‹ uvres inédites de Piron (prose et vers)Chapitre 57 sur 78 · ODE · texte numérisé non relu

ODE

Faite à double jeun

Sans crédit, sans argent, sans or, Le ventre plus plat que punaise, Un pauvre petit mot encor, Dieu de misère et de malaise !

Mon enthousiasme n'est plus L'effet de tes feux superflus.

Ce sont les noires Euménides Qui donnent la force à ma voix De sortir encore une fois Du fond de mes poumons arides.

Du fil de mes jours les fuseaux

Font leur dernières pirouettes.

Déjà, pour chercher ses ciseaux,

Atropos a mis ses lunettes.

Averti déjà par la mort,

Car on mène sa barque au bord

Pour y donner place à mon ombre ;

Et le jour, dont mon ventre est plein,

A mes yeux se dérobe enfin

Et les laisse dans la nuit sombre,

Bel exemple certainement, A ceux qu'une stérile audace Fait, sans provision d'argent, Courir à jeun sur le Parnasse !

On n'y mâche que du laurier, On n'y voit point de cuisinier; Point de tonneaux, point de marmite.

Pour bourret (1) et pour Apollon, De l'eau, du laurier, du chardon !

Beau ragoût pour un Sybarite !

Crèvent comme Denis ou moi De la faim canine ou de V asthme Ceux qui pensent de bonne foi Pouvoir vivre d'enthousiasme !

Puissent tous ces divins transports Qui m'ont mis la famine au corps, Muses, mettre le diable aux vôtres!

Et puisse ce diable, à la fin, Secondé d'un juste destin, Vous entraîner à tous les autres!

(-1) Nom vulgaire du jeune canard, en Normandie. C'est aussi l'un des noms vulgaires du bœuf et du veau.

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