RETOUR SUR MOI-MÊME (3) — H
Enfin, Seigneur, enfin, le crime me fatigue ;
A vos divins genoux se met l'enfant prodigue ,
Dont les yeux tout en pleurs viennent voir aujourd'hui
Si les vôtres encor peuvent être pour lui.
Dans la juste terreur que me donne mon crime ,
Il me semble déjà voir s' entr1 ouvrir l'abîme
Où de votre fureur mille et mille instrumens
Etalent à mes yeux autant de châtimens.
Mon cœur même, saisi d'une honte mortelle,
N'attend que le moment d'une chute éternelle,
Et de mille remords se sentant déchirer
Loin d'en trembler de crainte, ose les désirer.
Dans ce terrible état, Seigneur, que je mérite,
Malgré le désespoir qui me trouble et ni agite,
(\) De Crébillon fils. (Note de Piron.)
(2) Du fils de Racine. (Id.)
(3) Premiers vers de Piron, en marge desquels il a dicté à sa nièce la note suivante (il avait alors 78 ans) : Il faut ici rabattre un peu de la force des termes; à dix-huit ans, je sortais d'une éducation sévère et pieuse, peut-être à l'excès : ses principes me grossissaient terriblement les objets. On ne traiterait que de petits écarts d'une première jeunesse ce que j'appelle ici crime. Voilà les premiers vers que j'aie faits de ma vie. En eussent-ils été les derniers !
Trois ans après, Piron composait VOde à Priape.
Je me suis souvenu dans mes iniquités,
Qui croîtraient en perdant V espoir de vos bontés,
Que ce Dieu tout-puissant dont le bras redoutable
Au cri de sa justice arrête le coupable,
Que ce Dieu qui poursuit et punit le méchant
N'est jamais inflexible aux cris du pénitent.
Vous-même l'avez dit , et c'est sur cet oracle
Que me jetant au pied de votre tabernacle,
J'ose emprunter ici la voix du Publicain,
Et vous tendre aujourd'hui ma criminelle main.
Périr ai-je , Seigneur ? Votre juste colère
Ne veut-elle donc plus que vous soyez mon père ?
Et malgré ma douleur, mes promesses, ma foi,
N'avez-vousplus, mon Dieu, que des foudres pour moi !. .
Le retour de mon cœur n'est-il pas légitime ,
Pour ne venir encor que d'un dégoût du crime ?
Ma voix n'a-t-elle plus d'accès jusques à vous ?
Et ne suis-je plus fait que pour votre courroux ?
Quelque juste que soit la douleur qui me presse,
Fuyons un désespoir qu'inspire la faiblesse ;
Espérons en un Dieu qui toujours eut pitié
D'un pécheur qui revient d'un cœur humilié.
ÉPIGRAMME
sur l'opéra de scanderberg
Œuvre posthume de M. de La Motte , poussée par lui jusqu'au 4e acte, inclusivement, et finie par La Serre, poète de 85 ans. La musique de Rebel et Francœur. Il ne réussit point.
Quatre chevaux à la gloire ont voulu
Mener le char du héros d'Albanie ;
Mais vainement V avaient-ils résolu.
Des deux premiers, le meilleur est sans vie (1) ;
Vautre bientôt lui tiendra compagnie (2) ;
Les limoniers ne valent guère mieux :
Vun est rétif (3) , et l'autre vicieux (4) ;
(•I) La Motte. [Sole de Piron.)
(2) La Serre, âge de 85 ans. (id.)
(5) Rebel. (Jtf.)
(4) Francœur. L'anecdote suivante, écrite par Piron, en forme de commentaire, complète les Mémoires cités page 4 :
Francœur élait le chevalier d'honneur de la Pélissier, chanteuse alors de l'Opéra, talonnée de tous nos petits étalons à talons rouges. M. Duliz, noble et riche Hébreu, parent de David et de la tribu de Juda, répandant l'or et les diamants, eut la simplicité de se présenter au concours. Il fendit la presse et fit bientôt tout reculer. Ses profusions lui acquirent, pour un temps, le privilège exclusif des entrées au petit coucher ; mais de grosses friponneries commises et recommises, suivant la coutume des lieux, lui crevèrent si fort les yeux qu'elles les lui ouvrirent. L'Israélite accabla d'injures la Samaritaine et parla de ravoir ses enjeux (I). Les élégies des bergers du Jourdain ne sont pas du tou
(i) D'après les Mémoires, M. Duliz était coutumier du fait. Quand il se brouillait avec ses maîtresses, il exigeait la restitution des riches présents qu'il leur avait offerts.
Sur qui n'y pense il fait passer la roue. Aussi le char, loin d'arriver aux deux, Reste à jamais enfoncé dans la boue.
de celles des bergers du Lignon. Celles en question mirent de si mauvaise humeur la bergère, qu'elle chargea son brave défenseur du soin de la venger.
Francœur vient courageusement au logis de l'Israélite désespéré qui partait pour la Hollande, monte, entre cavalièrement sans se faire annoncer, et, devant tout son monde, devant tous ses valets, lui tient de tels propos que ceux-ci, se tenant également pour déshonorés s'ils les souffraient, présentèrent à Monsieur le violon, du côté des fenêtres, une sortie plus prompte que n'avait été son entrée ; et de la belle façon dont ils s'y prenaient, l'auraient engagé à l'accepter, si le maître, l'homme du monde le plus débonnaire, n'eût généreusement employé ses forces et toute son autorité pour les en empêcher. Il lui donna même bénignement la main sur le degré pour lui servir de sauvegarde , et ne le lâcha que pour monter dans sa chaise de poste, qui l'attendait à la porte.
Un de ses domestiques, qu'il laissait à Paris pour diverses commissions, en fermant la portière, plein encore de sa juste indignation, jura tout haut que, s'il trouvait le drôle en son chemin, il ne lui ferait pas faute d'une volée de coups de bâton. Le bonhomme, sans dire ni oui ni non, sourit à cette saillie, et partit fort mal édifié des façons de faire de nos incirconcis. Quelque temps après, ce pauvre diable de domestique, ayant, en plein jour et en pleine rue, trouvé son homme, entra en compte avec lui et commençait le paiement. On crie à la garde ! 11 est arrêté et, de chez le commissaire, conduit au Châtelet. Malheureusement, il se trouva porteur d'une lettre de son maître, où, après lui avoir demandé compte de ses commissions, il finissait, comme en plaisantant, par lui demander s'il s'était tenu promesse. C'en fut assez pour bien des espèces de gens de toute condition, envieux des grandes richesses du contumax. Il n'y eut plus pour le maître et le valet qu'une seule procédure criminelle pour cause de machination. On mit la chose au plus grave et l'accommodement à un prix exorbitant; et pour l'instruire on n'emprunta pas moins que la plume d'un éloquent académicien français.
M. Duliz était aimé et considéré à La Haye ; il était cultivé par tous les ministres des cours étrangères, dont la plupart lui avaient d'essentielles obligations. Il leur montra les avis qu'on lui donnait et les pro-
ÉPIGRAMME