SECONDE NOTICE
Nous croyons devoir communiquer au lecteur le résultat des recherches que nous avons jugé utile de faire, dans le but de savoir jusqu'à quel point mademoiselle Quinault a été sage et difficile en amour.
Or, nous déclarons n'avoir trouvé nulle part , — et nous avons compulsé bien des volumes relatifs au xvme siècle, — aucun trait empoisonné, aucune allusion malveillante ou moqueuse dirigée contre elle, sauf dans les Mémoires de madame d'Epinay, qui en parle dans des termes que nous rapporterons tout à l'heure.
Il est même surprenant et digne de remarque qu'à une époque où les reines de théâtre avaient chacune au moins un amant avoué et se livraient ostensiblement, en outre, à des écarts fréquents de galanterie qui défrayaient les joyeux propos de la ville et de la cour ; à une époque où la sœur aînée de mademoiselle Quinault (\) ne négligeait
(■\) Marie-Anne Quinault, dont il a déjà été parlé, et qui se maria secrètement, dit-on, au duc de Nevers. Marais prétend [Journal, an-
rien elle-même pour mériter le titre de duchesse de Nevers, dont on l'a pompeusement décorée plus tard dans de très-piètres mémoires publiés sous son nom ; il est surprenant, disons-nous, que la malignité se soit tue devant notre charmante soubrette.
Ce silence universel est à lui seul tout un éloge ; il en ressort naturellement ceci que, sous tous les rapports, Piron dut être fier de s'être assuré une telle conquête, et qu'il n'eut point à rougir de l'empire qu'il lui avait laissé prendre sur lui ; or, cet empire était grand si l'on en juge par : la Tonton éloignée, le Piron reparaît.
Qu'on se représente mademoiselle Quinault à table, au milieu des beaux esprits, des grands seigneurs que vous savez, et de leurs folles maîtresses brochant sur le tout. Piron est à ses côtés. Les visages sont épanouis ; les coupes s'emplissent et se vident ; les joyeux propos éclatent, se croisent à l'envi. Un éclair jaillit sur le front de Piron ; ses yeux étincellent ; un mot libertin s'aiguise sur ses lèvres... Le trait va partir... il part... Non ! son attentive amie l'observe ; elle a vu l'éclair, et, d'un geste, d'un regard, conjure la foudre.
Cette situation, saisie et interprétée par un peintre habile, pourrait faire, ce semble, le sujet du plus charmant tableau.
Ajoutons que mademoiselle Quinault était jolie ; car pour imposer à Piron, lui dont la supériorité et la fougue imposaient à tout le monde ; pour dire à cette lave jaillissante et toujours enflammée : tu n'iras pas plus loin;
née 4722, janvier) qu'elle était alors enceinte d'une fille qui ne fut pas reconnue. Elle avait eu pour premier amant, moyennant 50,000 fr., Samuel Bernard, auquel avait succédé le marquis de Nesle, puis le duc de Chartres.
pour commander enfin où chacun obéissait, il fallait à mademoiselle Quinault autre chose encore que les grâces de l'esprit : il lui fallait les séductions du corps.
Madame d'Epinay rendant compte de deux soupers auxquels elle avait assisté chez mademoiselle Quinault, quinze à vingt ans après la retraite de cette dernière, nous la montre sous un jour assez peu favorable. Elle convient que mademoiselle Qudnault voyait la meilleure compagnie et avait infiniment d'esprit ; mais elle n'était vraiment recommandable, dit-elle, que sous ce rapport.
« Son âge, ajoute madame d'Epinay, ne rend plus ses mœurs équivoques ; elles n'ont pas toujours été bonnes, dit-on. Au milieu d'un certain apprêté et pédant, il lui échappe des plaisanteries quelquefois un peu fortes. »
Au nombre de ces plaisanteries, madame d'Epinay semble placer les provocations fréquemment adressées par mademoiselle Quinault à ses convives (Saint-Lambert, Duclos, J.-J. Rousseau, etc.), afin de les engager à faire honneur au vin et au fricot; — tel est le mot galant que madame d'Epinay met dans la bouche de son amphitryon. — Elle paraît même accuser mademoiselle Quinault de se préoccuper un peu trop, pour son propre compte, du boire et du manger.
« Il faut bien, continue madame d'Epinay, que les qualités de son cœur soient supérieures à celles de son esprit pour avoir fait oublier généralement son premier état (-1). Francueil ne l'appelle que la Ninon du siècle. »
N'est-il pas plaisant, en vérité, de voir madame d'Epinay s'établir juge en matière de tenue et de bonnes mœurs ? Au surplus, va pour la Ninon du siècle! L'amant
(-1) Son état de comédienne. Ainsi que nous Pavons dit, mademoiselle Quinault était alors, depuis longtemps, retirée du théâtre.
d'alors de madame d'Epinay a octroyé là à notre héroïne un glorieux titre d'honneur que nous acceptons volontiers, et que nous n'eussions peut-être pas osé lui décerner nous-même. Mais il faut être logique et reconnaître, dès lors, que mademoiselle Quinault n'a pu être dans son langage, non plus que dans ses manières, ni apprêtée ni pédante. Si nous avions un reproche à lui faire, il serait d'une nature toute contraire.
Quant au reproche de gourmandise que semble lui adresser madame d'Epinay, nous avouerons qu'en lisant les lettres de mademoiselle Quinault, une chose frappe l'attention : c'est le retour fréquent de certaines expressions qui sonnent à l'oreille comme la cloche du dîner... Mais, dira-t-on, cela devait être, puisqu'elle écrivait presque toujours à Piron au moment des repas, seul instant de la journée sans doute où ses nombreuses occupations lui laissaient quelque loisir. Quoi qu'il en soit, et tout bien considéré, nous croyons effectivement qu'elle était gourmande. Elle a eu cela de commun avec madame duDeffand (\) et tantd'autres femmes d'esprit de l'époque, qui, malgré leur nature de Sylphides intellectuelles, ne comprenaient pas qu'on pût vivre d'air pur et de rosée.
Relativement aux mœurs de mademoiselle Quinault, en alléguant qu'elles n'avaient pas toujours été bonnes, madame d'Epinay ne cite aucun fait à l'appui de cette
(I) La Harpe dit quelque part que madame du Deffand était Irèsgourmande. Montesquieu, dans une lettre du 12 septembre MU, adressée à celte dame, la plaisante sur le même sujet.
On doit croire que la marquise du Chàtelet ne dédaignait pas non plus les plaisirs de la table, si l'on prend au pied de la lettre ce qu'elle écrivait à Maupertuis les 5 octobre et 2\ décembre 1735 et II décembre 1738. Voyez Lettres inédites de la marquise du Chàtelet et supplément à la correspondance de Voltaire, un vol. in-8° ; Lefebvre, 1818.
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assertion ; elle n'exprime même pas en cela une opinion personnelle ; elle parle simplement d'après des on dit, devant lesquels nous sommes d'autant moins disposé à nous incliner que, nulle autre part, nous le répétons, nous n'avons vu se produire une imputation analogue. Mademoiselle Quinault n'était, ni par son esprit, ni par sa figure, encore moins par son talent, de celles que l'envie oublie ou dédaigne ; et si elle eût réellement donné prise à la critique par l'irrégularité de sa conduite, nul doute qu'en plus d'un endroit, la chronique scandaleuse ne se fût empressée de s'égayer à ses dépens.
Assurément, nous ne prétendons pas soutenir que mademoiselle Quinault ait été une matrone austère et sauvage, ou une petite sainte, — Piron serait là pour nous démentir; — évidemment, elle a eu d'autres tendres faiblesses , et sa vertu est restée moins intacte que sa gloire (4); mais elle avait la dignité qui impose et la modestie qui désarme : et c'est là une consolation suffisante pour ses amis délicats.
(I) Nous avons des raisons de croire que le comte de Livry et le comte de Caylus ont successivement été en faveur auprès d'elle ; mais nous ignorons sur quelle autorité s'appuie M. Paul de Musset quand il dit que, durant les dix ou douze premières années qui suivirent ses débuts à la Comédie-Française, mademoiselle Quinault accueillit les hommages de plusieurs soupirants, hommes de lettres et gentilshommes 5 et qu'à partir de 1750, elle eut une veine de sagesse et de travail qui lui dura environ dix ans sans interruption : ce qui revient à dire que mademoiselle Quinault aurait été libre d'engagement pendant les dix dernières années de sa présence au théâtre. Or, c'est précisément dans cette période (1750-1741) que nous plaçons, pièces en main, ses relations avec Piron, le marquis de Livry et le comte de Caylus. \u surplus, l'ingénieux auteur des Femmes de la Régence a brodé, sur la vie 'présumée de mademoiselle Quinault et les naïvetés philosophiques de sa nièce, un très-agréable roman 5 mais quand nos biographes se bornerontils à faire purement et simplement de la biographie?
LETTRE XIV