LETTRE XVI A LA MÊME
Quel Dieu, mal attentif à mon cruel martyre,
Me met la plume en main et me force d'écrire ?
Eh! bien, ma Muse est prête à servir mon amour;
Mais que dois-je espérer d'un si faible secour ?
Que ferez-vous, mes vers? Vous flattez-vous encore
De pouvoir attendrir Vingrate que j'adore?
Laissez-là des efforts qui seraient sans effet :
Plaire z-vous en partant d'une main qui déplaît ?
Hélas! de quelques traits dont vous peigniez ma flamme,
Eussiez-vous tout le feu qui me consume l'âme,
Vous ne pourriez jamais rien faire pour un cœur
Dont l'amour et le sort ont juré le malheur.
Inutiles enfants de mon faible génie,
Qui n'avez pu fléchir l'infidèle Sylvie,
Qui ne pouvez toucher l'ingrate Amaryllis ,
Dans le néant plutôt restez ensevelis.
Dans un silence obscur laissez couler mes larmes :
Je veux qu'Amaryllis ignore mes alarmes. D'une plainte où son cœur ne prend nul intérêt, Epargnons-nous du moins la honte et le regret. La bergère inhumaine à qui je vous adresse Admire sa victoire et non pas ma tendresse. Sa vanité sur vous mesure ses appas ; Vous V enorgueillissez et ne la touchez pas. Méprisez sa rigueur : vous l'avez trop subie. C'est ainsi qu1 autrefois la perfide Lesbie De son aimable amant ne ménagea le cœur Que le temps qu'il fallut pour en tirer honneur.
» Si vous saviez, ma chère cousine, ce que je souffre en tâchant de vous oublier , vous voudriez vous souvenir éternellement de moi. Les efforts que je fais pour cet oubli ne viennent point de l'ordre d'une mère qui ne m'a jamais rien témoigné, comme vous croyez, là-dessus. Non, ma chère cousine, cela ne vient point d'elle, mais de vous seule. Ma tendresse n'a rien pu sur votre cœur ; quelque amour que vous ayez reconnu en moi, vous n'en avez jamais été touchée. Quand vous me voyez passionné, soumis, assidu, vous me dites nettement qu'il ne faut plus penser à nous voir. Voilà votre douceur, voilà votre reconnaissance. Je viens à vos pieds, je vous témoigne toute l'amitié possible, je vous jure un respect, une tendresse éternelle; tout vous doit parler pour moi : le sang, l'amour, la fidélité ; point ! pour conclusion vous me défendez de vous voir. Je vous obéirai :
Pleurs amers que m'arrache un amour inutile, Coulerez -vous toujours pour l'ingrate Amarylle ? Ne vous lassez-vous pas de tremper sans espoir Des yeux que tout condamne à ne plus la revoir ? Il ne faut plus la voir ! Tout m'en fait la défense. Tel est l'arrêt des deux que ma tendresse offense. Mon cœur infortuné la reçut en naissant, Et pour changer de sort il faut changer de sang. Qu'ai-je fait ? J'ai voulu braver la destinée : Mon âme à son penchant s'est trop abandonnée. A mon fatal amour, au lieu de mettre un frein, J'ai nourri le serpent qui me ronge le sein. J'ai moi-même enfoncé le trait qui me déchire (1).
» Il faut me l'arracher, il faut vous oublier; vous le voulez, tout le veut : j'y souscris, je ne vous persécute plus; mais, vous, pourquoi me persécutezvous ? Si je parais par hasard à vos yeux, si, sans y penser, je me trouve à votre rencontre, vous me voyez seul et dans la posture d'un malheureux qui s'efforce de fuir ce qu'il adore, tandis que moi, je vous vois toujours avec quelqu'un. Quoi! déjà des rivaux! Quel objet pour un infortuné qui n'en est encore qu'à ses premiers combats ! Ah ! si je m'étais pu du moins flatter quelque temps que ma perte vous eût touchée; si, dans mon obéissance, j'avais vu en vous fuyant que vous eussiez fui les autres; si
(1) Le second vers féminin manque.
même je pouvais croire que vous n'en voyez d'autres que pour vous dédommager de mon absence; mais non ! ces autres ne vous sont chers aujourd'hui que parce qu'ils vous l'étaient déjà, et je ne vous le suis plus parce quejenevous l'ai jamais été. J'ai compris l'importunité et le danger que vous causaient mes soins ; vous voyez ceux que je prends à vous en délivrer : prenez-en quelques-uns à me moins affliger. »
LETTRE XVII