SUR
Nous avons maintenant à faire passer sous les yeux du lecteur des lettres non moins curieuses , non moins piquantes que celles de mademoiselle de Bar, et qui ont sur ces dernières l'avantage de mettre en relief un côté voilé jusqu'ici de la vie d'une grande comédienne [i).
Mademoiselle Quinault appartenait à une famille qui a compté presque autant de grands artistes qu'elle a eu de membres. En 1749, on joua, sur le Théâtre-Français, le Faucon, comédie en un acte et en vers de l'abbé Pellegrin et de mademoiselle Barbier. Cette pièce n'avait que quatre rôles qui furent tous remplis par quatre acteurs du nom de Quinault, frères et sœurs (2).
11 s'agit de l'une de ces dernières, de la plus célèbre, delà fine soubrette (3); en un mot, de Jeanne-Françoise
(1) Les lettres de Piron à mademoiselle Quinault nous manquent. On n'a pu en retrouver qu'un seul fragment.
(2) Voyez Galerie historique des acteurs du Théâtre -Français, parLemazurier; 2 vol. in-8°, -1810. Tome 2, page 529.
(5) Elle débuta, en 4716, sous le nom de Quinault-Dufresne, par un rôle tragique, celui de Phèdre.
Quinauil , l'amie de Voltaire , de D'Alembert , du comte de Caylus , du marquis d'Argenson , de Destouches , de Marivaux, etc., etc., de celle, enfin, qui avait peut-être encore plus d'esprit dans le monde que sur la scène, n'en déplaise aux auteurs qu'elle était chargée d'y interpréter. Au surplus , ses conseils furent souvent trèsutiles aux écrivains les plus distingués : elle donna à Voltaire le sujet de V Enfant prodigue, et celui du Préjugé à la mode à La Chaussée.
De son côté, Pironnous apprend, par l'une des notules autographes placées en marge de sa Fable de VOurs et l'Hermine (I) (Piron est l'Ours , l'Hermine est mademoiselle Quinault), « que les avis et les bons offices de cette dernière l'encouragèrent à se hasarder sur la scène de la Comédie- Française (2). » Piron s'arrête là; mais
M. Arsène Houssaye va plus loin. Il annonce que la
(1) Celte fable, dédiée à mademoiselle Quinault, avec laquelle Piron était brouillé depuis quelques mois, — on saura tout à l'heure pourquoi,— se trouve dans les OEuvres complètes; mais Juvigny en a retranché la nolule précitée, de même que quatre autres, dont deux, notamment, mentent d cire recueillies. Les voici :
« Ma brouillerie avec mademoiselle Quinault vint au sujet de la Mèlromanie. Les comédiens la jouèrent si négligemment les deux premières fois, qu'elle serait tombée sans des remontrances un peu vives que je leur fis au sortir du théâtre, daus les foyers, devant tout le monde. Mademoiselle Quinault, qui, aussi bien que son frère, M. Dufresne, avait joué à miracle et n'avait rien à voir à ma plainte, ne me la pardonnait pas. Cette fable-ci nous réconcilia, et j'en ai reçu depuis les marques de l'amitié la plus essentielle. »
« C'est à l'appui de mademoiselle Quinault que je dois la connaissance de M. le comte de Livry, qui m'a comblé de ses bienfaits. »
(2) La comédie de f Ecole des Pères, jouée le H) octobre 1 728, étant la première pièce que Piron ait donnée à la Comédie-Française, il en résulte que ses relations avec mademoiselle Quinault sont quelque peu antérieures à celle date. Jusque-là, Piron n'avait travaillé que pour le Théâtre de la Foire, avec Lesage, Fuselicr, etc.
MADEMOISELLE QUINAULT i 27
Métromanie est aussi bien l'œuvre de mademoiselle Quinault que celle de Piron ; en d'autres termes , que celui-ci n'est pas le seul auteur de cette comédie.
Si Piron a gardé le silence sur ce fait, c'est que, vraisemblablement, il ne voulait pas priver M. Arsène Houssaye du plaisir de nous l'apprendre H).
Pour connaître le cas que Voltaire faisait du caractère et du goût de mademoiselle Quinault , il faut lire les trente-sept lettres qu'il lui a adressées, et qu'a publiées Kenouard en 1822. Il la nomme tour à tour : ingénieuse, charmante, divine, judicieuse Thalie ; aimable et sage critique; ma Souveraine, etc. Il ne lui était pas seulement redevable du sujet de F Enfant prodigue; elle lui avait fourni, en outre, d'utiles indications pour la correction de deux de ses tragédies : Mahomet et Zulime.
Mademoiselle Quinault rassemblait à sa table, sous le nom de Société du bout du banc, tout ce que la cour et la ville renfermaient d'hommes aimables et éclairés. Le plat du milieu de ces soupers célèbres était une écritoire, dont les convives se servaient tour à tour pour écrire un impromptu. C'est du sein de ces réunions que sortirent les Etrennes de la Saint-Jean , le Recueil de ces Messieurs, et autres ouvrages pleins de sel et de gaieté qui parurent depuis dans les Œuvres du comte de Caylus (2).
(t) Suivant (Jirault (Particularités inédites sur Piron, etc. ), une autre actrice de la Comédie-Française, mademoiselle Gauthier, s'attribuait, en partie, le mérite de cette pièce, parce qu'elle avait donné quelques conseils à Piron. A ce coirpte-là, qui ne pourrait revendiquer quelque part dans les ouvrages de ses amis?
(2) Lemazurier : Gahrie historique du Théâtre-Français . 2 vol. in-8° :
Entrée au théâtre en 4748, mademoiselle Quinault prit sa retraite en MA\ ; elle mourut en 4783, et, dans sa longue carrière (83 ans), elle conserva toujours les grâces de son esprit et un goût très-prononcé pour la toilette ; de telle sorte qu'un auteur moderne a pu dire, avec vérité , qu'elle mourut comme elle avait vécu : en causant, et ensevelie dans ses dentelles (4).
Bachaumont, dans ses Mémoires secrets, — janvier 1783, — en annonçant la mort de mademoiselle Quinault, dit qu'elle écrivait beaucoup: « on ne sait pas sur quelle matière, ajoute-t-il; mais elle consultait souvent d'Alembert , et il y a apparence qu'il fut le dépositaire de sesmanuscrits. »
Nous laisserons , bien entendu , à Bachaumont toute la responsabilité de cette assertion , que Lemazurier cite à peu près textuellement sans en indiquer la source. Pour notre part, nous répugnons personnellement à coiffer la jolie tête de mademoiselle Quinault d'un lourd bonnet de docteur, et à faire de ce léger et élégant esprit une femme savante, à la façon de certaines grandes dames de son temps (2).
(1) M. Jules Janin : Notice placée en tête des lettres de mademoiselle de lespinasse, \ vol. in-18.
(2) Suivant M. Arsène Houssaye, mademoiselle Quinault fut la Brohan du xvme siècle: « Je ne veux pas dire, ajoute-t-il, Brohan avant la lettre, parce que sa planche a été trop imprimée. » Nous ne saisissons pas trop le sens de cette phrase, qui signifie peut-être que, dans l'opinion de M. Houssaye, mademoiselle Brohan est supérieure à mademoiselle Quinault. Dans ce cas, il ne faudrait pas perdre de vue que M. Houssaye était directeur de la Comédie-Française lorsqu'il a crayonné sa Galerie de Portraits, et qu'un bon capitaine doit encourager ses soldats.
En outre, voulant probablement faire allusion au\ goûts littéraires de mademoiselle Quinault, M. Houssaye l'appelle Françoise les bas bleus,
A propos du même événement (la mort de mademoiselle Quinault), Bachaumont raconte avec détail un autre fait que nous pouvons accepter cette fois sans nous compromettre, et dont Grimod de la Reynière aurait été l'instigateur et le héros. Ce joyeux auteur du Journal des Gourmands était, parait-il , du moins à cette époque, plein d'humour et de sauvagerie. Dans une chanson du temps, on l'appelle le Dioyène moderne ,
Affichant la folie
Et prêchant la raison.
11 allait souvent chez mademoiselle Quinault, avec laquelle sa mère était très-liée (l). Mécontent de ce que le Journal de Paris , chargé du nécrologe des personnages célèbres , n'eût pas consacré un article à mademoiselle Quinault, il voulut honorer la mémoire de son amie, à sa manière... Il donna un grand souper. Ses cartes d'invitation portaient, entre autres excentricités, — et l'on verra pourquoi tout-à-1'heure : — que le cochon et l'huile ne manqueraient pas au gala...
Les convives , au nombre de vingt-deux , parmi les-
— ce qui est un mot entièrement nouveau ; nous ne connaissions jusqu'ici que François les bas bleus, espèce «l'idiot dont Charles Nodier s'est fait l'historien, et qu'on nommait ainsi à cause de la couleur de ses has. — N'importe! .AI. Houssaye applique malicieusement ce mot à mademoiselle Quinault , ce qui ne l'empêche pas de faire remarquer , un peu plus loin , que mademoiselle Brohan a signé des proverbes. Bref, M. Houssaye conclut en disant « que mademoiselle Quinault a présidé tout l'esprit du xvme siècle, je veux dire l'esprit qui courait les ruelles. » Comment trouvez-vous l'esprit qui courait les ruelles dans la personne des Duclos, des Diderot, des Voltaire, des d'Alcmbert, des J.-J. Rousseau, etc.?
(I) Dans une lettre autographe, écrite vers les derniers temps de sa vie et que nous avons eue entre les mains, mademoiselle Quinault appelle Grimod delà Reynière mon Empereur, et sa mère ma Souveraine.
quels étaient deux femmes habillées en hommes , furent d'abord introduits dans une pièce obscure; mais bientôt, à un signal donné , un rideau se lève , et l'on voit, au fond, la salle du festin éblouissante des feux de mille bougies, et décorée de devises emblématiques et de fleurs... Au milieu de la table, à la place du surtout , est déposé un noir catafalque semé de larmes d'argent...
On se met à table. Le repas est magnifique, digne de Lucullus; mais l'un des neuf services est uniquement composé de porc. « Comment le trouvez- vous?» demande l'amphitryon à ses convives. Ceux-ci de répondre en chorus : « Excellent, divin!.. »
« Messieurs, reprend la Reynière, cette cochonaille est de la façon du charcutier un tel , demeurant à tel endroit, et le cousin de mon père. »
A la fin d'un autre service, tout accommodé à l'huile, et après avoir obtenu à la même demande le même concert de louanges de la part des invités : « Messieurs, ditil, cette huile m'a été fournie par le cousin de mon père, l'épicier un tel, demeurant à tel endroit... Je vous le recommande, ainsi que le charcutier. »
On ne saurait faire de la réclame d'une façon plus plaisante, plus philosophique surtout, puisque l'alliance d'un épicier y est presque invoquée comme un titre de gloire. A notre époque, ce dernier trait passerait pour de l'héroïsme ; mais probablement alors l'esprit de Gallet avait jeté quelque lustre sur cette intéressante classe de citoyens, si ridiculisée de nos jours, et qui se venge spirituellement de nos persifflages en s'enrichissant trèsvite aux dépens des rieurs.
Quoi qu'il en soit, le souper ne dut pas être d'une gaieté folle. L'hôte muet et incommode que chaque cou-
MADEMOISELLE QUÏNAULT i 31
vive avait en face de lui, causa, sans doute, plus d'une distraction et fit mettre plus d'une fois les morceaux doubles ou de travers. C'était le cas de dire avec Désauliiers, cet autre épicurien, dans sa délicieuse boutade contre les dîners d'étiquette :
Enfin, parait Lolive...
On ne sait s'il dira Que le potage arrive.
Ou que le mort s'en va...
N'importe ! Grimod de la Reynière avait vengé son amie... Il faut lui pardonner le moyen en faveur de l'intention (1).
Nous sommes maintenant à notre aise ; nous savons à qui nous avons affaire : nous voilà en plein dans les dîners de mademoiselle Quinault, ces discussions effrénées, comme les appelle énergiquemeiit M. Sainte-Beuve, où il était question, entre la poire et le fromage, de toutes les choses divines et humaines (2) ; nous sommes enfin en présence de ce monde de philosophes , de grands seigneurs et de comédiennes du xvine siècle, pour qui la liberté de l'expression le disputait à l'audace des idées ; société aimable, à la fois sérieuse et frivole, raisonneuse et sceptique , qui paraîtra toujours nouvelle à quiconque
(1) Dans son très -spirituel ouvrage les Oubliés et les Dédaignes (2 vol. in-12, 1857; Poulet-Malassis et De Broise), M. Charles Monselet a crayonné quelques traits de ce dincr étrange, auquel il a ainsi douné le bouquet et le dessert.
(2) Causeries du Lundi, t. îx, p. 204, livre qui restera comme le monument de la crilique la plus saine et du plus tin bien-dire de ce temps-ci.
saura l'étudier, et dont la grande affaire était le plaisir.
Or, si mademoiselle de Bar, vivant ordinairement de la vie de famille dans l'hôtel de la pieuse marquise de Mimeure, où la corruption du siècle ne pouvait pénétrer que d'une manière furtive et comme par accident, n'a pu se défendre, en écrivant à Piron , de donner à ses paroles cette teinte de philosophisme et de gaillardise que nous connaissons ; si, pour se servir de ses propres expressions, elle a, dans ses lettres, plus d'une fois jeté son bonnet par-dessus les moulinsy où s'arrêtera mademoiselle Quinault, l'amie des roués et des Encyclopédistes, placée au milieu de ces inimaginables orgies de conversation que vous savez (4)?
Il semble que si la lectrice de la grand'dame est allée jusqu'à la témérité, la comédienne ira jusqu'à la licence.
Nous verrons bien.
(1) Causeries du Lundi, t. n, p. 152.
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LETTRES
LETTRE I
« Ce samedi matin.
j> Si je vous laissais dix ans sans vous donner de mes nouvelles, vous en seriez bien quinze sans en demander. Ce n'est pas pour moi ce que j'en fais : c'est pour vous dire que vous avez été trèsbien au souper que nous avons fait ensemble. Je suis fort contente de vous, et vous n'avez pas été immonde.
» J'allai hier à la campagne avec une dame malade ; je passai la journée du monde la plus triste. Je revins chez moi à minuit, et je vous trouvai d'autant plus coupable, que le jour m'avait paru dix fois plus long que de coutume, et que j'imaginais que vous auriez pu m 'écrire dix fois. Comment vous portez- vous ? Je veux le savoir. La contrainte
de ne dire que ce qu'il faut dire ne vous a-t-elle point rendu malade? Vous auriez tort de regretter ce que vous n'avez point dit : car on ne peut rien dire d'aussi bien que ce que vous avez dit.
Bonjour. On me racle un pied; je crois qu'on me l'a dessolé. Cela me fait mal : criez donc ! Quand viendrez-vous nous voir ? Je me porte mieux qu'une gourmande ne doit se porter. Adieu. J'ai affaire. Ecrivez-moi tout ce que vous aurez fait en mon absence. J'ai dessein d'emporter mes oiseaux à Fontainebleau (I). J'ai pris mon papier tout à rebours (2). »
LETTRE II
« Je crois, grand ami, que vous n'avez été modeste qu'en écrivant; je ne puis croire que vous
ayez été maussade. C'est souvent bien parler que
(-1) Comme d'habitude, elle allait partir, avec la Comédie- Française, pour Fontainebleau, où se rendait la cour. Cette lettre et les six autres qui la suivent immédiatement semblent se rattacher au voyage fait dans les premiers mois de -1730, millésime que nous avons pu restituer à trois de ces lettres (les ive, ve et vie).
(2) En effet, par inadvertance, elle a commencé sa lettre au verso.
de ne rien dire. Je vous félicite et vous remercie même de votre sagesse. Jugez si je veux perdre le droit de vous conseiller ! 11 est vrai que ce sera de bien loin incessamment (I), et je vous permets de déplaire en mon absence: je vous conseille même de vous ennuyer. Mais les personnes qui font leurs volontés ne courent pas ce risque. Ali ! que je voudrais bien faire ce que je voudrais ! Fontainebleau est devenu d'une impiété horrible. Je ne puis entendre prononcer ce mot sans horreur, et dites-moi pourquoi ? J'en ai la migraine. Ce n'est pas la migraine qui tombe sur le cœur : c'est le mal de cœur qui est remonté dans la tête. Que cela ne vous surprenne point (2).
» Je quitte mes chers oiseaux, et j'emporte mes chats (3) : je fais bien des malheureux. J'aurais bien eu besoin de votre présence, hier. J'étais déses-
(1) De Fontainebleau. On croirait qu'il s'agit d'un voyage aux Antipodes. Les amants sont de mauvais géomètres : ils calculent mal les distances qui les séparent.
(2) Sans tirer du sentiment exprimé ici par mademoiselle Quinault une induction favorable à son orthodoxie religieuse, on peut y voir la marque d une àme sage et honnête. Cependant M. Arsène Uoussaye dit que mademoiselle Quinault était spirituelle « comme Voltaire, et quasi athée comme Voltaire. »
(3) « Noms des chiens, des chats et de Yami de mademoiselle, Quinault, rassemblés ici pour prouver qu'on peut faire des vers français sur la mesure des vers latins :
» Moustache, Yon, Binbin, Caroltn, Blacq, Angora, Quinquin. » ;Xutc Je la main de Piron, mise.au bas d'une pièce de vers.)
pérée. On me manda que ma cousine (1) avait encore été saignée, et qu'elle ne peut partir que dans huit jours. Je lui ai écrit qu'elle serait à jamais privée de mon amitié si elle se faisait saigner encore. Voyez si vous ne m'avez pas déjà persuadée, et ce que la docilité opère. Je vous devrai peut-être la vie de ma cousine.
» J'espère , mon ami , que votre plan sera fait à mon retour (2). Prenez la peine d'y travailler fortement. Vousverrai-je demain? Je le désire. Je me chargerai de tous les compliments que vous avez dessein de faire à toute la cour. Je suis assez de l'avis des vers de votre jeunesse ; mais j'aime mieux ceux de votre vieillesse (3) . Bonjour. Je n'aurai jamais la force de m'en aller sans ma chanson gauloise (4). »
(1) Mademoiselle Balieourt, également actrice de la Comédie- Française, où elle joua avec distinction dans la tragédie, notamment les rôles de reines. Débuta en 4727, prit sa retraite en 4738, pour raison de santé, et mourut, en 4743, dans un âge peu avancé.
(2) Il s'agit du plan d'une tragédie. Voir, ci-après, la lettre ve.
(3) Mademoiselle Quinault plaisante en parlant de la vieillesse de Piron, qui, né en 4 689, avait alors 41 ans ; elle en avait 30.
(4) Elle revient, à diverses reprises, sur la demande de cette chanson que Piron devait lui composer.
LETTRE III ff
« Ce dimanche, vous verrez à quelle heure (2).
» Sans la tourte, vous ne m'eussiez pas écrit. On a bien raison quand on dit qu'on est attaché à ses bienfaits. Les présens que vous me faites vous engageront sûrement à m'aimer, et quand cela sera, je vous en avertirai.
» Jusqu'à ce que j'aie mon oiseau, je ne dirai point holà ! Je veux la femelle ; elle ne chante pas : cela me plaira mieux. Je la mangerai de bon appétit. Elle tarde bien! Je suis comme un ogre, impatiente de voir arriver la chair fraîche. Avouez, grand ami, que je vous fais là un tableau tragique, et que je vous effraie plus que vous ne m'avez effrayée avec le récit
(4) Pour l'intelligence de certains passages de cette lettre, il faut se rappeler que mademoiselle Quinault partageait le goût de Piron pour les oiseaux de volière. Elle en nourrissait un assez grand nombre qu'elle avait, comme on sait, laissés à Paris lors de son départ pour Fontainebleau. Or, Piron , qui voyait en toute chose un sujet de plaisanterie, avait sans doute répondu aux doléances de son amie qu'il savait un moyen de ne pas la tenir séparée plus longtemps de ses chers oiseaux : c'était de les tuer, de les saler et de les lui envoyer un à un à Fontainebleau, cuits à point dans une tourte.
(2) Celle de se mettre à table, à en juger par le dernier paragraphe de sa lettre.
de votre roi ivrogne. Il me semble qu'il est un peu tard et que la tourte n'arrive pas. Votre gourmandise et la mienne me font trembler.
» Je n'aime pas trop que vous avez trouvé ma sœur si jolie (1). Voilà la seule vérité que je vous retranche. Quoique mon éloge soit agréable, je trouve trop de vraisemblance dans l'un et trop d'esprit dans l'autre. Je vous remercie de la folie que vous avez de m'avertir toujours que vous me fuyez, comme si je né m'en apercevais pas. Il n'y a au monde que cet avertissement qui puisse me faire supporter un aussi lugubre procédé. Mais, toujours avec votre permission, souffrez que je vous crève un œil. Si vous vous croyez Apollon, je vous pardonne d'avoir peur des feuilles. Pour moi, si jamais je deviens Daphné, ce ne sera que pour mieux orner les jambons que je dois vous envoyer.
» Hé bien! que dira notre abbé(2)? Disconviendrezvous que je ne le puisse couler à fond? Voulez-vous parier avec moi que vous ne viendrez pas me voir aujourd'hui? Si vous perdez, vous paierez à ma discrétion. Je vous réserve un plus beau tour mercredi. C'est assez contre mon çré que vous allez au
(1) Marie-Anne Quinault, sa sœur aînée, célèbre par sa beauté. Attachée au Théâtre-Français, de 1714 à 1722, elle mourut centenaire en 1790, et se maria secrètement, dit-on, au duc de Nevers.
(2) L'abbé Legendre, probablement.
souper. Je ne serai point à côté de vous : la rage reparaîtra sur la fin du repas. Je vous eonnais : la Tonton éloignée, le Piron reparaît (I).
» A propos, qui vous a appris mon nom, berger Mopse (2), et surtout un nom que je déteste ? Prenez la peine de m'appeler ma douce amie : car je suis très-aigre. Hé bien ! maudit boulanger de Gonesse (3) , vous soupirez près du four. Où est donc cette misérable tourte ? Je ne veux pas me mettre à table qu'elle ne soit arrivée. J'ai donné votre chanson à mon frère (4) : il y fait un air qui, je crois, vous
(1) Les onze mots en italique ont été biffés par mademoiselle Quinault; mais nous avons pu les rétablir. Quant au sobriquet de Tonton, donné par le comte de Livry à mademoiselle Quinault, Piron l'emploie dans des vers qu'il a adressés à cette dernière, de même qu'il y désigne sa cousine, mademoiselle Balicourt, sous le nom de Bouri, et sa belle-sœur, mademoiselle Dufresnc, sous celui de Loulou. Il semble qu'il a voulu caractériser chacune d'elles dans les trois vers suivants, extraits d'une Epure adressée au comte de Livry, dont une partie seulement a été publiée par Juvigny, et que nous donnons in extenso dans ce recueil :
Vive Tonton l'indocile !
Vive Bouri la tranquille !
Vive Loulou la débile !
et il ajoute pour lui-même :
Vive le barbu Binbin ! .,. ,
(2) Nom d'un personnage de Tyrésias, opéra comique de Piron.
(3) Gonesse, bourg de Seine-et-Oise, était célèbre par le nombre de ses boulangers qui venaient, les jours de marché, vendre leur pain à Paris.
(4) Jean-Baptiste-Maurice Quinault, l'aîné, bon comique et musicien, a fait la partition des Amours des Déesses, ballet en trois actes, par Fuselier, représenté en 1729.
plaira. Mais dussiez-vous sauter, crier, casser votre plat à barbe, il faut que vous m'en fassiez encore une en gaulois, parce qu'il y veut faire un air comme on les faisait du temps de François Ier. Je ne vous presse pas, et je ne sais pourquoi, car j'ai grand désir de vos productions. Bonjour, grande bête, buveur d'eau et petit-maître (1 ) . Je dis hier à ma sœur ce que vous m'aviez écrit d'agréable pour elle, et à M. de C*** (2) vos craintes pour la façon dont vous avez été au souper. Tout le monde a été trèscontent de vous. . . Hé bien ! point de tourte ! maudit soit l'enfourneur ! défaites-vous-en. Bonjour, ami bien grand. Dites Benedicite, Binbin, je vais manger ma soupe. »
LETTRE TV
« De dos désagréables (3j déserts de Fontainebleau. Ce mercredi 26 avril (4).
» Ici depuis quatre jours, et point le temps de vous écrire. J'arrive et je me trouve un procès. Un mal-
(1) On conçoit que ce sont là autant de contre-vérités.
(2) Le comte de Caylus.
(3) Cette épithète est malignement employée, sans doute par opposition à l'habitude des rois de France, surtout Henri IV, qui, le cas échéant, dataient leurs lettres ainsi : « De nos délicieux déserts de Fontainebleau. »
heureux valet à nous, étant ivre, m'a retenu deux logements au lieu d'un, et, a fait en mon nom un bail dont je n'ai aucune connaissance, et que je n'ai point signé.
» J'arrive ; je descends dans l'appartement qu'on m'avait indiqué : mes bardes sont dans un autre. Je les envoie chercher, on me fait dire que j'ai loué cet appartement ; que je n'ai qu'à y venir, sans quoi l'on gardera tous mes équipages. 11 faut vous dire que je n'avais au monde que ce qui était sur moi, mon frère de même et Léonide aussi (1). Comment aller solliciter en chemise ! Je ne suis pas seule dans ce cas. Personne ne pouvait m'en prêter. Enfin, c'est en bonnet de nuit que j'ai paru devant toute la cour. J'étais bien jolie ! Hier au soir, enfin, j'obtins mes coffres qui font, depuis dimanche, l'ornement des conversations de la cour et le désagrément de ma vie, puisque le seul nom de chemise sale et de procès fait trembler tous mes membres. Cependant j'en ai un, et comme la justice est ici dans un bois, je crois que je serai fort maltraitée.
»'Je crois, grand ami, que vous entendez les procès autant que moi. 11 ne fallait pas moins que les désagréables soins que je me suis donnés depuis que je suis ici pour m^ priver du plaisir de vous
- (•1) Sa femme de chambre, vraisemblablement.
mander de nos nouvelles. Je sais que vous avez de l'amitié pour nous , et quoi qu'en dise votre fuyarderie (1), vous nous aimez, Pour moi, depuis que je suis à Fontainebleau, je voudrais être à Paris, et cela en mettant le désagrément de mon procès à part.
» Concevez, grand ami, que je me trouve trèsfâchée d'avoir rempli ma lettre d'aussi vilaines choses. Cependant quand on aime les gens, on ne voit rien indifféremment de leur part. Nous vous aurions désiré depuis que nous sommes ici, si nous y eussions été heureux. Allez- vous en Bourgogne? Je le voudrais ! Vous pourriez nous venir voir. Bonjour. J'ai une joie bien grande à vous écrire et à mettre une chemise blanche. Tout le monde vous fait des compliments charmants. Je n'ai encore écrit qu'tà M. de C*** (2), qui m'a donné une lettre
(4) Par ce mot de son invention, mademoiselle Quinault fait allusion à ce que lui avait écrit Piron touchant son projet de fuit son amie, sans doute pour s'affranchir de l'empire qu'elle avait pris sur lui. Mais non ! Piron ne pouvait avoir sérieusement la pensée de fuir cette adorable femme, dont il devait être fier à tant de litres. 11 faisait simplement de la coquetterie, du manège, n'ignorant pas, en profond épicurien qu'il était, la justesse de ce mot de Ninon de l'Enclos, que le caprice est l'assaisonnement le plus piquant de l'amour et le grain de sel qui l'empêche de se corrompre. Du reste, il n'y aurait rien eu d'extraordinaire à ce que le vieux lien regimbât parfois et secouât sa crinière de dépit en voyant ses ongles si fortement endommagés ; mais bientôt il retombait dans son doux esclavage.
(2) Le comte de Caylus.
de recommandation qui me servira dans mon procès. Je suis toute à vous.
» La comtesse DE PIMBÊCHE (!).»>
LETTRE y
« Ce 28 avril (2).
■ Je suis bien étourdie et vous êtes bien lent ! Il est vrai que je ne vous ai point donné mon adresse; mais vous savez mes qualités et le nom de l'endroit où j'habite. Je suis pourtant bien aise de n'avoir à me plaindre que de mon étourderie. Vous aurez mon adresse, et si vous ne m'écrivez pas, vous aurez affaire à moi ; je vous ferai souper avec des ducs et des marquis (3). Serez-vous puni? Sans doute autant que vous m'aurez fait peine.
» Mon Dieu, le joli pays !... on ne m'y dit que des choses agréables, et je m'y déplais à mourir.' Je
(1) Personnage Irès-processif de la comédie des Plaideurs, et dont mademoiselle Quinault prend ici le nom, en forme d'allusion au procès qu'elle a elie-mème sur les bras.
(3) Cette plaisante menace confirme ce que dit Piron dans sa lettre vie touchant l'embarras que lui causait la compagnie des srands.
suis logée dans la rue la plus tranquille qu'il y ait à Fontainebleau ; mais les jolies choses que j'entends! La nuit passée, je fus réveillée par un mot allemand; ce matin c'était un mot grec. Quand me parler a-t-on français ?
» A propos de français, savez- vous qu'à la première visite que j'ai faite ici, on m'a parlé de vous ? Je ne connais point l'homme qui se trouva chez M. le duc de Rochechouart (1), fils de M. le duc de Mortemart. Cet homme dit un bien infini de vous, et je fus priée de chanter vos chansons. Je ne m'en acquittai pas trop mal. Cela fit que le maître de la maison me fit voir une chaconne (2) qu'il a faite et qui est, en vérité, trop bonne pour un homme de son âge et de sa condition (3). L'air est charmant en tout; elle fut exécutée hier à la comédie. Toute la cour en fut ravie ; et je vous assure que c'est avec grande justice.
» L'homme dont je ne sais pas le nom, dit qu'il fallait que vous y fissiez des paroles. Je répondis que vous en étiez bien capable, et je me suis même chargée de vous y engager. 11 faut un canevas : car votre tête harmonieuse ne retiendra jamais un air
(4) Louis-Paul de Rochechouart - Morlemart, né en \l\i. Il épousa, en mai 1730, Marie-Elisabeth de Beauvau.
(2) Espèce de danse sur un air de symphonie avec refrain.
(3) Cette réflexion, faite en passant et comme sans y songer, serait délicieuse de naïveté, si elle n'avait pas tant de malice.
d'aussi longue haleine. Dieu sait comme vous allez crier et dire que vous êtes occupé Si vous aviez trouvé le temps aussi long que moi, vous penseriez que votre tragédie est faite et que vous avez le temps de chansonner ; et moi je vais prendre celui de dîner. Je vous écrirai mieux demain. Adieu, grand ami; aimez-moi au point de m'amuser. J'ai un procès, j'ai bien de l'étude; mais cela ne diminue pas mon amitié. On vous aime ici, on vous y dit de bien jolies choses, mais on ne sait pas les écrire; et d'ailleurs on n'en aurait pas le temps. Je ne bois qu'à votre santé, et je prétends que les eaux d'ici, qui sont très-mauvaises , ne me feront aucun mal. »>
LETTRE VI
Ce jeudi, 4 mai (1).
» La contradiction, grand ami, demande un peu à être variée, et vous avez trop d'esprit pour n'y pas parvenir. Savez-vous que je commence à m'impatienter d'être toujours refusée. Oh ! le maudit
paresseux ! Je n'aurai donc point de factum (1 ) ! et savez-vous bien, mon ami, que, sans cette bonne plaisanterie, je paierai une seconde fois mes chemises et plus cher qu'elles ne m'ont coûté. Faisons un marché. Dites-moi combien vous voulez de chemises pour faire le factum, et vous les aurez. Vous avez le temps.
» Le seigneur avec qui vous allez à la campagne n'est autre que le bon ami Faget (2). Vous m'avez dit mille fois que vous n'en connaissiez pas de plus grand que lui. Votre lettre a fait un plaisir infini à toute la bonne compagnie qui m'entoure. Je crois que vous ne me gronderez pas de l'avoir montrée. On m'a chargée de vous dire que vous aviez bien de l'esprit, que vous êtes fort aimable, et que l'on vous désire ici. J'ai répondu que je n'en ferais rien; que je n'étais pas contente de vous ; que ce n'était pas de l'esprit que je vous demandais. Les butors n'ont pas compris ce que cela voulait dire. Voyons si vous le devinerez... C'est un factum, n'est-ce pas? Oui, voilà comme il faut deviner.
» Dites-moi, je vous prie, notre ami, si vous ferez souvent de ces voyages à la campagne. C'est que je me gronderais beaucoup de vous avoir rendu
(1 ) Elle avait chargé Piron de lui rédiger un factum à l'occasion de son procès.
(2) Médecin dont il a été déjà parlé.
docile pour les autres. Où est ma chanson, maudit homme, ma chanson gauloise ? Croyez- vous que, malgré mes occupations, je n'ai pas trouvé le moment de nrennuyeret de chanter douloureusement? Que ferez-vous donc quand je serai à Paris ? Voulezvous bien vous taire pour les autres alors ! Sans le tableau que vous me faites de votre arrivée à Fontainebleau, l'humeur m'aurait un peu gagnée (1). Mais il faut être de bonne foi et vous dire que j'en
(1) On nous saura gré de faire connaître la manière dontPiron passait une partie de son temps à Fontainebleau, quand il y allait voir son amie. Voici ce qu'il écrivait à l'abbé Legendre :
« Les jours se suivent et se ressemblent : tous les jours la chasse; plus de chenils que de maisons; des aboiements de chiens et des cors ; de la pluie, du vent et de la boue : voilà le pain quotidien. Voici le pain hebdomadaire : le lundi, concert ; le mardi, tragédie; le mercredi, concert; le jeudi, Comédie- Française; le vendredi, salut; le samedi, Comédie-Italienne; le dimanche, grand'messe
» Je m'ennuierais beaucoup à la cour sans une encoignure de fenêtre, dans la galerie, où je me poste quelques heures, la lorgnette à la main, et Dieu sait le plaisir que j'ai de voir les allants et les venants ! Ah ! les masques! Si vous voyiez comme les gens de votre robe ont l'air édifiant ! comme les gens de cour l'ont important ! comme les autres l'ont altéré de crainte et d'espoir ! et surtout comme tous ces airs-là, pour la plupart, sont faux à des yeux clairvoyants ! C'est une merveille. Je n'y vois rien de vrai que la physionomie des Suisses : se sont les seuls philoso* phes de la cour. Avec leur hallebarde sur l'épaule, leurs grosses moustaches et leur air trwHptille, on dirait qu'ils regardent tous ces affamés de fortune comme des gens qui courent après ce que, eux, pauvres Suisses qu'ils sont, ont attrapé depuis longtemps. J'avais, à cet égard-là, l'air assez suisse, et je regardais encore hier, fort à mon aise, Voltaire roulant comme un petit pois vert à travers les flots de Jean-fesses qui m'amusaient,
ai ri aux larmes, et que j'en rirai encore longtemps. Mais apprenez de moi à monter à cheval : on tient la bride de la main gauche et non de la droite.
» En vérité, vous avez le plus grand tort du monde de me laisser chômer, comme vous faites, de vos nouvelles et de votre esprit. Où voulez-vous aller pour être mieux senti ? J'ai le nez bon ; prenez garde que je n'aie le bras de même quand je serai à Paris! Je vous en dois! Comment, je me surprends, dites-vous, à tout moment en dégoût pour la cour ! Je vous conseille vraiment de me communiquer vos haines. Allez vous promener... du côté de Fontainebleau. Voyez comme je suis en colère.
» Mathieu Gareau est absolument décontenancé ; il ne trouve que sa servante contre qui parier. Aussi a-t-il les meilleures conversations du monde avec elle. A tout moment on entend : Voulez-vous parier qu'il n'est pas l'heure que vous dites ? et moi je réponds : Voulez-vous parier que c'est un sot qui parle ? Bon ! voilà que l'on crie après moi pour aller dîner... Maudits soient les gourmands !
quand il m'aperçut : — Ah ! bonjour, mon cher Piron ; que venez-vous faire à la cour? J'y suis depuis trois semaines; on y joua l'autre jour ma Marianne; on y jouera Zaïre. A quand Gustave ? Comment vous pOrtez-vous? Ah! monsieur le duc, un mot; je vous cherchais. » Tout cela dit l'un sur l'autre,, et moi
resté planté là pour reverdir » (Voy. Mélanges des
Bibliophiles t., y.)
Je n'ai pas faim, je veux rester avec vous. Binbin, parlez donc, empêchez que je ne vous quitte ; n'estce pas assez d'avoir quitté mon écritoire ? Je l'ai oubliée à Paris sur la cheminée de ma chambre. Elle me dira tout ce que vous faites. Aurai-je sujet d'en être contente?... Laissez-moi; la soupe est trop chaude... on m'emporte. »
LETTRE VII
« A huit heures du soir.
» Qu'est-ce que vous dit le cœur? Quel rêve avez-vous fait? Netes-vous point scandalisé de la commissio»— que je vous ai donnée? Avez-vous deviné le porteur de ma lettre? Comment vous portez-vous? Vous verrai-je toujours jeudi ? J'attends votre réponse.
» Je vous ai déjà écrit aujourd'hui, et je profite d'un exprès pour vous donner encore de mes nouvelles. On est ici dolent comme des amoureux malheureux : car les autres sont gais avant et après, à ce qu'on dit. Je mange prodigieusement ; vous ne
m'en trouverez pas plus grasse (1). Je ne sais pourquoi, depuis quelque temps, je me plains plus de ma maigreur. Ahl vous verrez que c'est parce que vous m'avez baisé la main. N'allez pas rayer ce dernier mot. Ils disent tous que cela ferait sottise, et je n'en veux pas dire. Bonsoir. J'attends votre lettre et mes rubans avec grande impatience. Vous m'avez permis de vous donner des commissions ; j'ai bien pensé vous en donner une plus belle.
» Léonide va se baigner. Le luxe annihilerait ses grâces naturelles : la voilà tout à l'heure en
(1) Mademoiselle Aïssé se plaignait aussi d'être maigre, hâlée et noire comme un corbeau. De son côté, mademoiselle Delaunay (madame de Staal), disait d'elle-même qu'elle était maigre, sèche et désagréable. On se tromperait fort si l'on prenait au mot ces deux femmes aimables, qui avaient trop d'esprit pour être laides. Quant à mademoiselle Quinault, il y a lieu de croire que c'est en raison de ses formes rondes et accentuées qu'on lui avait donné le nom de Tonton. Toutefois, elle n'avait pas toujours été telle; car, dans une épitre adressée au comte de Livry, pièce tronquée par Juvigny et que nous donnons dans son entier, Piron dit en parlant d'elle :
Tonton, jadis momie,
De graisse est un peloton.
Ces deux vers semblent expliquer pourquoi Lancret, ayant à peindre mademoiselle Quinault dans deux de ses rôles, lui donne dans celui de Céliante du Philosophe marié, comédie jouée en 4727, des traits légèrement amaigris, tandis que dans le rôle de Lisette du Glorieux, pièce jouée cinq ans après, il la représente comme une fraîche et rebondie personne, plus fleurie que le bouquet qu'elle porte à son côté. Constatons, avec un vif regret, qu'il n'existe aucun portrait de mademoiselle Quinault en habit de ville; tel est, du moins, l'avis de M. Soleirol, juge compétent en pareille matière.
Spartiate. Je ne sais pas comment cela se dit. Il me semble que je donne un nom d'homme aux femmes et un nom de femme aux hommes. Qu'estce qui cause cet embrouillement ? Dites-moi donc de m'en aller. Je ne veux pas finir sans vous demander comment vous m'aimez. Si vous êtes Binbin, vous répondrez : De tout mon cœur. Où estil votre cœur ? il est dans mon côté. Qui l'y a mis ? c'est le petit Jésus. Avec toute votre science sur la Bible, vous voyez que je suis obligée de vous apprendre votre catéchisme. »
LETTRE VIII (\)
» Ce jeudi, trois heures après midi.
» Mon goût est faux et je n'en doute plus, puisque de vos deux pièces, la pastorale est celle qui a le moins plu. On m'a même chargée de dire à l'auteur qu'il ferait tort à sa première pièce s'il la faisait jouer (2). C'est à vous à décider. Je sens bien
(1) Cette lettre, qui est isolée, date de l'année 1734. Voir la note suivante.
(2) Hélas! le goût de mademoiselle Quinault n'était pas faux, ainsi que l'événement le prouva, mais bien le jugement de ses camarades de théâtre, au nom desquels elle parle. Il s'agit ici de l'Amant mystérieux , comédie en trois actes, en vers, et de la
qu'il y a quelque chose de trop tragique dans la fin de la pastorale ; mais c'est un rien à corriger ; et quoi qu'on en dise, il y a bien du mérite à l'avoir faite. Vous sentez la nécessité qu'il y a que je vous parle, si ce n'est aujourd'hui, que ce soit demain, à midi: car je ne puis vous voir plus tôt. Je vais à la répétition le matin, et je serai chez moi à midi et demi, au plus tard. Bonsoir, Binbin. Votre anonymité ne sera pas de durée ; on vous a presque reconnu. Je croyais vous trouver chez moi. Vous n'êtes pas impatient... J'étais si lasse de m'être levée matin, qu'il ne m'a pas été possible de vous écrire plus tôt. »
pastorale des Courses de Tempe, que Piron l'avait chargée de présenter aux acteurs sous le voile de l'anonyme. Ces pièces furent jouées le même jour (juillet 1734). L'Amant mystérieux tomba lourdement, tandis que la pastorale obtint un succès complet. C'est ce que Piron appelait recevoir « un soufflet sur une joue et un baiser sur l'autre. » Du reste , il convint que sa comédie fut bien sifflée comme elle le méritait. Voyez Y Avertissement en tête de cette pièce.
LETTRE IX (4)
« Si vous êtes fâché comme vous le paraissez, je vous récompense bien mal du plaisir que m'a fait votre lettre. Je vous répète encore que je ne vous crains point; que j'ai pour vous une amitié qui se trouve scandalisée de votre absence et du plaisir que vous avez à me fuir. Je suis incrédule et sensible : voilà toute la cause du chagrin que je vous ai donné. Si je ne craignais votre étourderie et votre obéissance, l'aveu que je vous fais de mon amitié me ferait tout vous renvoyer tout à l'heure ; mais en vérité votre manque de confiance m'a
(1) Jusqu'ici, la tendresse de mademoiselle Quinault a été exempte de sérieuses alarmes. Sauf les ennuis que pouvaient lui causer, d'une part, ses voyages à Fontainebleau, qui l'éloignaient momentanément de Piron ; de l'autre, les coquetteries et les semblants d'inconstance de celui-ci , elle n'a encore éprouvé aucun chagrin réel, et sa correspondance a marché à l'unisson de son cœur, c'est-à-dire d'un pas à peu près égal, sans commotions, sans secousses. Mais l'amour ne saurait s'accommoder longtemps d'un pareil régime. Un bonheur uniforme lui fait peur, un ciel toujours pur le fatigue; il lui faut des contrastes. Bellumpax rursum. Or, ce petit dieu va être servi à souhait. Un point noir se forme à l'horizon : voici venir la tempête. En d'autres termes, nous allons assister à une brouille. Du reste, cette lettre et les deux suivantes nous semblent appartenir à une autre période que celles qui précèdent.
tourmentée et me tourmentera encore. Je (1) veux bien vous avouer que j'aurais pu vous paraître triste depuis quelque temps si je n'avais craint de vous déplaire. Je n'ai redemandé mes lettres que pour les remplacer par d'autres, et si mon style change, je crois que vous n'y perdrez pas. Je me garderai bien de finir ma lettre par un blasphème aussi abominable que le mot adieu. »
« Dites la vérité. Vous êtes inquiète déjà du plaisir que je puis m'imaginer à relire cette lettre de remercîment (3). Vous craignez déjà que de plus petites mains que les miennes ne jouissent de mes noires trahisons. Je n'y ai pas d'abord songé à cette belle crainte. J'y songe, et sur-le-champ je renonce à tout ce qui peut me plaire et vous coûter
(1) Au-dessus de ce mot et des cinq suivants, Piron a écrit ceux-ci en interligne : « Je vous avoue que je n'entends point ces trois lignes. »
(l) Ce fragment , en forme de minute de réponse, est écrit de la main de Piron au bas du billet précédent. Malheureusement, les autres lettres de Piron à mademoiselle Quinault n'ont pu être retrouvées.
(3) Pour lettre de congé, sans doute.
un moment de tranquillité. Je ne voulais rien répondre dans le premier mouvement pour commencer à vous fuir de toutes façons ; mais. . . »
(Le reste de la minute manque.)
LETTRE X
« Je suis irritée comme je dois l'être. Vous avez fait d'une chose indifférente la chose du monde la plus offensante pour moi. La réflexion vous sert bien mal. Vous ne méritez pas que je vous explique ma lettre puisque vous ne l'avez pas comprise. Je n'ai jamais imaginé que vous- désiriez garder mes lettres. C'est en vérité quelque chose de beau. J'ai rougi de ce que j'y dis, et je ne désavouerais point ce que j'y voulais dire. Le cas que vous avez fait de la dernière m'apprend le peu de solidité qu'il y a avec vous. Je pars pour la campagne. Si vous êtes en état de revenir prendre vos lettres, je vous les rendrai. Les femmes qui ne se livrent point ne livrent pas les autres (1). Allez, je suis outrée de
(1) Ce n'est pas dans une lettre de rupture qu'une amante ira se compromettre et avouer sa défaite. Une petite grisette ne s'y laisserait pas prendre : c'est l'A, B, C de l'amour féminin.
vos indignes soupçons. Je n'ai ni le pouvoir ni la volonté de rire à vos dépens. Pleurez la peine que vous m'avez faite. J'allais bien réparer celle que je n'avais pas cru vous faire. »
» Ce mercredi soir. »
LETTRE XI
» Samedi.
» J'enrage. Vous êtes bien peu fâché de me voir partir. Ne devrais-je pas vous le reprocher? Non ; je ne suis en colère que contre ceux qui ont pu m'empêcher de vous témoigner assez d'amitié pour occasionner ce regret que je désire vous voir. Adieu, grand ami. J'avais bien raison de dire que ce mot est abominable. Les gens à sentimens ont de cruels pressentimens... Ne me donnez point de certitude ; je vous le demande en grâce. Ceci n'est d'honneur pas du monde (1). »
(1) Nous n'avons pu découvrir le motif ni l'époque de la brouille de mademoiselle Quinault et de Piron. Quoi qu'il en soit, cet adage, vieux comme le monde : Querelle d'amant, renouvellement d'amour, a encore une fois raison. Voilà les deux nôtres réconciliés, et leurs relations, sans doute, de reprendre de plus belle. Dans tous les cas, l'attachement de mademoiselle Quinault pour Piron a résisté au temps et à l'absence; on le retrouve tout
LETTRE XII (-i).
» Mercredi soir.
» Je sais mal parler sur les malheurs : je ne sais que les ressentir, mon cher Binbin. La vie de la personne que vous venez de perdre était un tourment perpétuel, et cependant je ne doute point de votre sensibilité : votre cœur m'est connu. Ne me laissez point ignorer vos peines ; j'y saurai compatir, si je ne puis les soulager. On avait oublié de me dire ce malheureux événement. N'oubliez pas de me faire savoir en quel état vous êtes. Puissiezvous, vous et votre très-honnête nièce (2), vous
entier dans la lettre suivante, la dernière, écrite a un intervalle de vingt années de l'époque de leur liaison intime, et dix ans après la retraite de mademoiselle Quinault du théâtre. Un tel fait est un éloge à la fois pour Piron comme pour mademoiselle Quinault.
(1) Cette lettre se rattache à la mort de madame Piron, arrivée le 18 mai 175 1.
(2) Annette Soisson, dont les soins avaient adouci les derniers moments de la pauvre folle, et qui entoura Piron lui-même d'une sollicitude filiale jusqu'à sa mort. D'après une brochure, deux feuilles in-8°, publiée en 1844 sous le titre de : Les Piron, par M. Auguste de *** (petit neveu de Piron), Annette était, non la nièce de ce dernier, mais sa cousine au deuxième degré. « Elle lui avait été envoyée par son frère ' Jean, l'apothicaire, qui la déterra à la campagne dans un état tel, qu'elle n'eut rien de mieux à faire que de se rendre auprès de Piron, après le refus fait parles deux filles de Jean, d'aller joindre leur oncle
consoler réciproquement d'avoir perdu l'objet de votre tendresse et de vos soins ! »
à Paris, qui en demandait au moins une. » Quoi qu'il en soit, Piron l'appelait sa nièce et en fit son héritière, au préjudice de son neveu, Bernard Piron, qui s'en vengea en composant ainsi l'épi taphe de son oncle :
Ci-gît le célèbre Piron,
Des poètes la rocambole,
Qui légua, nous faisant faux-bond,
A Juvigny ses t c...,
A sa c... tous ses écus, A son neveu pas une obole.
Au dire de M. Auguste de ***, Bernard avait eu une jeunesse très-orageuse, et pendant son séjour à Paris, il donna de sérieux motifs de mécontentement à son oncle, notamment au sujet d'une impiété fort grave dont il s'était rendu coupable, et pour laquelle la justice l'avait poursuivi. Pendant ce temps, son oncle le tenait caché dans sa maison. Du reste, poète lui-même, Bernard avait l'esprit très-caustique, ainsi qu'il le reconnaît dans ce distique, composé par lui à l'âge de 92 ans :
Malin dans mes écrits comme dans mes propos, Il me reste une dent, et je la garde aux sots.
Collé rapporte une satire en vers de la façon de Bernard, faite à l'occasion d'un bouquet présenté au prince de Condé par trois jeunes filles de Dijon, sous le nom des trois Grâces et choisies par le maire. Le neveu de Piron plaisante assez agréablement ces trois Grâces, qui, selon lui, n'avaient pas précisément celle de la vertu. « Il y a malheureusement du talent dans ces vers, dit Collé, et plus encore de malignité. » Journal de Collé, t. i, pages 108 et 109.
Bernard Piron composa aussi sa propre épitaphe, que nous donnons plus loin.