LETTRE XLI A M. SAURIN
« 23 juin i 768.
» Vous ne pouvez, monsieur, faire part de vos productions à une personne qui prenne plus d'intérêt que moi à leur glorieux succès. Je vous remercie de l'honneur que vous m'avez fait de m'envoyer votre pièce, autant que du plaisir que m'en a fait la lecture. J'envie ceux qui vous auront loué dignement ; l'art leur aura fourni des expressions que la nature ici refuse à un sentiment aussi vif pour le moins que le leur. Je n'y vois de mal , sinon le dommage qu'une main qui présente les plus belles fleurs de si bonne grâce, au lieu de les cueillir sur la terre natale, ait fait l'honneur aux Anglais de les aller chercher sur leur mauvais terroir (1). Netteté, précision, élégance, énergie, belle versification ; quel dommage qu'une si belle jonchée de fleurs flatte l'orgueil d'une nation qui ne vous a fourni que la caisse grossière et la terre noire ! Les matériaux bruts de la carrière insulteront aux miracles de l'atelier, et les sonneurs
(1) Il s'agit de la tragédie de Béverlei.
du sermon au mérite de l'orateur. Ces honnêtes voisins n'aspirent qu'à nous avilir, et c'est de nous à qui tendra les deux joues aux soufflets, et Dieu sait si ces messieurs nous en font faute en se voyant la proie de nos poètes, de nos romanciers, de nos philosophets d'aujourd'hui ! Je les entends se dire : « Ces pauvres français sont drôles et gens de belle ressource. Nous leur avons escamoté, à beaux deniers comptants, leurs possessions d'Amérique et d'Asie, et, par représailles, pour venger leurs malheureux guerriers, au lieu d'épée, ils ont mis la plume à la main, et se dédommagent en pillant nos beaux-esprits. Vivent les hostilités à pareilles conditions ! à nous le profit et l'honneur ! Voguent nos galères , et grand bien leur fasse tout le reste!... »
» 0 turpitude ! Je le pardonne aux Warwich, aux Eugénie ; etc., etc. Sed^ tu quoque, fili!! Vous, monsieur, illustre fils d'un père célèbre que la patrie a pour ainsi dire deux fois embrassé et serré sur son sein, vous qui, par conséquent, devez plus que personne être jaloux de notre ancienne prééminence, et qui pouvez mieux que tout autre contribuer à notre gloire théâtrale, doué, comme on vous connaît, de la force comique et pathétique. . . Je ne vous crois pas devoir demander pardon de cette saillie d'un métromane échauffé des vraies beautés répandues dans votre dernier ouvrage. D'ailleurs , ne
parlé-je pas à un esprit sage, éclairé, modéré, qui n'est pas pour confondre la franchise amicale avec aucune sorte de mauvaise hardiesse, et surtout quand elle ne tend qu'à vous prouver le cas tout particulier que je fais de vos rares talents dans plus d'un genre, et la confiance que j'ai en votre caractère indulgent. Ce ne serait pas la première fois que j'aurais eu à m'en louer.
» En voilà trop de dit sur ce qui s'en allait sans dire sur mon compte. J'en veux aux Anglais. Ce sont des sots orgueilleux qui nous méprisent, et nous de plus sots agréables qui leur faisons la cour. On ne voit que petits anglophiletes parlant lettres et politique, les élever aux nues pendant qu'ils en rient. Tous ces bavard-eaux croient jouer le rôle héroïque de gens qui ont la justice de révérer le vrai mérite dans leur ennemi même ; on ne s'y trompe pas. Ils ne sont, ou que des fats insolents qui veulent se faire un honneur d'humilier l'auditoire, ou que des chiens couchants qui lèchent les pieds du maître brutal qui les bat. Vous, vos pareils et les miens n'en sommes les dupes. Si vous et vos pareils nous aidez à ne pas dégénérer, ils seront dans tous les temps à notre école, et de très-mauvais écoliers. Courage donc, messieurs les quarante! Pas tant d'éloges et plus de quoi s'en attirer ! La belle affaire que de louer, en comparaison d'être louable! Par exemple, suis-je bien avancé de vous trouver tel, et
d'en être encore à mériter de m'oser dire votre admirateur. »
LETTRE XLI1
A M. LEGOUX-GERLAND (4).
« Monsieur, hors d'état de pouvoir écrire autant que je voudrais, j'attendais l'arrivée de votre agréable pacotille pour n'en faire qu'à une fois. J'apprends à la douane que la voiture tardera peut-être encore deux ou trois semaines; et, comme mon luminaire pourrait alors être entièrement sous l'éteignoir, et que, d'ailleurs, je trépigne de vous remercier, quand même tous les sylphes auraient bu votre vin en route et qu'une seule goutte ne m'en parviendrait pas. Eût-ce été du nectar, le présent n'aura jamais valu l'offre; elle répond bien à votre réputation : car il n'est bruit que de vos bienfaisances particulières et municipales. J'en aurai été l'objet de toute façon, et voilà mon compte.
» 11 me reste à dire, Monsieur, qu'il fait bon oser rire et prendre la liberté de plaisanter avec vous.
(1) Réponse à une lettre du 5 juillet 4768.
Le joli tour qu'à la faveur d'un mauvais rêve, vous donnez à la peinture burlesque que je vous ai faite du régime de vie d'un pauvre poète bourguignon (1), en comparaison avec la pipe de l'un et la seringue de l'autre ! Vous êtes parti de là en bon prince et en faux prophète. Vous avez dit : Il a soif, versez à boire. Ainsi, j'ai bien opéré sans penser à malice, J'ai semé la zizanie entre votre maître d'hôtel et celui de vos chevaux ; l'un, zélé pour votre vin ; l'autre pour son foin (2). Je les vois se tenant tête l'un à l'autre, et le juge de paix à la fenêtre leur ordonnant d'aller boire ensemble et de se réconcilier devant la dive bouteille, avec défense d'y faire une libation avant l'emballage loyal et complet. 0 madame Bassenet ! n'égarez pas un si bel ex voto! J'y ai encore quelque foi. L'envoi viendra; le vin en sera d'un mois plus vieux et plus analogue à mes quatre-vingts ans. Il faut une bien pure générosité pour obliger des gens d'un âge qui ne leur peut laisser le temps d'une longue reconnaissance ! » Mon buste, qu'avec raison j'avais refusé cons-
(1) Voyez, dans la lettre XXXIX, les vers de Piron, vers auxquels M. Legoux-Gerland crut devoir répondre par un envoi de vin de Bourgogne,
(2) M. Legoux-Gerland lui mandait dans sa lettre qu'une querelle plaisante s'était élevée entre son cocher et son maître d'hôtel, à l'occasion de l'envoi du vin. Le cocher refusait de donner du foin pour l'emballage du liquide; mais M. Legoux, paraissant à la fenêtre, mit le holà entre eux en les autorisant à en boire une bouteille.
tamment, n'a-t-il pas aussi bien opéré de son côté (1)? Il a planté là mon nom pour s'appeler Priape, le plus diffamé des coquins de dieux de l'Olympe. Encore m'en félicitez-vous et voulez-vous que je m'en glorifie ! . . . Nenni , de par Dieu ! Qui pis est, sous ce nom vous m'avez guindé comme une caryatide.... Et pis que tout cela, votre imagination vive et riante n'aura pas manqué, dans les attributs et la légende, de confondre ses faits et ceux du poète....
(La suite de la lettre manque.)
(1) M. Legoux lui disait qu'une dame à petite bouche et à grand chignon, étant venue le voir et ayant jeté les yeux, en entrant, sur le buste de Piron, s'était écriée : « Ah! fi donc, Legoux ! vous avez fait mettre un Priape dans votre salon !