ODE
Faite à double jeun
Sans crédit, sans argent, sans or, Le ventre plus plat que punaise, Un pauvre petit mot encor, Dieu de misère et de malaise !
Mon enthousiasme n'est plus L'effet de tes feux superflus.
Ce sont les noires Euménides Qui donnent la force à ma voix De sortir encore une fois Du fond de mes poumons arides.
Du fil de mes jours les fuseaux
Font leur dernières pirouettes.
Déjà, pour chercher ses ciseaux,
Atropos a mis ses lunettes.
Averti déjà par la mort,
Car on mène sa barque au bord
Pour y donner place à mon ombre ;
Et le jour, dont mon ventre est plein,
A mes yeux se dérobe enfin
Et les laisse dans la nuit sombre,
Bel exemple certainement, A ceux qu'une stérile audace Fait, sans provision d'argent, Courir à jeun sur le Parnasse !
On n'y mâche que du laurier, On n'y voit point de cuisinier; Point de tonneaux, point de marmite.
Pour bourret (1) et pour Apollon, De l'eau, du laurier, du chardon !
Beau ragoût pour un Sybarite !
Crèvent comme Denis ou moi De la faim canine ou de V asthme Ceux qui pensent de bonne foi Pouvoir vivre d'enthousiasme !
Puissent tous ces divins transports Qui m'ont mis la famine au corps, Muses, mettre le diable aux vôtres!
Et puisse ce diable, à la fin, Secondé d'un juste destin, Vous entraîner à tous les autres!
(-1) Nom vulgaire du jeune canard, en Normandie. C'est aussi l'un des noms vulgaires du bœuf et du veau.