LETTRE XXXVI AU MÊME
« Paris, iZ mars 1767.
» Eh ! que nous nous entendions bien l'un et l'autre, Monsieur ! et que nous sentions bien , sans nous le dire, que nous étions plus d'accord que vous ne le dites ! Vous sentiez, et de reste, que je riais plus que je ne me plaignais. Je suis honteux d'avoir trop prolongé mes mauvaises plaisanteries, et confus de la peine que vous prenez en me disant de m'ôter tout prétexte de les continuer. De bonne foi, Monsieur, pensâtes-vous un moment que je doutais du goût, de la sagesse et des lumières de ces messieurs, non plus que des vôtres? Il est vrai qu'en recevant ma personne parmi vous et me demandant mon buste, il était de ma connaissance de moi-même de ne savoir trop d'abord qu'en penser, n'eût été le respect et la reconnaissance dus
à la politesse et à vos préventions favorables. J'ai donc toujours bien conçu qu'on n'avait pas surpris, mais qu'on avait violenté votre religion. Qu'on fasse attention au ton dont j'ai parlé, on verra que je visais plus à vous venger d'une espèce de tyrannie qu'à vous imputer de mauvais choix.
» Laissons donc là cette matière et le pléonasme de M. du Terrail, qui, sur votre patente, a rempli ingénieusement le nom en blanc du nom de l'abbé Le Blanc (1). Puisqu'à la vérité le soleil a ses taches et les garde, que votre académie garde les siennes, comme une belle dame en conserve aussi par de petites mouches éparses par-ci par-là sur son visage blanc et vermeil. Des contrastes si légers ne gâtent rien, au contraire. Ainsi notre pauvre lycée, si glorieusement régénéré par vos soins courageux, est et reste en état de donner le pas à la Bourgogne sur toutes les autres provinces du royaume, et, pour dire plus, pour donner peut-être à Dijon la primauté sur Paris. On ne peut donc qu'applaudir au projet d'exposer les bustes de nos illustres compatriotes et de les borner à douze. Les trois modernes déjà placés, en y comprenant Lamonnoye,
(1) Pour justifier l'académie de Dijon de la réception de l'abbé Le Rlanc, le président de Ruffey écrivait à Piron que, sur l'instance d'un protecteur de l'abbé, l'académie avait envoyé au marquis du Terrail une patente en blanc, avec pouvoir de la remplir du nom qu'il voudrait. « Il pouvait y mettre le nom de son valet de chambre, » ajoute le président de Ruffey, avec malice.
prouveront que ce siècle seul a suffi pour donner à Dijon une supériorité marquée sur Paris.
» Notre ville a, depuis 1700, tiré de son sein trois ou quatre enfants célèbres : Lamonnoye, Crébillon, Buffon et Rameau, pendant que Paris, qui, proportionnellement, est auprès de Dijon la montagne de Tatant auprès d'un de nos bastions, n'a accouché, dans le même cours de temps, pour son académie, que de deux enfants légitimes : Lamotte et Voltaire. 11 y a, et de reste, parmi les prédécesseurs de nos trois ou quatre modernes, de quoi aller jusqu'à la neuvaine. Le temps achèvera bientôt votre compte et secondera les louables efforts du réformateur et des bienfaiteurs. Espérons aussi que le protecteur ne bornera pas sa bienfaisance au présent qu'il vous a fait de Poinsinet, et que ses bontés pour votre académie contribueront à couronner la gloire de sa protégée (I).
» Quant à l'inscription dont vous me voulez flatter , il ne me convient pas plus d'y consentir qu'à l'envoi de mon buste, puisque c'en serait tout au moins l'équivalent. Tout mon orgueil poétique est plus que satisfait de la demande qu'il vous a plu me faire de l'un, et de la proposition qu'il vous plaît me faire de l'autre. C'est trop pour moi. On ne vous demandera jamais pourquoi vous m'avez
(1) D'après le président de Ruffey, le prince de Condé avait imposé Poinsinet à l'académie.
oublié, et je ne m'ôterai jamais de l'esprit, si vous faisiez ce que vous dites, qu'on vous demanderait plutôt pourquoi vous vous seriez souvenu d'un aussi mince personnage qu'avec raison je me le crois, et que je le suis en effet. Ai-je en rien valu les fameux Languet que vous supprimez (1 ) ? Vous parlez de mérite académique, le peut-on refuser à l'archevêque de Sens, puisqu'il a été ici un de nos quarante (2) ? Je voudrais qu'on eût ouï l'éloge que je faisais de son éloquence, quand il passa par l'esprit à ce corps de me faire son successeur, et de me prescrire mon remercîment . Je l'approchais de Bossuet, et j'observais des vraisemblances, encore que, pour faire taire les gens mal prévenus, je n'eusse point hésité à mettre en jeu sa Marie Alacoque. L'évêque de Mirepoix me fit priver de ma succession et priva le public de mon remercîment. Le public et moi avons bien perdu. Pour son frère, qu'on lise mon ode sur le Temple de Saint-
(1) On ignore s'il est question ici de Languet (Hubert), écrivain politique, 1 51 8- 1 58 1 , ou de Languet de Gergy, curé de Saint- Sulpice, qui se rendit célèbre par sa charité. (1675-1750). On lui doit l'achèvement de l'église Saint-Sulpice.
(2) Languet (J. -Joseph), membre de l'Académie française, frère du précédent, 1677 - 1753. Défenseur ardent de la Constitution Unigenitus; composa plusieurs écrits, entre autres la Vie de Marie Alacoque. Cet ouvrage, publié après la mort de l'abbé Tournely, fut attribué à ce dernier, ce qui fit dire que Tournely avait emporté l'esprit de l'évêque Languet, et ne lui avait laissé que la coque.
Sulpice ; on verra, malgré mon épigramme sur ses mains, si l'on peut en penser autrement que comme d'un rare homme (1).
» Je n'ai point connu Saiut-Jean-de-Dieu dans la Légende, que je n'ai pas lue plus que vous, Monsieur. Je sais seulement qu'il était de Dijon (2) ; qu'il a fondé le plus bel hôpital de Paris, celui de la Charité ; que cela vaut bien un ouvrage d'esprit et une église, et qu'un jour, importunant un ministre pour le bien de l'affaire, et celui-ci lui ayant donné un soufflet, il se jeta à genoux et lui dit, en tendant l'autre joue: — Encore un, Monseigneur! pourvu que vous m'accordiez ce que je vous demande. — Et vous , Monsieur, adressez-moi, s'il vous plaît , directement par la poste , sans vous embarrasser du port. Vous ressemblez au roi, qui me prend tous les ans une vétille pour ma capitation, et me donne cent pistoles de sa poche (3).
(1) Ce curé, qui était malin, dit un jour à Piron : « Esl-ce que vous êtes le fils de M. Piron, l'apothicaire, qui avait les bras si longs, si longs?... — Ah! Monsieur, répondit Piron, que vos mains n'étaient-elles au bout! nous aurions fait une bonne maison. »
(2) Saint-Jean de Dieu n'était pas de Dijon, mais originaire du Portugal, 1495-1559. Il institua l'ordre religieux delà Charité, ce qui , probablement, fait dire à Piron, par une extension un peu forcée, que ce saint fonda V hôpital de la Charité, à Paris. Du reste , tout porte à croire qu'il y a ici une erreur de copiste.
(3) A la sollicitation de Montesquieu, la marquise de Pompadour était intervenue en faveur de Piron auprès du roi, qui, pour
C'est vous dire assez avec quels sentiments respectueux je suis, Monsieur, votre humble et petit serviteur. »
LETTRE XXXVII
A M. LEGOUX-GERLAM>(4).
« Monsieur, la vive, belle et féconde imagination fit de tout temps les vrais poètes, et peut seule surtout faire le poète français, vu notre versification rimée et monotone, qui, moyennant de l'huile et de la patience, met l'esprit le plus médiocre à portée de s'en mêler, invita Minervâ. D'après ce principe, qui, je crois, aura votre aveu, vous êtes poète, monsieur, et plus poète que moi. Pardonnez-moi donc si, descendant de dessus Pégase, j'ose, comme le plus ancien des chevaliers du Parnasse moderne, vous donner l'accolade, vous faire ceindre l'épée
le dédommager de son échec académique, lui avait accordé, sur sa cassette, une pension annuelle de mille livres. En annonçant cette nouvelle à son frère, le 47 août 4753, Piron lui disait :
La crosse m'a mis bas, le sceptre me relève.
(4) Réponse à une lettre du % î décembre 4767, reçue le dernier février 4768. {Note de Piron).
et chausser l'éperon par les neuf pu celles , vous tenir l'étrier et vous mettre en selle à ma place.
» Tous mes vers ne vaudront jamais la prose agréable où vous fulminez contre les lèvres froncées et rétrécies des prudes qui minaudent; où vous placez les tours de l'antique Bérécynthe sur le haut des têtes écervelées de nos belles, en leur conseillant d'en cacher les mamelles pendantes à triple étage sous leur corset mignon ; où vous trouvez enfin de quoi mettre en jeu les pies et Newton, à propos des phénomènes capillaires qui se hérissent contre cieux, vents et marées. Sauf respect, Monsieur, vous avez oublié leurs mantelets noirs qui, nous dérobant les tailles épaisses , élégantes ou bossues, n'offrent, à qui les voit par derrière, que des bustes de capucins d'ébène. Que le beau sexe ne fût-il ainsi bâti dans mes jeunes ans ! Il ne m'eût ni tenté, ni attendri, et m'eût épargné bien des vers élégiaques, des pas et des folies.
» Je pourrais fournir à votre tableau un pendant qui ne gâterait rien à la décoration : ce serait celui de nos muguets, tant de haut que de petit parage , car qui voit ceux-ci, voit ceux-là; Versailles et la rue Saint-Honoré ne font .qu'une enfilade. Vous verriez, monsieur, qu'en fait de coiffure, de vêtements et de manières, les deux sexes, pour le ridicule, ne s'en doivent guère l'un à l'autre. La galanterie est, comme on peut croire, sur un aussi bon
pied que les modes. 11 y a trois sortes de coiffures : 1° en catogan; 2° à la grecque; 3° à la débâcle.
» Du primo ; je n'en sais que dire, faute de le comprendre. Catogan ! quel diable de nouveau mot est-ce là? Mais à la grecque et à la débâcle, bon pour cela. Autant que j'y puis entendre, ces deux termes sont, je crois, analogues aux amours de ce temps. Regardez-y un peu de près, s'il vous plaît, et songez comme l'amour se traite. Personne n'en a de part ni d'autre. Les mâles, dès l'âge de vingt ans, sont hors de combat ; les femelles, froides comme glace, n'ont de tendresse que pour ellesmêmes, et d'ardeur que pour l'argent.
» Adieu (1 ) bientôt le genre humain ! Vous et moi, monsieur, en fissions-nous l'épitaphe ! Elle donne beau jeu à l'épigramme. Passant de ces irrégularités, on voit de belles choses ! J'en at-
(1) Ici Piron a pris la plume de la main de sa nièce et a copié lui-même le paragraphe suivant, d'une écriture tremblante et grossoyée. Sa nièce était mariée alors au musicien Capron, attaché à l'Opéra. Ce mariage avait été fait à l'insu de Piron; du moins Annette, par un sentiment de délicatesse toute féminine, avait voulu en dérober la connaissance au vieillard, dont elle eût craint d'inquiéter la jalouse tendresse. Mais le malin bonhomme, quoique aveugle, y voyait assez clair pour deviner le secret de la petite comédie qu'on jouait autour de lui, et, de temps en temps, il disait : « Je rirai bien quand je serai mort. »Par ces mots, il faisait allusion à son testament, qui, ouvert après son décès, portait en tête cette ligne, en majestueuses majuscules : « Je lègue à Nanette, ma nièce, femme de Capron, etc.. »
Telle était la vengeance dont l'excellent vieillard s'était égayé par anticipation.
teste vos bons yeux et les événements du jour. Les filles de théâtre vident le carquois de l'amour et la bourse du prince, du duc et du financier. Il n'y a plus de quoi payer dots ni douaires. Vertu et pudicité sont sans ressources. Toutes les richesses s'abîment dans le gouffre des mauvais lieux. N'était que les grands, par-ci par-là, trouvent à vendre leurs filles légitimes, naturelles ou entretenues, à des fermiers généraux et à se vendre eux-mêmes aux filles de ces honnêtes cartouchiens, ils iraient presque tous à pied ; et il n'y aurait ici en carrosse que les demoiselles qu'on devrait voir aller à la Salpêtrière en charrette. Les belles générations que cela promet ! et qui ne s'annoncent déjà que trop. Tous nos seigneurs d'épée, d'église et de robe ressemblent à des troupes de Brioché. Aussi ont-ils tous, pour premier meuble dans leurs petites maisons, de petits théâtres de marionnettes où, pour la gloire et le bien de l'Etat, ils s'exercent à jouer des opéras comiques. Je ne sais comment en temps de guerre nos armes s'en trouveront ; mais c'est merveille de voir comment s'en trouve la littérature dans cette capitale, et surtout la pauvre poésie. On ne se soucie plus de Racine ; on ne veut plus entendre parler de Molière; le grand Corneille est pour jamais à remotis ; Despréaux, La Bruyère, Bossuet, même, sont renvoyés à la bibliothèque bleue. Voltaire remplace tout cela. Ce n'est plus
que tragédies bouffonnes et comédies jérémisant le sentiment. Tout le reste du feu poétique s'évapore en eantatilles, ariettes et pièces fugitives, qui décorent les premières pages de nos divins Mercures. » Voilà dans quel siècle débute votre jeune académicien, sur lequel vous me demandez mon sentiment (1). Sa jeunesse et son talent le rendent sans doute digne d'éloges. 11 pourra faire des merveilles à en juger par ce qu'on en a déjà vu, pourvu qu'il ne se laisse pas aller au mauvais exemple. Je ne parle pas des mœurs : à Dieu ne plaise, quand j'oserais trancher du moraliste, que je doutasse un moment qu'il les aura constamment excellentes ! Sa douceur, sa modestie et sa physionomie en répondent ; ce qu'on lui connaît d'esprit fera le reste. Je ne parle que des opérations de cet esprit. Qu'il fuie l'esprit régnant ! Faible, irrégulier, imitateur, copiste, plagiaire, il ne mourrait que soldat du capitaine Voltaire, capitaine réformé à la suite de feu le Régiment de la calotte (2), en pied encore dans
(1) Nous ignorons quel est le jeune académicien dont il est question. Peut-être est-ce l'un des deux poètes bourguignons dont Maret lui avait parlé.
(2) Ce régiment imaginaire de la calotte, c'est-à-dire de la Folie, eut pour fondateurs Aimon, porte-manteau de Louis XIV. et Torsac, exempt des gardes-du-corps ; il dura depuis les dernières années du règne de ce prince, jusque sous le ministère du cardinal de Fleury. — Donner la calotte ou un brevet de calotte : c'est-à-dire déclarer un homme extravagant, l'enrôler dans le régiment de la Folie.
l'armée des badauds ; mais qui , si par hasard il allait à des siècles à venir, ferait la honte du nôtre, au cas qu'on sût le cas précoce qu'on en a fait.
» Que notre jeune académicien soit donc en garde contre ce qui fait la réputation littéraire d'aujourd'hui ; je ne sais pas de plus sûrs moyens de n'en jamais avoir. Qu'il pense d'après lui-même ; qu'il sente, qu'il imagine, qu'il crée, et puis qu'il écrive à sa fantaisie, il écrira bien. Cui lecta potenter erit res., nec facundia deseret hune, nec lucidus ordo (1 ) , les deux choses qui manquent dans tous nos écrits, depuis OEdipe jusqu'aux Scythes (2), les derniers morts; ce sont ces deux choses-là, dont il n'en faut qu'une de manque pour se fermer la porte et le guichet même de l'immortalité ; et peut-être est-ce à cause de cela que l'auteur des deux pièces que je dis, désespérant de se faire ouvrir ces portes, les veut fermer à l'âme, et tâche à se persuader et à nous prouver follement le matérialisme. Flattons-nous qu'un jour notre jeune académicien méritera part à votre munificence, et que vous lui ferez, avec plus de justice qu'à moi, l'honneur de vouloir avoir sa tête vive ou morte. Ce ne seront pas du moins M. Le
(1) Horace, Art poétique, 40-41.
(2) Tragédies de Voltaire. Celle des Scythes venait d'être jouée sans succès. Voltaire s'étant vanté de n'avoir mis que douze jours à la composer, on lui répondit qu'il aurait dû mettre douze mois pour la corriger.
Blanc et Poinsinet, nos deux confrères honoraires, qui lui barreront le chemin, 11 peut encore une fois compter sur votre bienveillance honorable, après celle que vous m'avez témoignée et dont je vous réitère ici mes humbles et derniers remercîments
» J'ai bien mis du temps à répondre à votre lettre ; une fois moins pourtant qu'elle n'en a mis à venir, car elle est datée du dernier janvier, et je ne l'ai reçue que le 1er mars. D'ailleurs, pour un aveugle, écrire c'est faire l'impossible, sans quoi je vous renouvellerais mille fois pour une l'assurance de mon très-profond respect.