‹ uvres inédites de Piron (prose et vers)Chapitre 6 sur 78 · SECOND VOYAGE DE PIRON A BRUXELLES · texte numérisé non relu

SECOND VOYAGE DE PIRON A BRUXELLES

n'avait négligé aucune occasion de le froisser ou de lui nuire; etPiron, comme nous l'avons dit, ne pratiquait pas le pardon des injures.

tome iv des Mélanges des Bibliophiles, Piron se plaint des menées et souterrains par lesquels Voltaire s'appliquait à barrer sa route. Voir, à ce sujet, la notice déjà citée de M. Edouard Fournier, chapitres m et v, où se trouvent décrites en partie les méchancetés gratuites qu'a exercées Voltaire contre Piron.

LETTRE X

A Bruxelles, ce lundi soir.

» Je ne vous écris pas de Valenciennes, ma trèschère tante, parce que je suis à Bruxelles. Donnezmoi une meilleure raison, et prenez-vous en à la chaise roulante de notre cher comte (2), qui m'a coulé pour ainsi dire ici en trente-six heures. Elle va toute seule. Je lui avais promis plus de beurre que de pain ; aussi lui ai-je tenu parole : elle est

grasse à lard.

» Quand je me vis à Péronne, hier à sept heures du soir, et cela sans y avoir pensé, savez-vous ce que je fis ? Le lendemain, c'est-à-dire ce matin, je n'ai plus voulu prendre de chevaux. Vous avez vu des petits garçons quelquefois avec un petit bâton

(1) Les lettres concernant ce second voyage portent cette suscription : « A mademoiselle de Bar, chez M. le comte de Carvoisin, rue des Saints-Pères, faubourg Saint-Germain, à Paris. »

Le comte de Carvoisin ayant hérité de l'hôtel de sa tante, y garda mademoiselle de Bar, qui continua probablement de remplir, auprès de la comtesse et de sa mère, le même rôle qu'elle avait rempli auprès de madame de Mimeure.

(2) Piron fit ce voyage dans la chaise-roulante du comte de Carvoisin, fait qui semble confirmer nos prévisions plus haut exprimées.

faire courir un cerceau devant eux ; j'ai fait comme cela. J'ai tourné le timon de ma chaise du côté de Bruxelles, et avec ma canne, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, je l'ai si bien mise en train, qu'elle allait comme une roue de gagne-petit. Quand elle a été dans ce bon branle et qu'elle n'a plus eu affaire de moi pour aller, je me suis mis à califourchon sur le timon, avec mon bonnet vert sur la tête, et haïe! N'oubliez pas que ce sont ici des pays bas et qui vont en descendant jusqu'à la mer. Nous allions donc grand train, comme je vous dis là, quand, avec ma lorgnette, j'ai aperçu d'assez loin un petit monticule qui nous allait arrêter. Qu'ai-je fait? J'ai profité de la rapidité de notre marche ; j'ai donné le branle à la chaise d'un tour de fesse ; il me passait trois grands pieds de timon entre les jambes ; je vous les fiche à toute bride dans le flanc d'une L>elle vache blanche comme du lait qui ne s'attendait guère ce jour-là à devenir cheval de poste. Le timon lui entre aussi avant que la canne de La Chaussée, à Livry, entrait dans le fumier. Voilà ma vache en fureur qui serre les fesses et galope comme un cerf. La pesanteur de ma malle l'aurait bientôt eu mise hors d'haleine si, par bonheur, elle n'eût passé entre deux beaux chevaux noirs qui marchaient côte à côte notre même chemin. La vache, de chacune de ses cornes, perce le collier de ces chevaux et les force ainsi à courir comme elle jusqu'à

Bruxelles, où je suis entré, comme vous voyez, dans une espèce de triomphe, précédé d'une vache blanche flanquée de deux chevaux noirs, et coiffé de mon bonnet vert, jambe de ci jambe de là, sur mon timon. Cela fait tableau.

» J'ai oublié de vous dire que j'avais eu le temps d'attacher la queue de la vache au timon avec ma jarretière. 11 ne faut qu'une omission comme cellelà pour ôter aux choses leur vraisemblance et nous faire passer pour des menteurs.

» Voltaire est ici, mais je ne Tirai pas voir, pour de bonnes raisons que vous saurez une autre fois, et que vous approuverez. Rousseau n'y est pas. Il est à La Haye depuis que Voltaire est à Bruxelles. Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage. Aimez-moi toujours un peu. Il n'est mal que bien n'en vienne. Le soir que je vous causai tant d'inquiétude, j'aurais donné toute chose au monde pour ne vous l'avoir pas causée ; mais à cette heure que le mal est passé, je ne voudrais pour rien au monde que vous ne l'eussiez pas eue. Je me croyais au rang des noyés sans cela. J'avais tort : pardonnez-le moi et continuez de me le faire avoir. Faites bien mes tendres compliments à M. de Carvoisin. Je compte son affaire faite : en ce cas. il va avoir des femmes à choisir : car toutes les femmes sont coiffées de cornettes (1). Espérons bien de toutes

(4) Allusion au grade de cornetie dont le comte était pourvu.

choses. Quel temps faisait-il le matin, hier, quand je partis! et pourtant jamais voyage fut-il plus beau qu'à votre éloignement près, le mien l'a été jusqu'ici ? »

LETTRE XI

« Vendredi, 22 juillet.

» J'ai reçu votre lettre du 7, où vous me mandez de ne point chimériser sur l'absence, de me tenir gai, de compter sur le souvenir de mon très-cher souverain et sur son indulgence au sujet de mon silence (1) ; de trembler du tonnerre qui a fait pisser au lit mademoiselle Vermunde ; de ne plus songer à la cornette, et, enfin, de charrier droit si je ne veux vous voir venir ici sur le cheval anglais pour me châtier. Mon plus çrand châtiment serait de voir ici ce que j aime : y puissent être a jamais ceux que je hais ! David ne souhaita jamais tant de mal à ses ennemis. 0 gens heureux! que le jugement priva d'imagination et dont l'esprit ne quitte pas le corps ! remerciez bien Dieu quand vous êtes en France et

{'\) Le comte de Livry.

à Livry, et que vos binbins d'amis sont en Hollande. C'est un grand bonheur pour le repos de votre âme.

» Entre autres âmes damnées que la Providence a confinées ici, il y a Rousseau, Voltaire et moi : ce n'est pas là un trio de baudets, non plus que trois têtes dans un bonnet. Nous logeons tous les trois porte à porte. Je fus voir Voltaire dès que je le sus arrivé : on le cela ; mais un moment après que je fus entré, on me vint prier de sa part à souper. Je n'y soupai pas, mais je le vis et il me cassa tendrement le nez à coups de joues. Je lui dis que sans doute il allait voir le roi de Prusse. Il me jura que non, et qu'il ne quitterait pas ses amis de dix à quinze ans pour un nouveau venu. Il appuya beaucoup sur son mérite, et établit pour la première qualité de ce prince, le goût qu'il a pour les gens de lettres. 11 m'en parla enfin comme du Thiriot du Nord. On ne saurait savoir précisément ce que vient faire ici ce grand homme (I); on sait seulement qu'il passe quatre à cinq heures par jour chez Pau pie, son libraire, et que celui du marquis d'Argens (2) achève

(1) Voltaire était allé à Bruxelles pour suivre un procès que la marquise du Chàtelet avait avec la maison HonsbroucL

(2) Argens (J.-B. Boyer, marquis d'), philosophe, littérateur, traducteur ; né à Aix (Provence), en 1704, mort en 1774 ; l'un des ennemis les plus acharnés du christianisme. Après avoir servi quelques années, il se retira en Hollande, puis à la cour du

d'imprimer quelque chose où Voltaire est maltraité, ces deux messieurs, après s'être entre-grattés quelque temps, en étant au dénouement de la pièce de Vadius et Trissotin. Ainsi Paupie pourrait bien répondre d'avance à quelque nouvelle Voltairomanie. Il s'est bien contenu devant moi sur le chapitre de Rousseau, et même devant Paupie , à ce que ce dernier vient de dire à Rousseau ; en sorte qu'il ne s'éloignerait peut-être pas d'un raccommodement, si les amis de Rousseau voulaient. Mais celui-ci, à qui j'en ai parlé, est entièrement converti; il est devenu parfaitement dévot : il n'y a plus de quartier. Il dit tendrement que ce serait livrer un homme de bonne foi comme lui à la trahison et à la fausseté, et qu'il ne se fie pas plus à la morale de Voltaire qu'à sa théologie. Moi, qui vois l'un et l'autre , j'entendrai bien des épigrammes. Mon dessein, au reste, n'est de faire ni le trigaud, ni le médiateur. Je courrais, à les rejoindre, le même péril qu'essuya le Crotoniate à déjoindre, et je n'y serai pas pris, je vous en réponds.

» Je dînai avant-hier chez le comte de Chavanne,

grand Frédéric, qui le fit son chambellan et directeur général de l'Académie de Berlin; revint en France, où il mourut. Auteur des Lettres juives, 8 vol, in-12; Lettres chinoises, 6 vol. in-13; Lettres cabalistiques, 7 vol. ; Philosophie du bon sens, 3 vol.; etc. Dans une lettre de mars 4754, adressée au marquis d'Argens, Voltaire l'appelle « très-révérend père en diable et très-cher frère. »

envoyé de Sardaigne, où tous les envoyés du monde étaient. J'y parus l'envoyé de Dieu, tant les fumées des vins d'Italie me rendirent brillant. Je vais faire la révérence à un ministre devant lequel il faudra prendre un ton plus grave. C'est monsieur l'ambassadeur de France (I) qui vient d'arriver et que, pour le coup, je ne pourrai négliger comme j'ai fait les autres fois. Je vous prie de bien assurer M. le comte de Carvoisin de mes ressouvenirs et de ma reconnaissance. Je conçois qu'il faudra que je sois de retour sans faute le 15, dès que son affaire est manquée. Je m'y disposerai. On est ici fort sensible à vos compliments, parce qu'on les croit aussi sincères qu'ils le sont, et on vous rend la pareille.

» Je vous réitère mes remerciements de votre exactitude à m'écrire. Elle est une des nécessités de ma vie. Xe manquez jamais, s'il vous plaît, de renouveler, à. chaque ordinaire, mes diverses assurances de divers sentiments à diverses personnes que vous savez. Je vois avec bien du plaisir vos allées et vos venues à Livry . Je suis où vous êtes, et c'est être devant mon souverain que de vous y savoir. »

(1) M. Dagien, chargé des affaires du roi à Bruxelles.

LETTRE XII

« Ce mardi 24, 25 ou 26 juillet (\),

» Je gagne tout doucement mon terme, sans avoir encore rien gâté et avec un intérieur plus tranquille que je ne l'avais les autres années. Dieu veuille que cela dure jusqu'à Paris ! Votre régularité à m'écrire ne contribue pas peu à ma sagesse, et je dors sur l'espérance que vous ne vous relâcherez pas.

» J'ai eu un rhume qui m'a fait garder la chambre trois jours, et qui est parfaitement guéri. J'en ai été quitte pour la retraite, la diète et de belle eau claire ; mais quant à présent, faites-la boire à notre chien, frère Lubin ne le peut faire (2). On ne peut se mieux porter que je fais. Voltaire, avec tant d'autres, a envoyé régulièrement chez moi ces trois jours-là : aussi hier, je ne l'oubliai pas dans mes visites. Il a déjà changé de logis. Son hôte m'en parla fort mal et me dit surtout qu'il avait plus besoin de demeurer chez un apothicaire que chez un marchand de vins. Il est Vrai qu'il voyage avec les provisions de Medalon (3). Je fus le chercher

(1) 26 juillet 1740.

(2) Refrain d'une ballade de Clément Marot.

(3) Médecin ou apothicaire.

chez son nouvel hôte, et je le trouvai sur sa chaise percée. Il me fit bien vite rebrousser à la salle d'audience, où il me suivit tout breneux. J'eus avec ce foireux-là une heure ou deux d'entretien aigredoux auquel je fournis assez joliment mon petit contingent. C'est un fou, un fat, un ladre, un impudent et un fripon. Un libraire de Bruxelles l'a déjà traduit devant le magistrat pour cette dernière qualité, et depuis quatre jours qu'il est ici, il a déjà pris six lavements et un procès (1). Les belles aventures de voyage ! Demain nous dînons ensemble chez le général Desbrosses. Je vous avoue que j'en ai une joie maligne. Je suis las du tête-àtête avec lui ; je ne les aime qu'avec de bonnes gens... Je ne lui en donnais que pour son argent, par l'inutilité qu'il y aurait eu de le pousser à un certain point entre quatre-z-yeux ; mais demain qu'il y aura grande compagnie, je l'attends. J'ai talé son jeu assez pour ne le guère craindre. 11 est avantageux en diable et demi, et prompt à l'offensive. Patience! disait Panurge, je vous gâterai mon

Diudenaut qu'il n'y manquera rien. Est-ce donc à

(1) Quelques années plus tard (17 mars 1749), Voltaire écrivait au roi de Prusse : «... Une fille jeune et beile ou non, vraiment, c'est bien là ce qu'il me faut! J'ai besoin de fourrure en été et non de fille. Il me faut un bon lit, mais pour moi tout seul, une seringue et le roi de Prusse. » (Lettres inédites de la marquise du Châtelet et supplément à la correspondance de Voltaire avec le roi de Prusse; Paris, Lefebvre, 1818; un vol. in-8°.

l'auteur de Corth à plier devant le faiseur de Zulime (1)? Qu'en dites-vous, ma Minerve ? Pour qui gagez-vous ? Au reste, l'envoyé de Sardaigne, que je vis aussi hier, et le général Desbrosses ensuite, m'ont dit tous deux qu'il leur avait dit beaucoup de bien de moi ; mais, outre que ces messieurs lui avaient donné le ton , c'est de cette sorte de bien qui ressemble aux saluts de protection. Je ne suis pas en Irlande, il n'y a plus de bleu, et nous nous réjouirons.

» Je rendis aussi ma première visite à M. l'am-

(1) La passion égare Piron et le. rend injuste. Quoiqu'il y ait des beautés incontestables dans ses tragédies, surtout dans Gustave Wasa, évidemment il a fait fausse route et forcé son talent en s'adonnant à ce genre. Il est probable que les lauriers moissonnés par Voltaire dans cette voie l'empêchaient de dormir, et que c'est en vue d'égaler ce rival qu'il à chaussé le cothurne. D'ailleurs, le vent soufflait alors à la tragédie. > De même qu'au siècle précédent, quelques auteurs comiques, Regnard en tète, avaient cherché vainement à faire un doigt de cour à Melpomène, — style du temps, — de même, au xvme siècle, les Boissy, les Marivaux, les Gresset, etc., tentaient, sans plus de succès, de sacrifier sur le même autel. Il paraît que chaque auteur tenait à honneur d'avoir fait sa tragédie. Cela le complétait et couronnait son bagage; mais Piron eut le tort de la récidive. Du reste, il avait débuté, en 1728, au Théâtre-Français, par une pièce bâtarde, participant de la comédie et de la tragédie {les Fils ingrats ou F Ecole des Pères), qui avait pu lui faire prendre le change sur sa véritable vocation. A ce sujet, dans une note accompagnant son Elégie sur Piron (1773, in-8°), Imbert dit avec raison : « Il est singulier que Piron ait le premier introduit ce comique larmoyant qui, depuis, s'est si bien naturalisé chez nous. »

En effet, La Chaussée n'est venu qu'après Piron, qui l'appelait, en se moquant : « Révérend père La Chaussée, prédicateur du saint vallon. » Singulier retour des choses d'ici-bas !...

bassadeur, dont l'hôtel m'avait déjà été ouvert pendant son absence avec toutes sortes démarques d'estime et d'amitié. Jugez si, avec les recommandations de madame de Tencin, favais à douter d'une bonne réception. Si je n'étais pas enchaîné aux circonspections que mérite mon aimable hôte, il serait devenu le mien et j'aurais huit jours de la semaine un couvert à sa table ; mais je me suis astreint, comme je l'avais déjà pratiqué depuis mon arrivée ici, au samedi seulement. J'ai été deux heures avec lui, tête-à-tête dans son.cabinet, à jaser de sa marotte, c'est-à-dire de l'auteur de Télémaque, dont il a recouvré le précieux manuscrit qu'il me fit voir comme l'homme à la tulipe ; et je vous avoue queje me sentais les mêmes mouvements de vénération que Son Excellence à l'aspect du précieux texte d'un si grand homme et de son portrait en grand qui était devant mes yeux. Vous connaissez comme mes passions s'expriment, et vous concevez que je n'eus pas de peine à bien faire ma cour. Dites à mon souverain (I) tous les biens du monde de son petit Binbin, qui se rend digne ici de sa protection, m l'excitez point à me la continuer; sa bonté n'a que faire de cela, et mon grand mérite se charge de tout. Ma foi, je deviens Voltaire, à quelque chose près. Priez bien Dieu que vos chats ne

(I) Le comte de Livry.

dansent pas la veille du jour que je serai sur le Mœrdick (1), afin que je n'y danse pas à mon tour. Demandez bien des pardons pour moi au maître de la maison (2) de ce que je ne lui adresse pas quelques lettres de mille pages pour l'amuser et le remercier. Je lui dirai pourquoi , quand j'aurai la joie de le revoir.. Ne m'oubliez pas quand vous verrez mademoiselle Vermunde et M. Dumontet ; partagez auprès d'eux mes obligations jusqu'à ce que je prenne, à mon retour, tout ce fardeau-là sur mes épaules. Et pour vous, si j'avais des yeux, quelle langue n'aurais-je pas avec le cœur que j'ai! et que ne me resterait-il pas encore à vous dire!

» Je ne vous dis pas combien d'amitiés M. le premier président de mon âme me charge de vous faire, ni tout ce qu'il vous prie de dire pour lui à notre cher comte. Cela serait trop long pour mes yeux et pour votre vive intelligence. »

(1) Moordyk, village des Pays-Bas, sur la rive gauche de Hollandsch-Diep, que l'on passe en barque, et où se noya, en 1711, le prince d'Orange, Guillaume de Frise.

(2) Le comte de Carvoisin.

LETTRE XIII

« Vendredi 29 juillet M 40.

» J'ai reçu votre lettre du 21 juillet, qui a mis, comme les autres, huit jours à venir, et où vous me mandez que M. de Livry se porte mieux ; qu'il n'y a pas d'apparence que M. de Carvoisin soit cornette, et que vous partez pour Livry dans le moment. Mais vous voilà donc devenue commensale éternelle de votre souverain ; vous allez manger toute ma part et ma place est prise. Je vous ferai bien déguerpir quand je serai de retour, vilaine gourmande. Allez-vous-en sur mon banc de pierre rêver à moi, sans vous ingérer de me dérober ma portion et mes éloges. Enfin, je remarque que depuis que la belle cuisine est bâtie, vous ne sortez plus des environs ; tenez, on aura eu toute la peine et mademoiselle en aura le plaisir. Oh bien ! faitesdonc l'inscription : je ne m'en mêle plus. Que ceux qui vont au réfectoire chantent l'office ! J'en mets mon joli bonnet vert tout de travers. Avertissez-en le noble ami de Coulican, et ne manquez pas de l'informer de ma réussite de mardi dernier chez le général Desbrosses. Chantez tous ma gloire et commencez ainsi le psaume :

Je chante le vainqueur du vainqueur de la terre, Binbin, qui mit à bas l'invincible Voltaire.

-» Rapportez-vous-en bien à moi. Si le sort des armes m'eût été contraire, je vous avouerais ma turpitude comme je mejacte. Mais ma défaite n'était pas possible. Voltaire est le plus grand pygmée du monde (1 ) . Je lui ai scié ses échasses rasibus du pied. Cela s'est passé devant les quatre nations (2) : vous voyez que ce n'est pas loin de chez vous (M. le comte, point de pommes !).

» 11 y avait le comte de Bentem, la seconde personne des Etats de Hollande ; M. Trevor, ministre

(1 ) Piron se croyait sincèrement et intrépidement, sinon supérieur, du moins égal à Voltaire. Cette prétention est de nature à faire sourire. Cependant il est juste de reconnaître que Piron a un avantage incontestable sur Voltaire, qui n'a jamais pu donner au théâtre une comédie viable, tandis que la Métromanie, cette œuvre de génie, comme l'appelle M. Villemain, vivra aussi longtemps, selon l'expression de Grimm, qu'il y aura un théâtre et du goût en France. La Harpe dit à peu près la même chose, ainsi que tous les critiques les plus autorisés du xvme siècle. Seul, protestant contre cet arrêt, un écrivain de nos jours veut à toute force que la Métromanie ne soit pas un chef-d'œuvre. Au surplus , le même auteur trouve des airs de famille entre la manière de Piron et celle de Gresset. Ce qui est le dernier mot de la fantaisie.

(2) Allusion au collège Mazarin, aujourd'hui l'Institut, voisin de la demeure de mademoiselle de Bar. On l'appelait collège des quatre nations, parce qu'il avait été primitivement destiné à recevoir un certain nombre déjeunes gentilshommes pauvres, tirés de quatre provinces de France, et qui y étaient élevés gratis. Pour y être admis, il fallait être noble d'extraction, au moins de quatre générations paternelles.

d'Angleterre; le marquis Arioste, italien, de la famille du divin Arioste; Voltaire, etc., etc. Vous voyez que les spectateurs valaient la peine du spectacle : aussi le jeu a-t-il bien valu la chandelle. Tout s'est passé le plus gaiement du monde, excepté dans le cœur altier de votre illustre momie (1 ) . Le bon c'est qu'il a cherché noise. Je lui faisais d'abord assez bénignement patte de velours, bien sûr que sa fatte majesté en abuserait ; ainsi a-t-il fait. Il a jugé à propos, avec une charité peu chrétienne, de me plaindre d'avoir perdu le plus beau de mon imagination à l'Opéra comique. J'ai répondu, avec un air de contrition aussi sincère que sa charité , que ce que je me reprochais le plus, dans ces écarts de ma muse naissante, c'était de m'être moqué de lui sur ce théâtre-là ; et tout de suite j'ai raconté la scène d'Arlequin sur Pégase qui culbute, aux deux premiers vers & Artemire, tous les vins du général, qui sont sans nombre et se sont changés en vins de Nazareth. Voltaire en est devenu butor; je n'ai plu lâché ma proie en lui demandant toujours pardon de la liberté grande. Ensuite je me suis mis sur mes louanges, et en homme qui songeait bien à ce qu'il disait, j'ai dit que du moins tout le peu que j'avais donné au Théâtre-Français avait réussi. 11 a bien \ite excepté Callisthène : c'est où je l'attendais,

(1) Voltaire.

ayant à lui répondre, comme je l'ai fait sur-lechamp, que c'était celle qui avait eu le succès le plus flatteur pour moi puisque c'était la seule dont il eût dit du bien ; et cela est vrai comme je vous l'ai dit dans le temps. J'avais si fort les rieurs de mon côté, qu'il a pris le parti de s'en mettre luimême (du bout des dents comme bien jugez), me disant, d'un air de protection, qu'il aimait mieux m'entendre que me lire. Dites la vérité, Monsieur, lui ai-je répondu, avouez que vous n'aimez ni l'un ni 1 autre. On n a pas eu de peine a tourner cette réponse de ses deux côtés, et c'a été le coup de grâce. De là en avant je n'ai été que de mieux en mieux. Le poëme du Cheval de bronze a donné lieu à la scène du monde la plus comique entre Binbin et ce héros. 11 était au désespoir de la profanation et de je ne sais quel ridicule agréable que cela jetait sur sa Henriade.

» En un mot, lisez la fable du Lion et du Moucheron> et vous lirez notre histoire ; et le tout sans la moindre aigreur, sans que rien de ma part ait eu le moindre air d'hostilité. Binbin toujours jusqu'au bout des ongles ; mais Binbin couronné d'acclamations, au point qu'il n'est plus ici question que de ma victoire, sans que je m'en mêle aucunement. Rousseau, fâché comme tout, l'a mandé à nombre de gens à Paris. « Voltaire, dit-il dans ses lettivs, est venu perdre ici la seule réputation à laquelle

il avait sacrifié toutes les autres : sa réputation de bel-esprit. » La vanité m'a donné des yeux pour en tant écrire ; mais, réflexion faite, j'ai vaincu avec si peu de péril, que j'en dois triompher sans gloire. Adieu ma vanité f adieu ma vue. Bonjour ma tante (>1 )iom ad'a sb ilusq hl ai 6fii f(s9§u[ nsïd 9mmoD siaab g

2jWï^ .^âns la correspondance de- Voltaire, ni dans celle de J.-B. Rousseau, nous n'avons trouvé trace de la passe-d'armes littéraire dont Piron rend compte. Se serait-il donné les gants d'une victoire chimérique, et les moulins à vent n'existeraientils que dans sa tête ? Cela n'est pas probable , puisqu'il cite nommément les personnages qui ont jugé des coups. Au surplus, la lutte admise, nous croyons volontiers que les rieurs ont été pour lui. D'après Grimm , « personne n'était en état de soutenir un assaut avec Piron; il avait la repartie terrassante, prompte comme l'éclair et plus terrible que l'attaque. C'était donc, à ce genre de combats à coups de langue, l'athlète le plus fort qui eût jamais existé nulle part. Voilà pourquoi M. de Voltaire craignait toujours la rencontre de Piron, parce que tout son brillant n'était pas à l'épreuve des traits de ce combattant redoutable. » Gazette littéraire, \ vol. in-18, 1854; Didier, p. m.

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LETTRES

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Il n'est pas mal, ce semble, de couper la correspondance de Piron par les lettres de mademoiselle de Bar. Outre que cette façon de procéder répandra de la variété dans ce recueil, elle donnera tout de suite au lecteur un avant-goût du style de notre héroïne, et permettra de juger jusqu'à quel point sont mérités les compliments que Piron lui adresse, en maint endroit, sur son esprit et son talent épistolaire.

Nous hésitons d'autant moins d'ailleurs à adopter cette méthode, qu'il n'est pas possible d'établir un ordre chronologique entre les lettres de mademoiselle de Bar, ces lettres indiquant simplement, soit la date, soit le jour de la semaine où elles ont été écrites, et jamais le mois ni le millésime. On pourrait donc, à la rigueur et sans inconvénient, les placer ici ou là, à volonté. Toutefois, quelques-unes citent des faits historiques ou littéraires qui nous ont permis de leur attribuer leur date véritable. En somme, nous n'avons rien négligé pour éviter les transpositions, et pour relier entre eux des incidents qui ont besoin parfois, pour être bien compris, d'être présentés dans un ordre logique.

orn mmod eïh ion

LETTRE I

Paris, le 22 avril.

•> Je suis très-aise que vous vous acheminiez vers Paris. Vous perdez beaucoup de n'y être pas. On canonise un saint Jean aux Carmes du Luxembourg, où tout Paris accourt comme il a coutume de faire pour toutes les curiosités qui arrivent dans cette ville. Ce saint fait des miracles qui ne sont pas de mon goût : ceux qui vont en bonne santé pour l'honorer reviennent estropiés sans que notre homme s'en embarrasse.

» Je vais demain à Passy voir mon cher amant le baron ( I ) , avec M . Medalon (2) , qui vous aime autant que moi. On a fait un compliment à la comédie aussi impertinent que les comédiens. On donne demain le Philosophe marié (3), en attendant Sce-

(1) On ignore quel est ce baron que mademoiselle de Bar, en plaisantant, appelle son amant.

(2) Médecin.

(3) Comédie de Destouches, jouée le 15 février 1727.

vole ■('!), tragédie, et Alceste corrigé (2) : c'est le terme.

» Les comédiens Italiens ont ouvert par une pièce d'un acte intitulée les Effets du Dépit (3). Cela est mauvais. Je ne sais qui en est l'auteur. Boissy est aussi embarrassé de son Français en Angleterre (4) que l'homme de la fable l'était de son bloc de marbre ; c'est-à-dire qu'il ne sait s'il en fera une historiette, un poëme épique ou une farce en deux ou trois actes. Dieu lui soit en aide ! La paix se confirme (5) et la grossesse de la reine aussi (6). Grand sujet de joie pour vous et pour moi ! Monsieur Swift est plus fou que nous deux ; nous n'avons imaginé que des châteaux en l'air; mais lui, fait voler une île comme une mouche (7). Je le lis actuellement. Je ne l'aurai plus quand vous arriverez. Il est imprimé chez la veuve Coutelier. 9jip d'ùh gfio? ob miBi sur. ois» dl «

(1) Reprise, probablement, de la tragédie de du Ryër, jouée la -première fois en- 1616.

(2) Tragédie de Boissy,' jouée en 4727, d'abord sous le titre àAdmète.

(3) Comédie en un acte, en prose, par de Beauehamps, aux Italiens, en 1727.

(4) Le Français à Londres, comédie en cinq actes, de Boissy, 3 juillet 1727.

(5) Guerre entre l'Espagne et l'Angleterre, etc., etc. Les préliminaires de paix furent signés à Paris le 31 mai 1727.

(6) Marie Leczinska accoucha, le 14 août 1727, de deux filles, Louise-Elisabeth et Anne-Henriette. Selon toute apparence, il s'agit de cette grossesse.

(7) Voyages de Gulliver, par l'anglais Swift.

LCTf tas 'tofr fliiDfeMéfââtiife : m mr wmos su

» Grand plaisir pour Paris : on joue demain le Naufrage de FI ami nia (1).

» On se porter bieni ici. Madame de Mimeure a été

debout aujourd'hui quatre beures. Si vous n'avez

pas été #DNjj)pB^I)j allez-y. 11 me faut des petites

boîtes et cent-un petits' colifichets. Je ne ris pas.

Vous ne serez pas reçu sans ce passeports Ml Petit

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ziaiIaiuoO 6VU97 &I xaria èmhqmi Jaa IL .saiov m Je crois que je n'ai que faire de vous dire que

voici une lettre de M. de Senas (3) ; vous le verrez

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bien de vous-même. Vous n'avez donc qu'à m'eneiliJ el enoa biods'b JOT ne : 3108 sh oit

(1) Naufrage (fe), comédie en cinq actes, tirée du Rudens, de 'IMàute, par là demoiselle Flàminiâ, jouée au Théâtre-Italien en

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r# Piron était alors à Rouen,' otrâëttà lettre lui a été ainsi adressée : « A monsieur Piron, chez la veuve Toussaint, dans la cour de la vicomte de l'Eau, a Rouen. » Il y retourna l'année suivante pour achever, dans la retraite.

(3) Le marquis de Senas d'Orgevaî, ami de Piron, auquel il envoyait, en cadeau, de Provence où il demeurait, du vin, de l'huile, des sardines, des olives, etc. Voir au ive tome des Mé-

voyer la lettre pour M. de Noirmoutier, et je renverrai par Bonneville.

» Je ne conçois pas les comédiens. Ils ont affiché pour aujourd'hui 5 mardi, les Serments indiscrets (]). Voilà ce qui ne s'est jamais vu. Une pièce qu'on siffle depuis le commencement du second acte jusqu'à la troisième scène du cinquième ; une pièce où l'on fait détaler les acteurs à force de crier : Annoncez ! — Croient-ils que le public s'en dédira et qu'il la trouvera bonne ? Je le désire plus que je ne l'espère. Le pauvre Marivaux doit être bien mortifié. La chute de sa pièce a été ignominieuse. Elle n'est pourtant pas sans -mérite,- puisqu'il est vrai qu'elle mérite son sort. On annonce une petite pièce en un acte , qui a pour titre le Procès des cinq Sens (2), Qu'est-ce que cela vous fait, puisque vous ne la verrez pas non plus que moi ?

» Le vase est encore entier sur le coin de la cheminée, malgré la visite d'une personne qui a dit qu'elle savait que vous aimiez les fleurs et qu'elle vous avait donné un bouquet de fleurs d'Italie qui n'avait point de prix, tant il était admirable. Vous l'avez donc perdu, puisque je ne l'ai pas vu.

langes de la Société des Bibliophiles français, les lettres que Piron lui a adressées.

(4) Les Serments indiscrets, comédie en cinq actes, en prose, par Marivaux; 8 juin 4732.

(2) Le Procès des Sens, comédie en un acte, en vers, de Louis Fuselier; 4 6 juin 4732.

» Le père Priou (1) m'a écrit la plus gentille lettre du monde. Je lui avais répondu d'avance. Votre aventure du petit garçon n'a point de prix, non plus que Loulou qui a repris sa douceur. Le prend qui veut. Il va à tout le monde dès qu'on l'appelle. 11 est tout comme il était lorsque je l'attrapai. Vos oiseaux font les délices du jardin. Ils ont fait taire la pauvre fauvette, tant ils vous ressemblent, c'est-à-dire tant ils bavardent. Le bec ne leur ferme pas malgré la pluie qui ne cesse de tomber. Je crois que vous ne pouvez guère vous promener.

» Je vous envoie une image que l'abbé de La Tassonnerie m'a donnée. Je l'ai baisée en la recevant. Nous sommes amis comme porcs. Il doit m'amener l'abbé Dandelot. Peu s'en faut que M. de Jaiguelins ne fasse le voyage de Colmar à Paris pour me voir, tant j'ai plu à ces bons allemands-là. que c'est merveille. Je ne m'en cuide (2) pourtant pas un zeste de plus ; mais je me cuiderai beaucoup si je puis vous ramener à la raison, c'est-à-dire au

sentiment du père Priou. »

(1) Nous avons de ce père Priou une épigramme autographe adressée à Piron, Un Lundi gras, et qui est, en effet, le carnaval de la pensée et du dévergondage. On nous dispensera de la publier.

(2) Cuider, penser, croire, de cogitare. Rabelais. — On remarquera que mademoiselle de Bar emprunte souvent des expressions et des tours de phrase à nos vieux auteurs, dont elle avait fait une étude si intelligente, si approfondie, qu'elle se les était comme assimilés. Plus loin, nous expliquerons cette particularité.

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» Madame l'Académie est orpheline de dimanche par le départ de madame4a marquise de Lambert, qui est partie ce jour-là, à six heures du soir, pour les espaces imaginaires (1). Dieu la maintienne en joie métaphysique, et nous envoie physique. Ainsi soit-il ! Cela sera si vous vous portez aussi bien que je. b1îob

» Sarrazin est venu vous chercher pour ce que vous savez. Je n avais rien a lui dire. 11 me dit, lui,

qu'on jouait le Temple dû Goût (2) âuxutarien»; que

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Voltaire y était déchire sans mesure, et vous criti-

tique sur quatre vers de Gustave, dont deux :

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La honte fait sentir je ne sais quels remords

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^y) Les deux autres, je ne m en souviens pas. On

joue samedi Pélopéefî). Mademoiselle Crosnier va

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:»ioY -iflie (4) Lambert (Anne-Thérèse de Marguenat de Cou réelles, marquise de), née en 4 647, morte le \% juillet 1733. qi<I oiltnT .{%) Le Temple du Goût, comédie en un acte, en vers libres, par Romagnési et Niveau; 4733.

(3) Pélopée, tragédie de l'abbé JPellegrin ; 4733. Il y a une anecdote au sujet de cette pièce. L'abbé Pellegrin, se promenant

bien. La dame de céans (1) s'est trouvée très-mal hier. Ce n'est rien par l'événement , mais nous avons eu peur ; elle est hors d'affaire aujourd'hui. Etes-vous encore seul ! Mandez-moi tout cela , et que maudit soit Omar !

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« Samedi au soir.

» Le compliment que vous me faites par une belle petite apostille sur la tragédie de Silva (2), vous huche et vous rehuche tout au beau milieu du trône du roi de Babylone. J'ai écrit le fait, et je n'y ai ni part ni demi. Vous dites bien que vous poussez

au Luxembourg avec un de ses amis, vit une feuille de papier qui contenait un modèle d'écriture sur lequel il n'y avait que des P. L'ami ramassa ce papier et demanda à Pellegrin s'il devinait ce que voulaient dire toutes ces lettres. — C'est, répondit l'abbé, la leçon qu'un maître à écrire a donnée à son élève et que le vent a fait voler à nos pieds. — Vous vous trompez, dit son ami. Voici le sens de cette longue abréviation ; tous ces P signifient : Pélopée, Pièce Pitoyable, Par Pellegrin, Poète, Pauvre Prêtre Provençal. Annales dramatiques ; '1811 , tome vu.

(1) La marquise de Mimeure était atteinte d'un cancer dont elle ne put guérir.

(2) Aucun des dictionnaires dramatiques que nous avons consultés ne fait mention d'une tragédie portant ce titre.

votre voyage, afin qu'il avance ; mais vous ne dites pas quand vous pourrez arriver. Il serait pourtant d'une grande conséquence que vous arrivassiez bientôt, si vous voulez voir une chose qui vous ferait grand plaisir, et qui peut cesser d'un moment à Tautre. €'est la demeure nocturne de Louis-Louis- Luiton, qui est aussi rembourrée, aussi matelassée, aussi remplumée J aussi veloutée , aussi glacée , aussi étoffée, aussi ornée que pourrait être celle d'un directeur de nonnes (1) ; en un mot, c'est la chaise à porteur de la pieuse joie. Cette chaise est, à cause de la lune ou de la présence des picards dans l'antichambre (2), affublée d'une toile qui la garantit de la poussière; et, grâce aux soins de l'utilité et de la capacité incarnées, les glaces sont baissées de peur de solution de continuité ; l'avisé Luiton, qui de ce s'est aperçu, bien et beau s'en accommode. S'il n'y a que moi qui le décèle, il pourra bien y rester jusqu'au grand jugement.

» Ne dépensez plus en émissaires pour me voir entrer chez M. le sarde des sceaux, ou en sortir : je ne le verrai qu'à Paris. Je dîne demain chez

(1 ) Il s'agit des oiseaux élevés par Piron et que mademoiselle de Bar soignait en son absence.

(2) Nous ne savons ce que mademoiselle de Bar veut dire par •picards. Peut-être désigne-t-elle ainsi les chats qui rôdaient dans la pièce voisine, et qu'elle appelait picards par allusion aux hérétiques de ce nom qui parurent en Hongrie au xve siècle, et qui prêchaient la communauté des femmes. Voyez Le Duchat.

Lalouette. L'un et l'autre vous remercient des complimens que vous leur faites. La pauvre mademoiselle Perrot a un mal d'yeux horrible, tant la veste de M. Boulet l'a éblouie : voyez la force de l'imagination ! J'ai vu M. Le Vaée, à qui j'ai rendu ce qui lui appartenait, ou ce qui ne lui appartenait pas. J'ai oublié de mettre dans la poche de votre culotte le tire-bouchons de mademoiselle Desmarest, pour ajouter à tous vos bijoux. On joue aujourd'hui le Badinage (1 ) . Je ne fermerai ma lettre que demain, si j'en apprends quelque chose, je vous en ferai part.

» Ce Dimanche.

» Je ne sais pas la moindre chose du Badinage. Passez-vous-en. »

(1) Comédie en vers libres, par Boissy, jouée en 4733 à la Comédie-Française. On trouve dans cette pièce d'assez jolis détails, comme aussi une critique dure et fausse de la musique de l'opéra (YHippolyte et Aricie, composée par Rameau. — Annales dramatiques ; 4 808, tome Ier.

LETTRE V

« Hé bien ! vieux Tobie (1 ) , il faut donc un arrêt du Sénat pour vous obliger à m'écrire. Vous faites donc bien le débauché puisque vous ne trouvez pas un moment pour réfléchir que je suis en peine de votre silence. Vous portez-vous bien ? Tant mieux ! J'en suis fort aise, et moi aussi... J'aurais eu bien du plaisir à vous voir ici. C'est le plus beau lieu du monde ; des eaux comme à Versailles et des gens comme à bâbord (2). J'y gruge que c'est merveille : cela va bien pour l'appétit. Ne songez pas à venir; quelque plaisir que j'eusse à vous voir, j'y renonce, parce qu'il n'y a pas un seul cabaret où l'on puisse descendre et nïanger un morceau ; et encore une petite raison, qui est la plus forte : c'est que j'ai dilapidé mon écu dans les vignes pour acheter du raisin à cinq ou six gueules fraîches qui me suivent comme des barbets.

» M. Baudart doit venir samedi ou dimanche, mais fort peu, entendez-vous. Cela ne conviendrait nullement, à cause de la lune. Mandez-moi tout ce

(1) Allusion à la faiblesse de la vue de Piron.

(2) Cette lette a vraisemblablement été écrite d'une maison de campagne de la marquise de Mimeure.

que vous savez et tout ce que vous ne savez pas. Bonjour hibou ; aimez bien hibouse. Si notre ami Faget (I ) avait fait ressource, ou que son impudence lui pût procurer un carrosse, des ânes ou un tombereau pour pouvoir venir avec ce truand de Medalon et mon pauvre Condridies, on ferait jouer les eaux pour eux comme pour des honnêtes gens. Ils n'auront jamais occasion de les voir parce que nous n'y reviendrons plus. Il y fait trop froid : notre petite complexion ne s'accommode pas de cet air-ci. »

(4) Médecin, élève de Petit et ami de Piron, qui fit l'inscription suivante pour être mise au bas de son portrait :

Tel fut le célèbre Faget, Aine d'un illustre cadet ('!).

Tous deux, par de brillantes cures, En France également connus; De Mars Tun guérit les blessures, Et l'autre celles de Vénus.

(4) Chirurgien-major de la gendarmerie.

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