A M. MARET
Ce 3 juin 1768.
» J'ai été, Monsieur, d'autant plus ravi de la visite dont m'a honoré monsieur votre oncle, qu'au plaisir d'entendre en lui quelqu'un d'excellent qui vous aime et voit dans tout ce que vous valez
l'honneur que vous aurez fait à votre famille et à la patrie, était joint le régal que je me faisais de me mettre de vive voix à l'unisson. M. Legoux venait de m'honorer de ces nouvelles , et de celles de l'arrivée de ma tête dans son salon. Sans vouloir rien rabattre d'une juste et décente reconnaissance, je ne puis me guérir de ma peur. Tout cela m'a bien l'air d'une maligne galanterie. Je sais de vous, Monsieur, le mauvais motif qu'on supposait à ma sincère et sage répugnance. Ne pourrait-ce pas être ici le divin Platon, dont la munificence indignée calcat le prétendu calcantem fastam? J'ai peine à démêler en moi-même si je suis honteux ou glorieux. Amiens Plato, sed magis arnica veritas. Et rien n'est plus vrai que, dans ma conscience, je n'ai jamais ni cru mériter, ni dû ambitionner par conséquent ces sortes d'honneurs. Ne voulant pourtant faire ici ni le fat qui s'applaudit, ni le bon capucin qui s'humilie àl'excès, j'ai pris le parti et la liberté d'oser me mettre là-dessus en belle humeur et de plaisanter sur mes deux têtes. L'obligeante esquisse que vous me faites de la factice mériterait bien peut-être que je vous remerciasse sur le même ton. Qui m'empêcherait, si je le voulais, de prendre des cajoleries si flatteuses pour de belles et bonnes ironies et des pilules finement dorées? J'aime mieux les avaler de bonne grâce que de contester pour faire dire encore que je me baisse comme la cruche,
afin de mieux m'emplir et que ma modestie est une modestie à crochet.
» Qu'on en pense ce qu'on voudra : défaut ou raffinement d' amour-propre, — amour que l'élégant Fontenelle a dit être le Mathusalem des amours ; — soit, tout le monde en a donc. Dès lors, j'ai le mien. Il est en ce cas chez son hôte bien incognito, et il a bien compté sans lui s'il compte y être à son aise ; car toute mon attention est de lui faire faire mauvaise chère ; et plus je l'entendrai gronder, plus je le ferai jeûner et me divertirai à le macérer et à le mortifier comme un coquin de domestique qui s'est installé chez moi sans mon aveu, s'y est impatronisé et ne cherche qu'à tout gâter dans mon petit ménage. Reprochez-moi donc, vous dis-je, monsieur, à votre gré, sotte défiance de moi-même ou plus sotte confiance à de simples et séduisantes politesses. Je vous remercie bien des vôtres, ne fût-ce que de la peine que vous prenez et de la bonté que vous avez de me les témoigner avec profusion.
» La plus touchante, dans l'envie que vous auriez de revoir Paris, est de m'en mettre pour quelque chose. Vous n'êtes pas de nous deux celui qui perd le plus aux difficultés qui s'opposent à ce désir. Du reste, n'ayez regret ni demi à ces privations. Mon article est d'abord un zéro qui ne vaut pas la peine d'en parler j je suis encore moins que le peu que je pus être : cela approche bien du rien. Quant
à Paris, ville de boue et de fumée, eussiez-vous la bourse et le chapeau de Fortunatus; le cheval Bayard> Bride-d'Or^ RaMcan^ Y hippogriffe vous tendissent-ils la croupe à la porte Guillaume (1 ), je vous conseillerais de tout renvoyer à l'écurie, d'aller faire un tour au jeu de l'arquebuse, mon cher et premier Parnasse, et de retourner chez vous boire un coup. Cela vaudrait mieux, que de n'avoir vu qu'un étang, et quel étang ! Un étang bourbeux, un Lac Asphaltite qui renferme en soi pire que Babylone et Sodome ensemble ; gouffre dont la pestilente exhalaison ayant flatté l'odorat des vilains et des vilaines de province, ont fait de la capitale la sentine du royaume. Eh bien ! vous n'aurez pas vu tout cela. La belle perte ! Vous n'aurez pas vu l'Opéra, dont Despréaux a frondé les airs et les paroles de son temps, où travailla Quinault , et où vient de travailler, à sa honte et à la vôtre, notre illustre confrère M. Poinsinet ; vous n'avez pas vu la belle tragédie de Béverlei (2), où l'on se tue en se tuant à la détester, et que l'auteur ne se pardonnerait pas, tout académicien français qu'il est, s'il n'avait pour excuse qu'il n'est qu'un traducteur des Anglais, et que ce qu'il en a fait n'a été que pour relever sa patrie en montrant la supériorité de nos talents au prix des
(1) Porte de Dijon, du côlé de Paris.
(2) Béverlei, tragédie bourgeoise en cinq actes et en vers libres, imitée de l'anglais, par Saurin, jouée en 1768.
leurs. Vous n'aurez pas, dis-je, vu tout cela. Mirezvous, et, sans avoir bougé, vous aurez vu mieux que nos habitants, nos théâtres et nos trois académies. Vous aurez vu l'homme de bien, l'homme d'esprit, l'homme qu'en vain cherche et voudrait voir votre admirateur,
»> PIRON
« P. S. J'ai oublié de vous dire qu'en écrivant à notre illustre bienfaiteur, qui ne veut pas mettre de mon vivant ma tête entre des têtes de morts, je lui ai mandé mon régime de vivre. 11 est tel, qu'il soulagera, je crois, son impatience. L'affaire est de votre compétence. Si ce seigneur vous consulte là-dessus, vous verrez si je m'y suis bien ou mal pris pour reculer ou pour avancer mon apothéose. De la façon dont je m'en trouve, — gardez-vous bien d'éventer mon spécifique, — il n'y auraitpresque plus de malades que la Faculté, dont le bien-être consiste dans nos indispositions. Je parle à un vrai docteur, qui s'est plaint à moi que les confitures avaient pris, au dessert, la place du fromage, et qu'on ne finissait pas une bouteille entre huit ou dix convives de vingt à trente ans. Hélas ! mon Dieu, voilà ce qu'il vous faut. C'est chez les buveurs d'eau que les verseurs de médecine font leurs foins.
» J'oubliais aussi de féliciter ceux qu'a régalés le
docte Michault (1). Aliquid monstri alit. Ce repaslà ne manquera pas d'avoir de graves conséquences, dont la presse et quelques lecteurs gémiront. Je suis payé pour savoir d'avance à quoi m'en tenir. J'ai lu sa profonde dissertation sur le véritable auteur de l'ode du malheureux Lisandre, chantée par les garçons savetiers aux guinguettes ; j'ai vu dans nos divins Mercures, les curieuses recherches que ce savant communiqua à son célèbre confrère Marcus Albus Putridus, sur l'origine intéressante du mot aberij, à propos de l'immortelle tragédie d'Aben-Saïd (2) ; enfin, j'ai Iule fier morceau d'éloquence qu'il adressa au tribunal souverain de nos quarante infaillibles , pour lui reprocher son indifférence sur l'honneur que lui faisaient notre Ovide et notre Voiture; après cela, adieu au seigneur Amphitryon! J'ai dîné et m'en vais aussi soûl et aussi ennuyé que les soixante Bernardins sont sortis de Cîteaux. »
(4) Michaud (Jean-Bernard), membre de l'académie de Dijon, a publié de nombreux ouvrages. Né en 1707, mort en 4770.
(2) Àben-Saïd, empereur du Mogol, tragédie, par l'abbé Le Blanc, jouée en 4735.