‹ uvres inédites de Piron (prose et vers)Chapitre 17 sur 78 · LETTRE XV A LA MÊME · texte numérisé non relu

LETTRE XV A LA MÊME

» Pénétré de douleur en songeant à vos manières désobligeantes, je viens de reporter les yeux sur vos lettres; quelque peu douces qu'elles soient, j'admire le bonheur que j'avais alors de vous faire mettre la plume à la main, et je ne puis me trop étonner de ce que je méritais plus autrefois ce bonheur qu'aujourd'hui. Qu'ai-je donc fait depuis ce temps-là qui m'en ait rendu indigne? Pourquoi m'écriviez- vous quand je vous pouvais être suspect, et pourquoi, à présent que je ne puis l'être, ne m'écrivez-vous plus? Quelle raison me donnerez- vous d'un procédé si extraordinaire ? Ne favorisez-vous que ceux dont vous ne vous croyez guère aimée, et maltraitezvous un amant aussitôt que vous vous en connaissez adorée? Ne me défendrez-vous pas encore bientôt de vous écrire? J'attends tous les jours cet ordre cruel de votre injustice. Comment avez-vous fait pour ne me l'avoir pas encore donné? Il ne manque plus que cela à l'état douloureux où je me trouve. Je ne vous saurais voir que rarement, et toujours

en compagnie. Il faut que je m'étudie attentivement pour ne rien donner à connaître. Si j'ai par hasard, comme hier, quelque instant de tête à tête avec vous, ma tendresse et votre dureté me serrent la bouche et me ferment le cœur. La cherté de ces rares moments confond mon esprit ; toutes vos actions, tous vos regards, toutes vos paroles me désolent; je voudrais beaucoup dire et je ne dis rien : ma langue échappe à ma pensée, et le moment de nous séparer arrive avant que je me rejoigne.

»Et quelle idée désavantageuse alors n'emportezvous pas de moi ? Je ne m'étonnerais pas après cela que vous me méprisassiez, si la liberté d'écrire ne me restait pas. Je m'en sers, mais encore à quoi bon ? Qui m'assurera que vous preniez la peine de lire mes lettres, et qui peut m'assurer même que vous aurez bien voulu recevoir celle-ci ? Je commence à m'inquiéter comme je vous la ferai tenir. Voilà donc cette bonté peinte sur votre visage ! Voilà donc le fruit de la plus belle amitié que vous inspirerez jamais et que j'aie jamais ressentie ! Il faut que je m'efforce de vous oublier. Moi, ma chère cousine, vous oublier ! J'aimerais mieux mille fois mourir en vous aimant inutilement que de vivre tranquille sans vous aimer. Opposez-moi tout ce qu'il vous plaira pour excuse ! Que nous ne pouvons être l'un à l'autre... Qu'en savez-vous après tout? Si ce n'est pas de l'aversion que vous ressentez

contre moi, qui vous fait croire notre union impossible ? Pourquoi notre parenté est-elle un obstacle insurmontable ? Mais combien de fois vous l'ai-je dit : le sang m'approche moins de vous que votre cœur ne vous éloigne de moi. Loin d'avoir de l'amour pour moi, à peine avez-vous de l'amitié ; loin de me voir avec plaisir votre amant, vous ne me voyez votre parent qu'avec honte. Voilà ce qu'on s'attire en vous aimant. ïl suffit, dites-vous, de vous aimer pour ne plus l'être.

» Je lis cet endroit de votre première lettre avec douleur : car si plus on aime moins on vous paraît aimable, je serai l'homme du monde que vous haïrez le plus. Quel parti prendrai-je? Cesser de vous aimer, ce serait faire l'impossible ; ne vous plus voir, ce serait me priver du seul plaisir qui me fait vivre ; ne vous plus parler de mon amour, ce serait vouloir en mourir. 11 faut donc que je vous voie, que je vous aime et que je vous le dise. Et tout cela cependant ne servira qu'à rendre mes maux plus grands. Vous voir, pour être témoin du mépris que vous faites de moi; vous aimer, pour en devenir plus méprisable; vous le dire, pour être payé d'un silence cruel ; tout cela n'est-ce pas plus chercher à déchirer mes plaies qu'à les cicatriser? Cependant si je ne fais pas tout cela, je ne vis plus. Triomphez-vous de voir en quel état vous me réduisez ? Mon malheur vous plaît-il ? Trouvez-

vous que mes larmes donnent un beau lustre à votre gloire? Vous semblerait-il qu'en rri'aimant vous en seriez moins vous-même ? Mes plaintes ontelles donc plus d'agrément que n'en auraient mes caresses? 0 la plus cruelle de toutes les filles ! Ordonnez-moi de ne plus vous écrire ; reprochez-vous de l'avoir trop souffert; enlevez-moi cette seule et triste consolation. Ah! je vous préviendrai; je ne veux pas que votre cruauté travaille seule à mes douleurs; je m'en veux devoir quelques-unes à moi-même ; et puisque le plaisir de vous écrire est le seul que vous me laissez, je m'en veux priver de mon propre mouvement, sans me laisser prévenir d'un ordre là-dessus qui me serait plus pénible que le mien.

» A\ez donc la bonté de garder cette dernière lettre-ci que j'achève. Peut-être quand vous connaîtrez mieux l'amour, vous repentirez-vous de n'avoir pas reconnu le mien ; gardez-en ces derniers témoignages et donnez-moi après cela tous ceux de votre haine qu'il vous plaira; après le silence où je me condamne, je ne saurais rien trouver de difficile à supporter. Vivez contente, vivez heureuse : je ne troublerai plus votre repos du bruit de mes lamentations; je ne fatiguerai vos beaux yeux que le moins que je pourrai de ma triste présence ; je ne vous ennuierai plus de reproches importuns; mais, encore un coup, ma belle cousine,

faites-moi la grâce de conserver cette lettre-ci ; quand l'amour vous aura touchée pour quelqu'un plus heureux que moi, vous ne ferez pas peu pour vous de la lui sacrifier : car lorsqu'il y verra avec quelle tendresse je vous ai aimée sans l'avoir jamais été, quelle obligation ne vous aura-t-il pas de votre inclination? combien ne lui paraîtra-t-elle pas rare et précieuse? Pour moi, je garderai toute ma vie les billets que j'ai de vous ; quelque peu consolants qu'ils soient, ce seront mes trésors éternels. Que je suis infortuné de m'être abandonné si vite à mon penchant! Qu'il m'en va coûter de soupirs, de larmes et de mauvais moments ! Heureux s'il pouvait m'en coûter la vie ! A l'instant où je vous écris, les désespoirs de cette nature paraissent aux dames de belles fables ; ces larmes , ces soupirs, ces langueurs paraissent aux cœurs indifférents des lâchetés et des faiblesses indignes de notre sexe. Qu'on en pense, dise et croie tout ce qu'on voudra, ce que je vous dis est vrai; je le jure aux incrédules et je l'avoue aux railleurs, sans rougir.

Et vous, nymphe discrète , Echo, de qui la voix Sur tout ce qu'on vous dit n'éclate qu'une fois , Votre discrétion est ici superflue ; Dispensez-vous pour moi de cette retenue. Dites mil et mil fois aux bergers d'alentour Ce que mon tendre cœur vous confie en ce jour.

Je ne veux point cacher une si belle flamme : Un amour innocent n'appréhende aucun blâme, Et mon front, dans ce siècle ou sévère ou moqueur, Ne peut rougir d'un feu que j'approuve en mon cœur.

» Je vous avoue donc sans peine que le dessein que je suis forcé de former aujourd'hui m'arrache des pleurs. Je vous aime mille fois plus que je n'ai jamais aimé et que je n'aimerai. Je ne puis me former l'idée d'un autre bonheur que celui de vous posséder; il faut que je me résolve à en perdre toujours l'espérance : mon peu de mérite et vos ordres précis d'hier m'y condamnent. Quelle horrible résolution pour un amant passionné ! Adieu, cruelle ! Oubliez-moi, j'y consens; mais n'oubliez jamais mon amour, afin d'y comparer tous ceux que vous allumerez ; et vous conviendrez un jour que c'est dommage que je ne sois pas assez aimable pour plaire, aimant aussi parfaitement que je fais. Que l'amour dans un homme n'est-il à vos yeux une perfection ? Après en avoir inspiré à bien du monde, vous me regretteriez sans doute; mais par malheur vous êtes fort jeune et je suis l'un des premiers qui vous aient aimée, et je vous connais avant que vous connaissiez l'amour. Adieu ; pardonnezmoi la longueur de cette lettre. On se tait bien difficilement quand on parle pour la dernière fois d'une chose qu'on doit toujours ressentir. Je vous embrasse étroitement, en vous jurant de vous aimer

sans vous le dire jusqu'à la fin de mes jours, que je prie le ciel d'abréger. »

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