‹ uvres inédites de Piron (prose et vers)Chapitre 42 sur 78 · LETTRE XXXIX A M. LEGOUX-GERLAND · texte numérisé non relu

LETTRE XXXIX A M. LEGOUX-GERLAND

Ce 30 mai 1768.

Courage, faible prunelle; Encore un clin, si tu peux :

Et qu'une nuit éternelle Te couvre après, si tu veux.

» Monsieur, permettez-moi de plaisanter sur mes deux têtes, dont l'une, grâce à vos prétentions trop favorables, a la gloire d'être dans votre salon sur une gaine (1), et dont l'autre, grâce au ciel, a le bonheur d'être encore ici sur mes épaules. Est-il bien sûr que les deux fassent la paire? Si peu que vaille celle-ci, je gage qu'elle est la meilleure, et qu'à la comparaison, elle gagnera de quelques points. Celle de là-bas, façonnée à l'antique, aura l'âge d'un Démocrite mort à cent ans, et il s'en faut de

(1) Piron avait fini par envoyer son buste à M. Legoux, qui lui annonçait l'avoir placé dans son salon sur un scabellon.

quelques jours que j'en aie quatre-vingts. Pesez, monsieur, ce que vingt ans de plus font perdre aux charmes d'une jeune beauté de quinze ans. Tirons déjà cela à moi, et suivons. Le crâne de mon buste est chauve : autre avantage de mon côté ; car, ne vous en déplaise, monseigneur et très-respectable cadet, non plus qu'à votre Posthume 9 Posthume , labuntur anni (;!)> j'ai ma tête encore honorée de toute sa chevelure, et qui mieux est (à la barbe du sot proverbe, qu'il ait dit faux ou vrai), de sa chevelure noire.

Troisième désagrément de ma tête dijonnaise : vous dites, monsieur, qu'elle a des rides. Je m'inscris en faux : ce n'est plus moi. J'en suis à la première. Moi, des rides! où en aurais-je contracté, moi, qui n'ai fait que rire toute ma vie, qui l'ai passée à dérider le front de mes pauvres diables de frères les humains, bonnes gens à mon gré trop sérieux sur de sots intérêts qui ne valent pas la millième partie d'une minute au milieu de l'éternité des temps? On vient nu : on vit pauvre et l'on meurt comme on est né; ou tout au mieux, on naît tout chaussé et tout vêtu , on vit tout vêtu et tout chaussé, et on s'en va déchaussé et dévêtu. Nous voilà tous bien avancés! et je n'aurais pas ri! Eh! si, de par Dieu ! c'a été autant de gagné sur le maudit temps,

(i) Horace, ode xi.

père et fils de l'oubli. Voilà pour les rides; allons au teint des deux visages. Chez vous, monsieur, je suis pâle sans doute comme le Commandeur du Festin de Pierre. Abrenuncio! J'ai la face du roi de Cocagne, vive, fleurie et rubiconde. Ce vilain coloris irait comme de cire sur le portrait de Voltaire, qui ne se nourrit et ne s'abreuve de haut en bas que d'électuaires, d'eaux minérales et de décoctions. Pour moi, voici mon régime : un pain et deux bouteilles de vin pur de son pays, le meilleur que puisse déterrer et payer un pauvre poète Bourguignon (1) :

Aveugle, libre de tout soin, D'esprit, de cœur et de mémoire, Sans plumes, ni livres, Grégoire Solitaire et seul en un coin, Doit, s'il veut le pousser loin, Peu manger et beaucoup boire ; Ayant assez bu, dire : Holà!

Puis, sabler une ou deux rasades De vin grec ou d'eau des Barbades ;

(1) « Il y a tant de sel dans ce que je compose, dans ce que j'écris, dans ce que je dis, que par toutes ces pensées salées qui traversent les organes où vous dites que se font les filtrations d'où vient l'esprit sublime, mon corps est resté altéré dans toutes ses parties, de façon que je me sens de la soif aux talons/" comme à la gorge. » Lettre de Piron à l'abbé Legendre ; la xx\ne des Mélanges des bibliophiles, tome iv. Pour terminer cette plaisanterie de Piron, nous dirons de lui ce que le prince de Ligne disait de Duclos : « Qu'il avait le sel de mer, le sel amer plutôt que le sel attique. »

Et, dans les règles jusque-là.

De Seine, de Valtz et de Spa Narguant la Naïade et la Nymphe, Pour se désépaissir la lymphe, Avaler chauveau de Moka; Et pour en tempérer la force, Crainte qu'elle n'agisse trop, Sucrer, sucrer la tasse à force Et le transformer en sirop.

» Ce régime ne vaut-il pas bien la pipe du fier Crébillon et la seringue de votre grand apôtre et seigneur de Ferney ? Ah ! le joli bulletin qui nous vient de là! Voilà, voilà, Messieurs les encyclopédistes, qui vous apprend à vous ranger à vos devoirs et aux pratiques de piété (1). Après cela, quand je publierai mes tendres et jolis psaumes pénitentiaux, qu'on me vienne rire au nez, comme au nez d'un cafard! Je renverrai bien les rieurs et les libertins aux pâques de leur patriarche, qui, comme Fontenelle, n'a pas attendu quatre-vingtdix-neuf ans pour les faire une première fois, encore fallut-il que les prières de sa pieuse et bonne amie, madame Geoffrin, s'en mêlassent, comme ici peutêtre celles de saint d'Argental s'en sont mêlées.

» Revenons, Monsieur, à mes deux têtes, dont

(1) Voltaire avait communié vers cette époque; ce qui faisait dire à Piron que Voltaire était sans caractère ; qu'il craignait la grillade comme un... dindon.

celle qui avait tout-à-l'heure ma prédilection, s'en va et est sur le point de ne pas valoir celle de l'académicien des Arcades qui a coûté 10,000 francs à un richard qui n'en savait que faire et qui a payé cette somme à notre Lycée pour qu'il prît la peine de s'en embarrasser. Ma pauvre tête, dis-je, est en tel état que si on la creusait ainsi que celle qui est sur gaine, on ne trouverait guère plus de cervelle dans l'une que dans l'autre. Elles ne sont non plus guère plus clai voyantes l'une que l'autre. Voilà où les ressemblances se rapprochent. Tout ce badinage laisse en entier les humbles et justes remercîments que je dois à un honneur si peu mérité ; encore plus les sentiments d'admiration dus à la munificence du plus aimable et du plus respecté seigneur de notre Dijon. »

LETTRE XL

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