‹ uvres inédites de Piron (prose et vers)Chapitre 24 sur 78 · AVEC FRERON ET L'ABBÉ DESFONTAINES · texte numérisé non relu

AVEC FRERON ET L'ABBÉ DESFONTAINES

PIROiN ET FRÉRON (1)

Fréron et moi nous en étions ensemble à ces

termes (2), quand il s'avisa de maltraiter dans ses feuilles M. Lebrun, homme de mérite et d'esprit, connu par de très-bons ouvrages en vers. Celuici, n'entendant pas raillerie comme moi, s'en vengea par un écrit sanglant, dans lequel, entre autres petites personnalités, il en faisait un voleur ; et, pour appuyer ce qu'il avançait, abusant un peu des circonstances, il disait, dans une note à la marge,

(1) Cette Notice, complètement inédite et écrite toute entière de la main de Piron, est placée à la fin d'un recueil qui renferme trente-deux épigrammes dirigées contre Fréron. Nous la donnons séparément ici , parce que nous ne publierons pas toutes les épigrammes. On lira certainement avec intérêt cette Notice, de même que la suivante, qui est relative à l'abbé Desfontaines. Ces deux pièces contiennent des révélations piquantes, et font connaître au vrai la nature des relations qui se sont établies entre Piron et les deux plus âpres critiques du xvme siècle.

(2) C'est-à-dire qu'à ce moment, Piron avait fait, en huit jours, trente-deux épigrammes contre Fréron.

que Fréron m'avait comme volé une boîte d'or dans ma poche.

Le fait était que, bien des années auparavant, me trouvant à table chez M. S***, où était aussi Fréron, je tirai de ma poche une fort jolie tabatière. Elle était, à la vérité, montée très-artistement en or ; mais elle ne consistait qu'en deux morceaux de porcelaine de Saxe, dont l'un, façonné en cuvette, faisait le fond , et celui qui formait le dessus était enjolivé en dedans d'une peinture fort agréable. Ce n'était donc, au vrai, qu'une jolie breloque, et bien éloignée de ressembler à ces boîtes presque en lingots qu'une certaine sorte de gens aiment à faire briller dans leurs mains, ou à sentir lourdement ballotter dans la poche de leur justaucorps. On fut curieux de la voir de près, et, de mains en mains, elle parvint à Fréron, qui l'examina longtemps, et la louait si fort outre mesure, que je me crus dans l'obligation de lui dire qu'elle était bien à son service. Il ne fit point le sot, l'accepta très-obligeamment, et la serra, puis parla d'autre chose.

La compagnie ne se trouva pas d'humeur de penser de notre façon. Elle murmura tacitement, jusqu'à ce que M. Melot, bibliothécaire des manuscrits, qui était à côté de Fréron, portant nos procédés impatiemment comme les autres, enleva la boîte de la poche de Fréron, me la rendit, et, secondé de toute la ronde, força ma résistance et

me réduisit, pour avoir la paix, à céder au moment, et à la reprendre: ce que pourtant je n'aurais jamais fait si je n'avais réfléchi sur la facilité que j'aurais de la roffrir tôt ou tard à mon aise. En effet, au sortir de chez M. S***, me trouvant seul à seul aux Tuileries avec l'ami Fréron, après m'être plaint vivement de la violence qu'on m'avait faite, je le priai de si bonne grâce de m'en venger en daignant, une seconde fois, accepter cette bagatelle, qu'il n'osa m'éconduire.

À mon retour chez moi, je racontai mon aventure. Ma femme, qui m'avait su attaché à ce joujou à cause de sa gentillesse et de la main dont je le tenais, alla, à mon insu, chez Prault, alors le libraire de Fréron, pour l'engager, moyennant huit louis qu'elle lui remit, à en négocier le rachat, sans me commettre. Prault ne put joindre son homme que trois ou quatre jours après, en bel habit d'écarlate. Il y venait trop tard. Cet habit provenait de la vente que Fréron avait faite de la tabatière au valet de chambre de M. le duc de Yalentinois, qui sans doute y gagna quelque chose en la revendant à son maître, extrêmement curieux des moindres raretés. Jusqu'ici il peut bien y avoir quelque légère indécence dans la conduite de Fréron ; ce qui passe un peu l'indécence, c'est que le même jour qu'il eut affaire à Prault, il publiait une feuille contre ma pauvre Louisiade^ à laquelle, en

riant, j'ai répondu quinze ans après sous le titre à' Anecdote comique et littéraire , dans le second volume de mes œuvres, qu'a cruellement satirisées ce galant homme, depuis payé des trente-deux épigrammes précédentes.

Nous étions donc ensemble à ces termes, comme j'ai d'abord dit, quand M. Lebrun, offensé, publia sa brochure véritablement un peu trop vive. Fréron n'est point ici un voleur. 11 s'en faut de tout. Dans le titre De acquirendo rerum dominio , les Institutes nous apprennent que rien n'est mieux acquis que les choses données. Que dire donc des choses données et redonnées? Rien ne sent moins son vol. Aussi le donataire à ce double titre, entendant encore moins raillerie que son adversaire, et peutêtre entendant encore moins ses intérêts, prit le parti violent de le poursuivre criminellement et eu réparation d'honneur.

Dans cette belle et ridicule intention, il prit sur lui, malgré les termes où nous en étions, de venir chez moi accompagné de deux témoins, pour me sommer, le plus poliment qu'il put, d'attester la vérité. Je m'en fis un plaisir ; il s'en glorifia devant ses deux assistants, et me pria de faire une lettre ostensive, où je déduirais le fait, et qu'il produirait au public dans sa feuille, et en justice dans le procès. Je la lui promis pour le lendemain. 11 me quitta pénétré de ma bonhomie, et dit, les larmes aux

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yeux, à ceux qui raccompagnaient et qui me l'ont redit, qu'il ne se pardonnerait jamais d'avoir maltraité un tel homme dans ses écrits. Mes épigrammes avaient peut-être autant de part à son repentir que ma courtoisie.

Le lendemain, je tins parole. La lettre ostensive lui parut trop circonstanciée en quelques endroits. Il me pria d'en faire une plus simple et plus sérieuse. Je le satisfis pleinement, ou du moins de mon mieux. Cette lettre n'a paru ni dans ses feuilles ni sur le papier timbré. Des gens charitables le détournèrent apparemment, comme j'avais voulu faire moi-même, du dessein qu'il avait de conclure judiciairement à des dommages et intérêts. Peut-être aussi les quinze ou vingt représentations de l'Ecossaise, qui parut alors, où Voltaire, en le désignant dans le personnage de Waps, prenait contre lui les mêmes libertés que Palissot avait prises contre les philosophes; peut-être aussi, dis-je, ces nouvelles hostilités, jointes à mille autres que lui attirait le besoin de vivre per fas nefasque , portèrent-elles ses attentions ailleurs. Je n'entendis plus parler de lui qu'à la mort de sa femme, qu'il me favorisa d'un billet d'enterrement. Cette marque de souvenir, de la part d'un homme avec qui je n'avais eu nulle autre sorte de commerce que celui qu'on vient de voir, me parut une politesse qui en exigeait une autre. Je lui écrivis la lettre suivante :

200 PIRGN ET FRÉRON

« Ce samedi 19 juin 4762.

d Je prends, Monsieur, toute la part possible à la perte que vous venez de faire et dont m'instruit le billet funéraire qu'on a eu l'attention de m'apporter. C'est une tendre épouse que vous perdez, mais, qu'après tout, vous ne perdez qu'à moitié puisqu'elle revivra sous Vos yeux dans les enfants qu'elle vous laisse. Ils feront votre consolation, ne fût-ce que celle qui vous a fait partager avec un roi les honneurs de la paternité.

» Quand vous recevrez, pour mon compte, un billet tel que celui qui donne lieu au mien, souvenez-vous de moi comme de quelqu'un qui, à de petites guerres près, aura été toute sa vie, de la meilleure foi du monde, Monsieur, votre très-affectionné serviteur.

» PIRON

Il me répondit précisément un mois après, le 19 juillet 1762 :

« Pardonnez à ma douleur, Monsieur, si je n'ai pas répondu plus tôt à la lettre d'amitié que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire sur la perte affreuse que j'ai faite. Je suis si accablé que je n'ai ni l'esprit assez présent, ni le cœur assez calme pour répondre comme je le désirerais à tous les témoi-

gnages de sensibilité que j'ai reçus en cette triste circonstance. Le vôtre, Monsieur, m'est extrêmement cher, et me pénètre de la plus vive reconnaissance. Je suis, avec l'attachement le plus respectueux, Monsieur, votre, etc.. .

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