Livre-toi donc, mon cœur, au penchant qui te charme
Sur des scrupules vains ne reprends plus l'alarme ;
Nourris des feux chez toi déjà trop établis;
Chéris, aime, idolâtre, adore Amaryllis.
Je ne m'oppose plus à l'ascendant suprême
Qui confond ma raison et qui veut que je l'aime.
Je laisse enfin passer des soupirs innocents
Dans mon sein malheureux retenus trop longtemps.
Mais, hélas! que prétends- je et quelle est ma faiblesse ?
Est-ce tout que d'oser avoir de la tendresse ?
Mon sort, belle cousine, en sera-t-il plus doux ?
Je vous donne mon cœur, mais le recevrez-vous ?
De quel œil voyez-vous les peines que j'endure ?
Et plus mon cœur est tendre et plus votre âme est dure.
De V amour le plus vif dont Lysis est épris
Un froid inébranlable est le funeste prix.
Que l'on est malheureux quand on ne saurait plaire! Hélas! on ferait tout, que tout serait contraire. Serments, larmes, soupirs, fidélité, respect, Tout cela ne peut plaire aussitôt qu'on déplaît. Voilà donc près de vous quelle est ma destinée. A mépriser mes feux vous êtes obstinée ;
Et le malheur m'accable et m'en veut jusque-là
Que mon amour déplaît moins que celui qui Va.
Ne m'opposez donc plus une triste naissance
Pour obstacle au bonheur dont je perds l'espérance.
Je connais mieux quel est cet obstacle si grand :
Il est dans votre cœur et non dans votre sang.
Quand vous êtes-vous plainte à l'aveugle nature
D'avoir reçu le jour sous une loi si dure?
Ce sang qui, selon vous, doit briser notre espoir,
Avez-vous souhaité de ne le pas avoir ?
Ah! ne le prenez plus désormais pour excuse.
Ce ne sont plus les deux que mon amour accuse,
Cruelle ! votre cœur en rejetant mes vœux
Est moins soumis au ciel que rebelle à mes feux.
Si c'est pourtant ce sang qui m'enlève vos charmes, Puisse un jour tout ce sang se convertir en larmes, Et, coulant par mes yeux, reprocher à mon sort De l'avoir fait servir d'instrument à ma mort!...
» Je vous envoie, ma chère cousine, ces vers où mon amour a plus travaillé que mon esprit ; il y a aussi plus d'intérêt : car j'aime mieux paraître ce que je suis que ce que je ne suis pas, c'est-à-dire amoureux que spirituel. Quand serez vous touchée de mes plaintes? Quand les payerez-vous d'un soupir? Chercherai-je encore en vain longtemps dans vos yeux et dans vos discours de quoi soulager un amour que votre beauté allume en moi de plus en plus ? Me prônerez-vous toujours le bonheur d'une tranquille indifférence, et direz-vous toujours
que vous n'osez m'aimer ? Quelle excuse ! Vous auriez raison de craindre l'amour s'il vous en fallait ressentir comme moi pour une personne insensible; mais que de douceurs n'en devez-vous pas attendre, quand vous en voudrez bien avoir pour l'amant du monde le plus discret, le plus tendre et le plus fidèle !
» Vous ne m'aimez point et je neveux pas me dégager; je vous adore et vous n'osez vous engager. Qui de nous deux devrait parler de l'amour comme d'un tyran? Adieu, ma chère cousine. Je ne suis point content de mon style ; si je suis naturel, je suis trop faible dans mes expressions ; si je m'étudie, je suis guindé. L'écriture pourtant charme un peu mes ennuis ; sans en rien espérer, je ne laisse pas d'y trouver quelque soulagement. Que serait-ce si je pouvais me flatter qu'on me lût avec plaisir 1 et que ne serait-ce pas si vous y répondiez plus tendrement que vous ne faites ! Je baise vos belles mains et les conjure de prendre la plume, quand ce devrait être malgré votre cœur. Tout ce qui me viendra d'elles ne pourra jamais ne m'être pas doux, fût-ce le coup de la mort. »