‹ uvres inédites de Piron (prose et vers)Chapitre 53 sur 78 · ANECDOTE · texte numérisé non relu

ANECDOTE

Sur la présente Epître, instructive pour mes pauvres frères en Apollon.

J'arrivai à Paris très-pauvre et tel que je me peins dans la préface de la Métromanie. J'étais porteur, pour toute ressource, de deux lettres de recommandation : l'une de notre premier président de Barbisey, l'autre de M. le marquis de Montmain, qui avait épousé une sœur de MM. de Belle-Isle. Ceux-ci commençaient alors la fortune éclatante qui a disparu avec eux. J'avais trente ans. Mes protecteurs parlaient avantageusement de moi et de mon honnête famille qu'ils avaient aimée et estimée de tous les temps. Enfin, ils me recommandaient très-vivement. La lettre de M. de Barbisey fut inutile. Celle de M. de Montmain parvint au comte de Belle-Isle qui, pour mon malheur, faisait très-peu de cas de son beau-frère, un des gentilshommes de ma province les plus estimables et les plus universellement estimés. Ce mépris si injuste réagit sur le protégé.

M. de Monlmain le pressait de me prendre pour son secrétaire. Je méritais bien autant cette place que cinq ou six paysans que depuis j'y vis monter. 11 m'envoya à son frère le chevalier, qui , faute de mieux , avait choisi le rôle de mystérieux et de taciturne. Celui-ci conservait bien précieusement et comme des oracles de Sibylles les manuscrits sans nombre de M. de Boulainvilliers, rêveries scientifiques, hérissées de grec, de latin, de gothique, d'histoires, de fables, de politique et de figures géométriques, astronomiques, astrologiques, etc. J'ai quelques études. J'écrivais bien Je lui parus propre à mettre au net tout ce griffonnage. A cet effet, il me fit conduire dans le bouge d'un laquais dont le grabat, le panier d'une chienne et une méchante table de cabaret composaient tout l'ameublement. Là, je pris possession de mon bel emploi vis-à-vis d'un soldat aux gardes, qui copiait d'autres misères à sa portée, moyennant vingt sols par jour. Le laquais m'apportait ma besogne et la remportait cahier par cahier. Je m'en acquittais du mieux que je pouvais, dans l'espérance que l'attention qu'on y ferait changerait mon sort. 11 en résulta tout le contraire. On trouva son compte à tenir le tout de la même main, et il y avait pour dix ans de travail. Je ne voyais que le valet ; le maître était plus invisible qu'un monarque d'Orient, et, qui pis est, ne me donnait pas le sou. Au bout d'un temps considérable, et le jour de l'an, j'attachai les vers qui précèdent au col de sa chienne, et je n'eus nouvelles de rien.

ÉPIGRAMME

A LABBE DESFONTAIiNES

Maigres auteurs, pour être gras à lard , Erigez-vous en censeurs téméraires , Et barbouillez des feuilles au hasard D'absurdités l'une à l'autre contraires.

Très-joliment vous ferez vos affaires.

Vous essuierez quelques petits chagrins, Serez parfois conspués, pris aux crins, Vilipendés. N'importe ! Vos bedaines S'arrondiront, et d'abbés Pellegrins Vous deviendrez des abbés Desfontaines (1).

AUTRE

AU MÊME

Père Burlon (2), quittant les ennemis (3)

De la maison du cardinal (4) Bérule,

Bonnet et robe il laisse tout , hormis

Pédanterie, insolence et férule.

Il s'assied donc dans sa chaise curule.

Comme sa classe il regarde Paris ;

Comme écoliers messieurs les beaux-Esprits ;

Comme avortons tout ce qu'ils font paraître ;

Il nous régente. Et quel en est le prix ?

U écolier fouette à chaque instant son maître.

(\) Desfontaines était gros comme un muid, et Pellegrin était plat comme une latte. (Note de Piron.)

(2) Burlon est le nom que Desfontaines , dans son édition furtive d'Avignon, prit après que l'Académie française eut eu le crédit de lui faire ôter son privilège des Observations, (frf.)

(3) Les Jésuites. (/(/.)

(4) Les RR. PP. de l'Oratoire. (Id.)

AUTRE

AU MEME

VAbbé qui critique Arouet Sur Pégase ayant mis la fesse, Dit, en faisant claquer son fouet :

Qu'on m'enlève sur le Permesse (1) !

Qu'on m'y dépose et qu'on m'y laisse ! Il croyait le Permesse un mont, Et c'est un fleuve très-profond.

Le cheval y vole avec 'joie , Flanque son cavalier au fond Et gaillardement vous le noie.

AUTRE

AU MÊME

Sur sa traduction de Virgile , qu'il vantait par-dessus toute chose.

Maudit sois-tu, fade et plat traducteur Qui, dans ta prose as fait passer Virgile !

(I ) Dans sa belle ode à la reine, il débute par dire à Pégase de l'enlever sur le Permesse. Ce pédant en litre, faule de savoir tjue le Permesse est un fleuve qui coule au pied de Tllélicon, en a fait un synonyme du mont Parnasse. C'est être encore assez mauvais écolier. (yole de Piron.)

Autant valait régaler ton lecteur

De l'Enéide, en latin d'Évangile.

Virgile est d'or et tu le fais d'argile.

Ce sont des fleurs qu'un fleuriste insensé

Transplante à faux dans un climat glacé j

De Raphaël d'insipides copies ;

De beaux pays où la peste a passé ;

Des mets exquis qu'ont touchés des Harpies.

AUTRE

AU MEME

Pourquoi le pesant Des fontaines , Plus pesant que feu Maumenet (1) , Fera-t-il toujours ses fredaines ? Lui-même il le dit franc et net :

C'est que son esprit fait binet Pour mettre sa cuisine en ordre ; Et s'il ne mord au cabinet, A table il n'a pas de quoi mordre.

[\) Maumenet (Louis), abbé, né en 1655, mort en 4746. Plusieurs académies de province ont couronné quelques-unes de ses poésies, ce qui ne les a pas garanties de l'oubli.

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