‹ uvres inédites de Piron (prose et vers)Chapitre 56 sur 78 · AU COMTE DE SAINT-FLORENTIN · texte numérisé non relu

AU COMTE DE SAINT-FLORENTIN

Pour le jour de Saint-Louis, sa fête, célébrée dans son salon.

Air : J'aime le pain, j'aime le vin.

Il est deux salons dans Paris,

Ville où tout charme abonde, Qui s'ouvrent à la Saint-Louis

Pour le plaisir du monde.

Vun tout le jour, dès le matin,

Reste ouvert au vieux Louvre (1 ) ; A Vhôtel de Saint- Florentin,

Aux flambeaux Vautre s'ouvre.

On ne parle, dans le premier, Comme en un lieu de gloire,

(I) L'ouverture du Salon de peinture au Louvre avait lieu le jour de la Saint-Louis.

Debout, pendant le jour entier,

De manger ni de boire.

Libre, joyeux et rubicond,

Chez le seigneur affable, On est assis dans le second,

Et bien assis à table.

Dans l'un se disent de grands mots,

Dans l'autre des mots drôles ; Là sont les ennuyeux propos,

Ici les gaudrioles.

Et tandis que, bredi-breda,

Non sans de grands mécomptes, On discute l'histoire, là;

Ici, l'on dit des contes.

Là, pour tout plat de son métier,

Oudry (1), par aventure, A l'huile nous sert du gibier

Tiré d'après nature.

Ici l'on nous sert des perdrix

Au rôt comme aux entrées ; Et bien d'autres pièces de prix

Mille fois mieux tirées.

Là, sur une ligne rangés,

En pastel et sous glaces, Sont quinze ou vingt fats rengorgés

Qui présentent leurs faces.

(I) Oudry (J.-B.), peintre et graveur, élève de Largillière, a peint une série de tableaux de chasse. Né en 4686, mort en 4755.

Ici, parmi les Jeux, les Ris,

Les Plaisirs et les Grâces, Ne sont que visages d'amis,

Ouverts et sans grimaces.

Là, dans les hauts, nous voyons peints

De grands tableaux d'église Où ne sont que portraits de saints,

Tous gens à barbe grise.

De celui seul qu'a peint Tocqué (1)

L'image est douce et belle; Aussi Binbin n'a pas manqué

D'en parer sa chapelle.

Là, de l'Albane l'on a beau

Donner les seconds tomes, Toutes ces Vénus en tableau

Ne sont que des fantômes.

Une, ici, préside au festin

Qui ravit à la ronde :

Plus belle, le verre à la main,

Que l'autre au sein de Vonde.

Laissons donc là ces curieux

Leur soûl mâcher à vide.

Nargue, amis, du plaisir des yeux !

Et vive le solide !

Comme entre les Amphitryons

Le grand Sosie opine,

(1) Tocqué (Louis), peintre de portraits, né en 1696, mort en 1772, était élève et gendre de Nattier. Il fut appelé, en 1760, pour faire le porlrait de l'impératrice de Russie.

J'opine que les vrais salons Ce sont ceux où l'on dîne.

Mais plaignez le pauvre Binbin,

Qui jadis fut des vôtres ; Il est banni, par son destin,

Des uns comme des autres.

Sans yeux, qu'ai-je à faire aux tableaux,

Quinze-vingt misérable ?

Sans estomac, à quel propos,

M' irais- je mettre à table ?

AU MÊME

En lui envoyant une chemise pour étrennes.

S'il est vrai, comme on le doit croire, Qu'être près du ministre, et le plus près de tous, Est le comble des vœux du courtisan jaloux,

Chemise, quelle est votre gloire !

Personne ne sera plus près de lui que vous.

Galante et gentille chemise, Oh ! qu'à de grands secrets vous allez être admise ! Sachez les ignorer ; voyez-les sans les voir.

Si celui qui vous aura mise

Vous soupçonnait de les savoir,

Fussiez-vous Frise et double Frise (1),

(1) Frise, ville des Pays-Bas, renommée pour ses toiles-

De vous non plus il ne se soucierait Que de sa première chemise :

Sur-le-champ il vous brûlerait.

Du reste, soyez peu surprise S'il ne vous mettait qu'une fois, Et ne faites pas la sottise De trouver cela peu courtois:

Diversité, c'est sa devise.

Baronne, comtesse et marquise Ont reçu même traitement :

Car il a changé constamment De belles comme de chemise.

AU MÊME

En lui envoyant un bonnet de nuit.

Monseigneur, en ces temps de crise et de tempête,

L'Etat, comme on sait, a besoin

De quelque saine et bonne tête :

De la vôtre ayez donc bien soin.

D'un bon bonnet, orné d'un peu de valencienne, Couvrez-la bien la nuit ; et que du jour de l'an Jusqu'au cinquième jour après la Saint- Etienne,

Avec la boucle, ce ruban Sur l'une et l'autre oreille et l'arrête et le tienne

Ferme et serré comme un turban, Afin que ce bonnet vous serve et vous maintienne

A l'abri des rhumes malins

Capables de brouiller les cerveaux les plus sains ;

Et qu'il ne soit pas même en vous, quoi quil advienne,

De le pouvoir jeter par dessus les moulins !

EPITRE

AU MÊME

En lui envoyant, pour contribuer à l'ameublement de sa petite maison à Rezons, une chaise percée carrée, à l'ordinaire, en face de laquelle étaient peints les dossiers de cinq volumes in-folio, avec cette inscription : Histoire des Pays-Bas.

V Amour a, comme la Folie, Chez nous ses petites maisons; Et j'apprends que la plus jolie Qu'il ait, vous l'avez à Bezons.

Vivez cent ans et davantage Dans cet agréable séjour :

Devenez ermite d'amour, Et soyez à votre ermitage Un peu plus souvent qu'à la cour.

L'oisiveté n'est pas d'usage

Parmi les gens de votre rang ;

Ils ont fort à faire, et, tout franc,

Vous ferez là très-peu d'ouvrage :

Mais vous y ferez du bon sang.

Et nous aimons, comme on peut croire,

Mille fois mieux votre santé

Que cette diablesse de gloire

Dont tout le monde est entêté.

Mieux vaut l'heure qu'on passe à boire

Que mille ans de nom dans l'histoire :

A table est l'immortalité.

Or çà, meublons la maisonnette

Et la meublons à petits frais.

Humble et modeste anachorète,

Sans donner dans le moindre excès,

Déjà vous aurez fait emplette

D'un bout de banc, d'une couchette,

D'un verre et de deux tabourets.

Il vous faut encor cette histoire :

C'est ^Histoire des Pays-Bas ;

Meuble, sans vous en faire accroire,

Plus nécessaire en tous états

Que bureaux, buffets ni qu'armoire.

Et vous sentirez mes raisons

Sitôt qu'approchera la foire ;

Car tous les ans, c'est fait notoire,

Vous avez la foire à Bezons!

Du reste, homme sage entre mille, De nous, bonnes gens, apprenez Quon met, dans cette histoire utile, Bien autre chose que le nez.

Vos petites affaires faites, Souvenez-vous en bien aussi :

Servez-vous de ce papier-ci Pour ne pas gâter vos manchettes (1).

(-1) Il y en avait une douzaine à dentelles dans la layette. (Note de Piron.)

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