‹ uvres inédites de Piron (prose et vers)Chapitre 39 sur 78 · LETTRE XXXV A M. LE PRÉSIDENT DE RUFFEY · texte numérisé non relu

LETTRE XXXV A M. LE PRÉSIDENT DE RUFFEY

23 février 1767.

» Je vous remercie d'abord, monsieur, du souvenir dont vous m'honorez, ensuite de l'envoi du brillant tableau de notre académie triomphante. Elle a eu le bonheur de savoir attacher à son corps un peu de tous les membres de l'Etat, ainsi que la sagesse et la bénignité de l'Eglise et de la Justice, en ne faisant exception de personne. 11 y a de tout : altesse, haut militaire, évêque, premiers magistrats, écrivains illustres, depuis Voltaire jusqu'à

M.Poinsinet;enfinMichault, Le Blanc et un nommé Piron se trouvent sur la liste. Sur ce point déjà votre académie va de pair avec celle de la capitale, où il y a des princes, des prélats, des maréchaux de France, des savants, des poètes, des Duclos, etc. , jusqu'à des Marmontel.

» Une chose unique et remarquable chez vous et qui à jamais signalera l'intégrité de votre tribunal, c'est qu'étant une académie des sciences, des arts et des belles-lettres, non-seulement elle ait franchement proposé pour sujet d'un prix la solution de ce problème, savoir : Si les sciences et les arts ont nui ou servi aux mœurs, mais qu'elle ait même noblement couronné l'orateur (1) qui soutient que ces sciences et ces arts sont bien pis qu'inutiles, puisqu'ils sont encore pernicieux à la société... Que notre cher et digne président, qui me croit malin et qui me l'ose dire en face, quand il Test peut-être cent fois plus que moi, dise encore, après ce juste tribut d'éloges que je vous rends ici, que je vous boude toujours pour avoir fait partager à mon fier compatriote (2) l'honneur que vous m'avez fait. Il est vrai qu'à sa première rencontre, je n'oserai lever les yeux devant lui, tant les siens auront redoublé d'audace ; mais loin de vous tracasser davantage, je ne puis que vous applaudir d'avoir cédé

(1) J.~J. Rousseau.

(2) L'abbé Le Blanc.

à la magnifique sollicitation de M. du Terrail (1 ) et à ce que vous appelez l'ingénieuse malice de monsieur votre commandant (2) .

» A propos de monsieur votre commandant, à quelle intention, monsieur, me chargez-vous de l'aller voir de votre part (3) ? Je m'imagine que c'était quelque commission que vous m'alliez donner auprès de ce seigneur, et qui est restée au bout de la plume. Je suis à vos ordres ; mais vous aurez la bonté de les mesurer aux infirmités de mon grand âge qui ne font de moi rien moins qu'un basque et un merveilleux commissionnaire ; et le cas échéant , si la démarche est au delà de mes forces, monsieur son beau-frère, qui m'affectionne, me suppléera et daignera seconder l'envie que j'aurais de vous être bon à quelque chose ; et c'est parce que je ne suis ni ne fus jamais bon à rien que je m'obstine à ne pas désanoblir de mon buste votre salle d'assemblée. Le prince est apparemment tout en haut (4); fort bien, c'est sa place: à tout seigneur

(1) Terrail (Ducrey, marquis du), membre de l'académie de Dijon.

(2) Tour du Pin-Gouvernet (Philippe- Antoine -Gabriel-Victor, marquis de la), membre de l'académie de Dijon; mourut sur l'échafaud le 28 avril 1794.

(3) Dans sa lettre, le président de Ruffey avait engagé Piron à aller voir le marquis de La Tour du Pin, qui habitait Paris, dans l'unique but de faire la connaissance de ce personnage. Piron fait ici la sourde oreille.

(4) Le prince de Condé, protecteur de l'académie de Dijon.

tout honneur. Mais que veulent dire Crébillon, Rameau, Voltaire, etc., déjà placés, avant que le soient Fevret, Bossuet, Vauban , Lamonnoye, Saint-Bernard, Saint-Jean-de-Dieu, les Languet, curé et archevêque, etc.? Répondez, sages donneurs de prix ; où est donc la justice distributive? Attendrez-vous pour mettre ces grands hommes immédiatement sous S. A. S. ,queMichault, Le Blanc et moi soyons exposés au préalable à la risée publique, sous les bustes de ces trois illustres modernes, dont le dernier encore a cherché à vous outrager en tâchant d'anéantir, le premier, votre compatriote ? Ne fût-ce au fond qu'une ostentation patriotique, plutôt qu'un pur hommage adressé au vrai mérite, la date et le degré devraient du moins, ce me semble ici, régler un peu mieux le zèle et les rangs.

» Pour moi, monsieur, jusqu'à ce que cela soit, qu'on traite tant qu'on voudra mon juste refus de modestie fausse ou déplacée, personne n'étant plus capable de savoir ce qu'il en est que moi , et intimement persuadé de mon indignité, on me permettra de me cacher. Ce n'est pas comme si, par proportion, en me montrant chez vous parmi vos illustres, j'avais, dans mon espèce, les mêmes droits que, dans la sienne, aura M. de Bouftlers en se mêlant parmi les nobles Génois. Il apporte le plus au milieu du moins. Je crois qu'il sera bien aise de voir à Gênes la statue en bronze du doven de

l'Académie française. Voilà des bustes en place, et non celui d'un pauvre rimeur, qui n'a pour tout mérite que son respect et son admiration pour le vôtre, etc. »

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