COMPLEMENT A LA MÊME
Prononcé par un enfant de son cuisinier, que lui présentait ce dernier pour laqueton (i).
« Madame ,
» Parmi tant de bons et beaux morceaux dont le zèle universel vous régale aujourd'hui, souffrez que votre cuisinier vous présente en ma personne un petit plat de son métier. Petit plat vraiment de sa façon et qu'on ne l'accusera pas d'avoir pillé dans le Cuisinier français. Je ne suis pas, à la vérité, de ces grands plats rares et recherchés, encore moins de ces plats exquis et fins dont le prix et la délicatesse font de votre table une des meilleures et des
(1) Diminutif de laquais.
plus célèbres du royaume. Hélas ! je ne suis qu'un misérable petit hors-d'œuvre tout simple, tout naturel et des moins sophistiqués, mais qui ne laisserait pas de faire bientôt fortune s'il avait le bonheur de ne vous pas être indifférent, et de se trouver à votre goût. Car, madame, vous avez le goût si juste, si sûr et si renommé, qu'il suffit que vous trouviez une chose bonne pour qu'elle soit bonne et réputée bonne en tous lieux. Où je pourrais même encore vous mieux convenir que ces plats merveilleux dont je viens de vous parler, c'est que, selon M. Astruc (1), leur usage vous débilite la poitrine, au lieu que, loin d'être nuisible à votre santé, j'y pourrais contribuer, Dieu ayant toujours béni les petits innocents et ceux qui les aiment. »
LETTRE XXVI
A M. LE MARQUIS DE LIVRY Premier maître-d'hôtel du Roi.
Digne sang de mon souverain (2); Bijou brillant de la couronne,
(1) Médecin de madame de Tencin.
(2) Piron appelait ainsi le père du marquis de Livry. Ce dernier était marié depuis peu.
Plaise à Lucine qu'un essaim De petits bijoux t'environne !
« Il plut à mon noble souverain, quand il honora mon contrat de mariage de sa signature, d'y assurer à son Binbin une pension de six cents livres payable par moitié, de six mois en six mois. L'intendant s'était chargé, il y a longtemps, de mettre cet article à la tête d'un mémoire qu'il devait présenter au digne héritier de mon bienfaiteur ; cependant l'année est plus que révolue sans que j'aie encore rien touché. M'aurait-on oublié, ou deviendrais-je indifférent au marquis dont j'ai toujours été si bien voulu? Cela ne serait pas juste, un des premiers effets de la succession qu'il a recueillie étant le dévouement parfait que j'avais pour celui qu'il représente et que je conserverai toute ma vie à toute sa maison .
Mais ce n'est pas là tout encore ;
Un autre souci me dévore :
J'ai pour dieu pénate Phœbus,
Pour lare le dieu de la treille;
Quand le dieu lare n'en peut plus,
Le pénate a bien sur l'oreille.
Il fut un temps, ô temps divin!
Ouf ignorais le prix du vin.
Ce temps n'est plus; Miret (1) s'en moque.
Mais encore un coup et moi non :
(1) Marchand de vin du roi. {Note Js Piron.)
Car à Bacchus tient Apollon, Et qui toque l'un Vautre toque.
Secourez donc votre Binbin D'un peu de pécune et de vin !...
« Monse Binbin, pourrez-vous dire, Ceci tient un peu du narquois :
Oser tendre tout à la fois La besace et la tirelire ! »
Royal amphitryon, pourquoi Cela vous paraît-il étrange ?
Manger n'est rien, si je ne boi, Boire n'est rien, si je ne mange.