A LA MÊME
En lui renvoyant un livre nouveau quelle m'avait frété, intitulé , la Robe de Sincérité, conte de madame Dunoyer.
« J'ai lu le conte de la Robe de Sincérité ;■ l'idée en est spirituelle et plaisante : une robe de gaze noire qui paraissait brodée seulement à ceux dont les femmes ou les sœurs étaient chastes, et qui annonçait le contraire à ceux qui la voyaient toute unie. Cette lecture m'a réjoui la nuit dernière et m'a bien dédommagé des quatre ou cinq heures de sommeil que les autres goûtaient pendant ce temps-là. Une robe
qui aurait effectivement cette vertu serait d'un terrible usage à Dijon comme ailleurs. Quel almanach, bon Dieu, pour les frères et les époux! Quel embarras pour les femmes et les filles ! Après tout, ce ne serait pas moi qui m'en servirais, soit que je fusse trop sûr de la fidélité de ma femme, si vous Tétiez, soit que je ne voulusse point l'être de sa trahison, si vous ne l'étiez pas :
II faut, en fait de femme, avoir l'âme bien neuve, Ou bien aimer à se jaunir le bec , Pour faire une pareille épreuve.
Cléarque assurément n'était pas un grand Grec.
La chasteté des femmes et des filles Est un fait que jamais il ne faut dévoiler : On courrait risque de troubler Les plus Jionorables familles.
Si le charlatan Misandre venait ici faire marché avec les brodeurs de la ville pour travailler sur une robe de gaze d'une pareille vertu, je ferais afficher cet avis au public sous le sien :
Brodeurs, ne vous amusez pas
A broder un tel canevas :
Votre propre honneur vous en prie.
Tout est ici frères, maris,
Et personne, en un tel pays,
Ne verrait votre broderie.
» Un mauvais brodeur ne risquerait pas grand', chose à l'entreprendre : car il ne trouverait pas beaucoup de connaisseurs. Ce ne serait pas par exemple C**, votre voisin, ni F**, le nouveau marié, qui pourraient y trouver à redire; et puisque vous n'avez qu'un frère et point d'époux, je ne pourrais menacer l'ouvrier que d'un censeur. Adieu, ma cousine. Que n'avez-vous autant de tendresse pour votre amant que vous auriez de fidélité pour un époux ! C'est-à-dire que n'avez-vous autant d'amour que de vertu ! Malheureusement, vous les croyez incompatibles. Je ne m'étonnerais plus, si cela était vrai, de passer si fort pour un dévot; mais non, ma belle fille, l'un n'anéantit jamais l'autre :
L'amour et la vertu peuvent s'accommoder :■
Quand l'amour vent un jour se joindre à Vhyménée ,
La vertu n'a plus à gronder.
Je veux à votre sort unir ma destinée. Enfin, pour épargner cent discours superflus,
Avant la fin de cette année le serai votre époux ou je ne serai plus. Rien au monde que vous ne me paraît aimable; Je mets tout sous vos pieds pour être à vos genoux.
Dois-je vous être méprisable
Quand je méprise tout pour vous ! . .