LETTRE XL1II A M. MARET
« Ce 7 août 1766 (i).
» Monsieur, et la lettre et l'envoi dont vous m'avez favorisé mériteraient bien une missive aussi prolixe au moins que celle dont j'ai fatigué les yeux de M. de Ruffey; mais les miens, d'heure en heure, me refusent de plus en plus le service. Vous y gagnez pour l'emploi du temps ce que j'y perds pour l'expression d'une juste et vraie reconnaissance. Je trancherai court, bien à regret, sur tout le bien que je pense et qu'on a dû dire de l'excellent éloge du grand et pauvre Rameau. M. Chabanon (2) a écrit en grand amateur de la musique, en musicien même plus attentif à l'étalage de son érudition en cette partie qu'à la gloire de celui dont il parlait. Sans faire parade de cette érudition qui brille çà et là et à propos dans votre beau discours (3), vous n'y êtes occupé que de ce qui va directement à l'éloge de
(1) En raison de sa date, cette lettre, qui nous est parvenue trop tard, devrait être classée la XXXIe.
(2) Chabanon (M. P.-G. de), de l'Académie. 1730-1792. Il avait composé, en 'H 64, l'éloge de Rameau.
(3) Le docteur Maret fit aussi un éloge de Rameau, éloge qui parut en 1766, et que l'auteur avait envoyé à Piron.
l'illustre défunt. Notre grand orateur en ce genre (M. Thomas), ne ferait pas mal de prendre là-dessus un peu de vos leçons, comme celui que vous devinez, sur la sobriété avec laquelle on doit user de l'antithèse. En un mot, votre panégyrique est, à mes yeux, la base fondamentale de cette musique funèbre. Le Pline et le Trajan marchent ensemble à l'immortalité. Vos propos ont le ton de force de la musique de Rameau, et vous arrivez tous deux à la gloire sur une même voiture.
» Entre autres beaux traits, un qui doit le plus affecter les esprits bons et justes, c'est ce que vous dites sur la malignité artificieuse des rivaux et de leur séquelle, race de vipères qui, de ma connaissance, a étouffé dans le berceau plus d'un talent dont nous avons faute aujourd'hui, tandis qu'ils épaulaient la médiocrité qui triomphe et qui nous inonde de toutes parts. Notre compatriote, sous son pied d'Hercule dijonnais, quoique sur le retour quand il se mit sur les rang, écrasa la race (1); l'harmonie couvrit bientôt le sifflement des serpents. L'immortel Rousseau et notre Crébillon , dans leur art, malgré leur supériorité, n'ont pas eu
(9) Rameau, sur la fin de sa vie, avait vu commencer la popularité des virtuoses italiens, « ce qui , nous apprend Diderot , le rendait sombre, triste, hargneux. » En outre, il eut des démêlés avec d'Alembert, au sujet des articles sur la musique publiés par J,-J, Rousseau dans Y Encyclopédie,
tout à fait le même bonheur ou le même courage. Ils étaient sur leur retour aussi quand le serpent A rouet étala sa première peau brillante au soleil, et éblouit nos badauds. ïlscarguèrent leurs voiles, et furent pour ainsi dire se cacher dans une anse, attendant que l'ouragan fût passé. Ils n'étaient pas faits pour pouvoir croire que cette bouffée pût tant durer. Ils connurent mal à qui ils avaient affaire. Il ne s'agissait pas ici du plus ou du moins de génie. Il s'agissait de brouillerie, d'impudence, de lucre et de manège. Voltaire leva son régiment et se rendit maître de la campagne. M. le colonel eut d'emblée, pour officiers subalternes, princes, ducs, marquis, etc. D'Argental (I), son fidèle Achates, se fit porte-enseigne, et sur le taffetas était écrit : Nul n'aura de l'esprit hors nous et nos amis (2) . Thiriot (3) fut fait tambour. Ce fut du petit clergé calottin à qui serait l'aumônier du régiment; les caillettes de tout parage du Marais et de Versailles formèrent le corps des vivandières; et les racoleurs enrôlèrent sans peine tout le badaudois. Ce régiment, aussi
(1) Argental (Ch. -Augustin Ferriol, comte (T), né en 1700, mort en 1788.
(2) Vers de Molière dans Les Femmes savantes. « A Paris, quand on dit : Cet homme est un fripon, cela ne signifie, la plupart du temps, autre chose que cet homme n'est pas de mon parti ou de ma cabale. » Grimm, tome vi, page 198.
(3) Thiriot, né en 1669, mort en 1772. Il fut, pendant toute sa vie, l'agent d'affaires de Voltaire.
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nombreux que celui de la calotte, s'étant donc, comme j'ai dit, rendu maître de la campagne, après avoir pillé tout le plat pays, mit le siège devant le Temple du Goût. Une escalade en fit l'affaire. Il fut emporté, profané, ravagé, mis sens dessus dessous, à ras de terre, et ne fut plus qu'un emplacement où le conquérant fit ériger sa statue.
» Les suites de ce bel exploit se trouvent répandues dans ma gigantesque lettre à M. de Ruffey. Ce sont, Monsieur, de petits mémoires pour servir à l'éloge du papa grand homme, si, par hasard, vous avez à le faire. J'en ai assez fourni, pour un cas pareil, sur le compte de l'abbé Le Blanc, votre nouvel honoraire. 11 y est parvenu, dit-on, à la faveur d'un présent de 10,000 livres, que M, Du Terrail consacre à vos prix :
Quiconque a l'or à tas a tout pouvoir en main; Mauvais ou bon, tout droit devant lui devient nul.
Ainsi, jadis un empereur romain
Par passe-temps fit son cheval consul.
» M. de Ruffey me mande que ce vénérable abbé ne pouvait digérer de me voir un de vos honoraires, sans le devenir. Ma petite vanité se serait bien passée de cet argument à fortiori qu'on lui prête et qui humilierait le dernier des capucins. Laissons-là les deux mérites respectifs; parlons des deux caractères antipathiques. Quand M. le pré-
sident De Brosses me fit l'honneur de m'ouvrir la porte de votre lycée, sans que j'eusse pris la liberté d'y frapper non plus qu'à toute autre, j'acceptai l'honneur d'entrer, pourvu que Le Blanc n'y fût pas. On me rassura sur ma crainte. La foi du contrat conditionnel est violée. Je ne suis pas homme à prendre des lettres de rescision ; mais je vous prierais volontiers d'une chose, c'est de nous faire à tous deux jeter le dé sur le bureau ou sur le cul d'un tambour à qui sortirait de lui ou de moi. C'est risquer le plus beau fleuron de ma couronne ; jugez, par ce trait d'humeur, de la part que je prends à votre bel acquêt. Je vous félicite bien, Messieurs, de la splendeur de votre séance, dont M. de Ruffèy a bien voulu me faire une brillante relation : je lui fais mon compliment particulier sur celui qu'il a mérité du prince. Il aura la bonté de m'excuser si, cette fois-ci, je me dispense de lui écrire directement. Quartier au pauvre aveugle ! Seulement, je vous préviens sur une légère espèce d'affront que vous me faites, pour la plupart, en acquittant vos lettres ou en cherchant des mains tierces pour me les faire tenir. C'est me supposer une grande indigence ou la plus honteuse lésine. M. de Ruffey dit spirituellement qu'en attendant que votre nouvel honoraire vous honore, ce sera beaucoup s'il ne vous méprise pas. Il est vrai que, ainsi que les grands, il est né très-méprisant; mais
la Providence y a mis ordre par l'association de M. Poinsinet, qui, du côté du mépris réciproque, lui tiendra tête et saura bien vous venger. Ils sont bons l'un pour l'autre ; et je sais bien pour qui je gage. On me parle aussi de mon buste, pour être mis en votre salle. C'est bien assez d'enrager vif de voir Le Blanc mon confrère, sans que j'enrage mort de voir à côté de mon buste un des siens qu'il a fait faire à Rome, aux dépens de M. de Marigny, et dont personne ne veut, excepté un pelletier qui, le prenant pour enseigne et lui mettant sur la tête un bonnet fourré, veut écrire au bas : « Au roi des Kalmoucks. »
» Je vous écrirai une autre fois sur l'article du très-célèbre Dubois, sculpteur, qui, comme vous dites, était mon parent; car c'était le père de ma mère qui a mis au monde Alexis Piron, qui vous aime, vous estime, vous remercie et vous admire.
» Mon adresse est : rue des Moulins , première porte-cochère à droite , entrant par la rue Saint- Roch. »