : — 11 faudrait à mademoiselle un mari par-dessus le marché. — A merveille, dit Piron ; si la commère veut faire flèche de tout bois, j'en suis. La demoiselle rougit et s'en alla sans mot dire. »
Quoiqu'elle eut rougi, — la demoiselle n'eut rien de plus pressé que d'accourir, dès le lendemain matin , dans la chambre de Piron, qui se levait à peine , et cela pour lui offrir son cœur et sa main, sans oublier deux mille livres de rentes viagères. Selon M. Arsène Houssave, Piron fut touché de la chose, et embrass avec effusion la demoiselle, qui lui avoua alors, les larmes aux yeux, qu'elle avait cinquante-trois ans : à quoi notre poète sourcilla un peu,— probablement, il lui croyait l'âge d'une pensionnaire à cause de la rougeur de la veille ; — puis, il répondit d'un ton demi-stoïque : « Eh ! bien, nous avons cent ans passés à nous deux... Nous aurions bien dû nous rencontrer plus tôt. »
Bref, ils se marièrent, et Gallet lit leur épithalame.
(I) L'hôtel de la marquise de Mimeure était dans la rue des Saints- Pères, et Gallet habitait la rue d<; la Truandorie. On conviendra que mademoiselle de Bar allait loin pour foire ses provisions d'allumettes.
Nous avons pu nous procurer, après bien des demarches, l'extrait des actes de naissance, de mariage et de décès de madame Piron. Il résulte de ces documents :
\° Qu'elle se nommait Marie-Thérèse Quenaudon ;
2° Qu'elle était née à Revigny , près de Bar-le-Duc (Meuse), le 3 juin (688, de Jean Quenaudon, procureur en la prevote audit heu, et de Marie Seroux ;
3° Qu'elle se maria deux fois : la première, le 18 novembre 1717, avec Gatien-Christophe dit Christian, bourgeois de Paris, né à Copenhague en ^ 685 ; la seconde, avec Piron, le 13 avril 1741 ;
4° Enfin, qu'elle estdécèdëe à Paris, rue Saint-Honoré, le 17 mai 4751.
De tout ce qui précède, on peut hardiment conclure que la femme de Piron était, à l'époque de son second mariage, lectrice, dame de compagnie chez la marquise de Mimeure ; qu'elle se nommait Quenaudon et non de Bar; que cette dernière appellation était un sobriquet euphonique inventé \)Sly sa noble maîtresse, accepté par elle, et emprunté au nom de la ville la plus voisine du heu de sa naissance (Bar-le-Duc).
Quant au titre de demoiselle qui lui était donné, on sait que, jusque vers te milieu du xvin" siècle, on l'appliquait indistinctement aux jeunes filles et aux femmes
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mariées ou veuves de la classe bourgeoise.
LETTRE
PAR LAQUELLE PIRON ANNONCE SON MARIAGE A SA MÈRE ...UN MOIS APRÈS LA CÉLÉBRATION... LE GRAND ENFANT AVAIT OUBLIÉ DE L'EN INFORMER PLUS TOT (I).
Vous me commandez, ma chère mère, de vous rendre compte de mon mariage , et de vous apprendre le nom, la famille et les facultés de ma femme, etc. Elle s'appelle Quenaudon, elle est pour le moins d'aussi bonne et d'aussi honnête famille que moi, et elle est, Dieu merci, trop sensée pour m'avoir pris, si elle n'eût pas été plus riche que moi. Car je n'ai vaillant au monde qu'elle seule, et elle a eu pourtant la bonté, dans notre contrat do mariage, en y faisant insérer la clause au dernier vivant les biens, de laisser croire que j'en pouvais avoir et de donner le nom de don mutuel à un don purement gratuit de sa part. Voilà pour son nom, sa famille et ses biens; voici quant à sa personne et à son caractère. Elle a 53 ans; elle a beaucoup d'esprit et est aussi sérieuse que vous. Ce n'est pas s'être mis avec une étourdie. Il y a, de plus, 22 ans que je la connais et qu'elle me fait la grâce de m'admettre en sa compagnie. Ainsi, je l'ai pour
(i ) Cette lettre, publiée dans le Journal de la Cùle-d'Or (1 0 avril 1 850), est entre les mains de M. Charles Saintpère, qui a bien voulu nous la communiquer.
ainsi dire plus pratiquée que vous-même ; et vu la maturité où j'étais pendant ces 22 années, je puis ajouter, sans blesser la vérité, que je la connais beaucoup mieux que vous, et que j'ai infiniment plus profité de ses avis et de ses bons exemples que des vôtres ; non que vous ne m'en donnassiez peutêtre d'aussi bons, mais, comme je viens de vous dire, parce qu'on est plus sage de 30 à 52 ans, que du berceau jusqu'à 30 ans. C'est à cette liaison constante que je dois tout le peu que, depuis ce temps-là, j'ai fait de bon, de beau et de raisonnable. Sans l'heureuse rencontre de cette personne en arrivant ici, je serais resté dans le malheur que j'apportais de ma patrie. Je ne m'enrichissais pas : car avec rien on ne gagne rien; mais du moins je me faisais connaître, et par d'assez bons endroits pour nYêtre attiré du renom dans le monde, et ce qui m'est bien plus cher, quelque estime chez les honnêtes gens. A 52 ans, cette demoiselle me voyant pauvre, et, entre autres infirmités, tout prêt d'être aveugle, elle a eu pitié de moi, et a eu la générosité, malgré les répugnances d'un engagement, de joindre sa destinée à la mienne. Elle m'a pris par pitié. Ainsi de sa part, comme vous voyez, c'est une œuvre de miséricorde ; de mon côté, c'est une œuvre de jugement. L'œuvre dont le Décalogue me permet le désir a donc bien peu de part à ces œuvres-là ; et de tout cela il résulte quelque chose de si peu gai,
\n LA FEMME DE PIRON
que je ne me croyais pas devoir presser de vous en faire le détail. Je pensais m'être mis suffisamment en règle de vous avoir demandé une permission dont mes cheveux blancs me dispensaient, et je ne vois pas, en effet, que tout ce narré vous ait dû faire grand plaisir. 11 n'y a rien en tout ceci que d'assez humiliant pour nous. Je vous remercie tendrement des bénédictions que vous me donnez ; Dieu vous les rende et vous bénisse ! Pardonnez-moi mes fautes comme à celui de vos enfants, qui est avec le plus profond respect, votre très-humble et trèsobéissant serviteur.
PIRON
Ce 7 mai 1741.
Ma femme vous fait les mêmes assurances.
A Mademoiselle, Mademoiselle Piron, veuve de M. Piron, l'apothicaire, près de la Chappelote,
à Dijon.