LETTRE XXXVII] A M. MARET
\8 mars 1768.
» J'écris sans voir si j'écris, Monsieur. J'ouvre inutilement deux grands yeux qui pour cela même achèvent de se crever. Ma nièce est là seulement pour m'avertir quand il n'y a plus d'encre à ma plume, et me remettre au courant; sans quoi, j'irais toujours mon chemin croyant encore écrire. Cela
semble incroyable ; cela est pourtant vrai à la lettre. L'habitude prend la place de la nature ; mais c'est ici pour la dernière fois, et vous seul au monde en pouviez opérer le miracle ; et j'en profite comme un voyageur de nuit delà lueur d'un éclair, pour vous témoigner la part sensible que je prends à la perte que vous venez de faire (1). J'en ai fait une pareille en ma vie; et vous sentant une belle et noble façon de penser, je vois clair dans le fond de votre cœur et je juge que vous ne pouvez avoir de consolation que le temps et la raison. Rien n'est invincible devant ces deux forces. Les diversions consomment l'œuvre. 11 est déjà beau que, du milieu de vos chagrins, vous ayez eu le courage d'en faire une en ma faveur, dont je vous tiens grand compte.
» Vous m'écrivîtes, le 7 décembre dernier, une lettre de cinq grandes pages, la plus agréable et la plus spirituelle. Je mourais de dépit d'être en reste; mais mon cher docteur, qui le sait mieux que vous? c'est la saison fatale aux hommes qui ont le malheureux avantage d'avoir atteint mon âge, et pendant laquelle un aveugle l'est plus qu'en tout autre temps.
» A la fin de janvier, j'ai reçu une lettre de M. Legoux. La violente impulsion de la bonne nature délia la langue du petit Crësus. Tant d'ho-
(1) La mort de madame Maret,
norables souvenirs, si peu mérités, ont fait le même prodige. Je venais de mettre à la poste ma réponse à perte de vue, quand votre lettre du 7 de ce mois m'est arrivée. Je me suis jeté, plein de ferveur, aux pieds du fils de David, qui a mis encore un peu de sa salive sur la visière du pauvre Quinze-Vingt ; et je profite aussi vite que je puis du topique avant qu'il se sèche. Où sont défunts mes yeux? cette missive aurait cent pages. Votre dernière lettre et la précédente mériteraient cela de remercîments, de louanges et d'agréables nouvelles, équivalentes aux vôtres.
» S'il n'y a pas trop à rire ici, il y a du moins fort à plaisanter. L'Encyclopédie et ses suppôts, tant auteurs que souscripteurs, forcent nos procureursgénéraux, notre saint archevêque et la grave Sorbonne, tout aigles que Dieu les fit, à chasser aux mouches. On ne voit que référés , mandements , censures, brochures impies, diatribes et pasquinades. Le général Voltaire, à la tête des rebelles, fait de loin le diable à quatre pour venger le pauvre auteur de Bélisairej son aide-de-camp, qui joue ici le rôle du diable boiteux, et va la tête baissée sous les coups de verges et les sifflets : car le Parnasse est pour le moins aussi scandalisé de sa besogne que la Cour et l'Eglise. Par bonheur pour la gloire de nos XL, il est le seul d'entre eux assez malavisé pour oser écrire. La Harpe, au sortir des écoles de
Ferney, à la tête de ses petits camarades de collège, fait la futaine (1 ) , et comme un pandour, va faire la petite guerre et se distinguer à la picorée. L'illustre madame Denis, en valeureuse Bradamante, galope en vain après Brunel. Elle m'a bien la mine de repasser sur les bords de Suzon sans le portefeuille que le fripon d'écolier dérobe à son maître, supposé toutefois que ce ne soit pas un tour du vieux jeu de celui-ci, auquel se serait prêté ce nouveau Zopire, lui en dût-il coûter le nez et les oreilles, ou qui pis est, l'honneur. C'est selon le marché fait entre eux. Assurément, la promesse d'une place à l'Académie serait une clause de cet admirable marché. Il ne reviendra pas grand'gloire à la nôtre de l'opéra que vient de nous donner notre cher confrère Poinsinet. Ces sortes d'élus préparent des peines de damnés aux orateurs qui seront chargés de leurs éloges quand la mort les aura rayés du tableau. Pour moi, si j'étais jamais dans le cas d'en mériter un, je déclare que je le voudrais borné à dire que j'ai eu quelque part dans votre estime et
(1) Futaine [courir la), jeu auquel se livraient, le jour de la Saint-Jean, à Marcilly-sur-Seine, des jeunes gens légèrement vêtus. « Celui qui arrivait le premier à l'endroit marqué avait pour prix une aune et demie de futaine ; d'où ce jeu s'appelait courir la futaine, et de là on a dit qu'à Pâques on donne la roulée aux enfants sages et non à ceux qui ont fait la futaine, pour dire ceux qui ont été vagabonds, coureurs et joueurs, » Dictionnaire de Trévoux.
dans votre amitié, et que personne n'a mieux senti que moi combien vous méritiez de louanges à mille égards. p