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SUITE DE LA CORRESPONDANCE
LETTRE VI
» A Paris, ce 16 octobre.
» Tout vient à point à qui sait attendre. Voilà commencer une lettre tout justement comme aurait fait Sancho Pança, avec la différence cependant que le proverbe aurait été applicable à ce qu'il aurait voulu dire ; pour moi , je ne sais point du tout comment je pourrai raccrocher à ma pensée. Mais que j'y réussisse ou non, je ne recommencerai pas ma lettre. Quatre lignes sont pour moi les travaux d'Hercule. Personne ne s'en douterait en voyant ma prolixité ; mais j'ai mes raisons pour être prolixe. Le proverbe s'éloigne, je vous étourdis par mes inepties , vous ne savez plus où vous en êtes , ni moi non plus ; tout est confondu , le chaos est ressuscité, je jette mon bonnet par-dessus les moulins. Faites-en de même. Bon ! Voilà qui est à merveille. Or, écoutez-moi maintenant , et ayez de la foi , car rien n'est plus vrai que ce que je vais vous dire.
» Mademoiselle Salle, tant vantée et tant chantée
pour ses rares talens et son austère sagesse (1), a su plaire, et gagner le cœur, malgré tout cela, d'un cavalier français très-connu lui-même par un mérite supérieur et par une vertu très-épurée , (qui se ressemble s'assemble). Ce cavalier donc a cru ne pouvoir trop faire pour ce prodige (ce sont ses propres termes), que de lui proposer de l'épouser et de la faire dame de son âme et de vingt-neuf belles mille livres de rente; (le proverbe pourrait bien être fourré là- dedans, mais passons). La demoiselle , ainsi que Dieu quand il créa le monde, trouva cela bon et consentit à tout. Aussitôt , on ordonne les équipages, on arrête des femmes diri-
(I) Mademoiselle Salle, célèbre danseuse de l'Opéra, était citée comme un prodige de vertu. Voltaire s'exprime ainsi sur son compte :
De tous les cœurs et du sien la maîtresse , Elle alluma des feux qui lui sont inconnus :
De Diane c'est la prétresse ,
Dansant sous les traits de Vénus.
Voici d'autres vers sur mademoiselle Salle :
De son art enchanteur tout reconnut les lois : Dans Londres, dans Paris, tout, vola sur ses traces. Elle fut sans égale, et parut à la fois Elève des Vertus et rivale des Grâces.
Quoi qu'il en soit, la sagesse de cette danseuse trouva des incrédules et n'était pas généralement reconnue de son temps. On peut consulter à ce sujet les A?ma,ks dramatiques, tome vnr, page 239. Paris. 181 1 : Capelle et Renaud : 9 vol. in-8°.
gées par des Sulpiciens ; on loue une belle maison dans notre faubourg; on fait des meubles et une livrée magnifique. Tandis que tout cela se prépare, le jeune gentilhomme passe en Angleterre pour arrondir ses vingt-neuf mille livres de rente par son mérite et sa vertu : il lui manquait quelques oboles. Mais ces stupides Anglais, gens sans entendement et peu connaisseurs en vrai mérite, n'ont, dit-on, en nulle façon du monde, voulu coopérer à l'arrondissement de la somme; de sorte que notre jeune seigneur est revenu , revient, ou reviendra, tout comme Jean s'en est allé. Mais de ce ne vous guémentez (1); car si la demoiselle n'en voulait rien rabattre, le généreux M. de Voltaire ne laisserait pas pour si peu son féal Thiriot dans la nasse (2). Je crois qu'à tant de vertu, vous avez aisément reconnu l'ami de ce célèbre auteur : car dis-moi qui tu hantes, et cœtera. Ce principe-là posé, vous allez donc être d'un orgueil effroyable; mais non, je faux (3). Le généreux génie qui se manifeste à vous et qui a la bonté de vous rapprocher de sa génierie, n'est point orgueilleux, donc, vous ne le serez pas. Enfin, je vois que vous allez être un homme admirable : car dis-moi qui tu hantes, et cœtera.
(1) Guémenter (se), plaindre, s'enquérir. Rabelais.
(2) Dans l'embarras, dans une mauvaise affaire.
(3) Le passage qui suit fait supposer qu'il existait alors des relations assez fréquentes entre Voltaire et Piron.
Et à-propos de cela je sors du sabbat, où deux sorciers de Beauvais, l'un jeune et l'autre vieux, sont arrivés à califourchon sur des croix du pays. On a baisé le c. . du bouc, et moi aussi. On a parlé sans s'entendre, on a dit, et lu, et récité cent mille impertinences. J'ai fait comme les autres : car dismoi qui tu hantes, et cœtera.
L'abbé vous embrasse (1). Il n'aura reçu votre lettre qu'en rentrant, puisque je n'ai reçu la vôtre qu'après l'avoir quitté. Il part demain, à quatre heures du matin, pour Breuilpont. Il vous prie de lui écrire et de faire mention de la dame du château dans votre lettre. Elle aime à être dans votre souvenir parce qu'elle vous aime beaucoup; et si on vous envoie quelque poisson, ne mortifiez pas F amour-propre , qui est plus grand qu'un jour sans pain, La modeste et gentille maîtresse de Galba vous fait mille compliments. Tournezlui une pauvre fois le bec dans la première lettre que vous m'écrirez. Votre chat noir et votre chatte blanche se promènent tant que le jour dure dans le jardin des moines (2) ; on n'en saurait
(1) L'abbé Legendre, vraisemblablement.
(1) A cette époque, Piron demeurait rue Saint-Honoré, près du couvent des Capucins. Ce couvent était où est maintenant le côté ouest de la place Vendôme. Il fut démoli en 1790, ainsi que l'église qui y attenait, et sur l'emplacement on a percé les rues Castiglione et du Mont-Thabor. On y avait également construit une salle de spectacle, dite Cirque Olympique. Comme on le
chevir (1). Ils ne sont que griffes et dents, mais de cela peu me chault. J'ai bien autre chose en tête et qui m'embarrasse infiniment. Conseillez-moi, mon père en Dieu.
Le diable me tente de tous prier de faire cent mille compliments de ma part à M. le comte (2). Mais j'ai peur que cela ne soit trop familier de le faire en langue vulgaire. Comment ferons-nous? Vous n'en savez rien. Ho! bien, bien, je lésais, moi. Traduisez-le-moi en grec; mettez-y beaucoup de respect, mais beaucoup plus de tendres sentiments de reconnaissance pour toutes ses bontés envers sa vieille Liénarde. Bonjour, Tobie. Datez vos lettres.
LETTRE VII
« Ce Mardi.
» Je reçus hier trop tard votre lettre pour y pouvoir répondre. J'y réponds aujourd'hui. LePetit-
verra aux Poésies inédites, Piron avait obtenu des Capucins les clés de leur jardin pour pouvoir se rendre directement de chez lui aux Tuileries.
(1) Venir à bout de quelqu'un; lui faire faire ce qu'on veut. Montaigne.
(2) Le comte de Livry.
Maître (1), dont vous me demandez des nouvelles, a été traité et reçu comme un ehien dans un jeu de quilles. En vérité, je commence à croire que le pauvre Marivaux radote, et qu'ainsi que le monseigneur l'archevêque, il aurait grand besoin d'un Gil Blas qui lui conseillât de ne plus composer d'homélies : car ce qu'il a donné sous le titre du Petit-Maître n'a nullement les qualités nécessaires pour être appelé comédie. C'est un fatras de vieilles pensées surannées qui traînent la gaine depuis un temps infini dans les ruelles subalternes et qui, partant, sont d'un plat et d'une trivialité merveilleuse. Enfin, il n'y a ni conduite, ni liaison, ni intérêt ; au diable le nœud qui s'y trouve ! Il n'y a pas la queue d'une situation. On y voit trois ou quatre conversations alambiquées à la Marivaux, amenées comme Dieu fut vendu, et tout le reste à l'avenant; en un mot, il n'y a pas le sens commun. Aussi le parterre s'en est-il expliqué en termes trèsclairs et très-bruyants ; et même ceux que la nature n'a pas favorisés du don de pouvoir s'exprimer par ces sons argentins qu'en bon français on nomme sifflets, ceux-là, dis-je, enfilèrent plusieurs clés ensemble dans le cordon de leur canne, puis, les élevant au-dessus de leurs têtes, ils firent un fracas tel qu'on n'aurait pas entendu Dieu tonner : ce qui
{\ ) Le Petit-Maître, comédie en trois actes , en prose , do Marivaux , jouée en 1734.
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obligea le sieur Montmeny de s'avancer sur le bord du théâtre, à la fin du second acte, pour faire des propositions d'accommodement, qui furent de planter tout là et de jouer la petite pièce. Mais vous connaissez la docilité, la complaisance, la douceur du bénin et accommodant parterre. Il se mit à crier à tue-tête qu'il voulait et qu'il ne voulait pas ; puis il voulut enfin. Il fallut passer par ses baguettes avec toute la rigueur possible; mais admirez ce que c'est que d'aller au feu ! cela aguerrit. L'auteur et les comédiens prirent apparemment goût à cette petite guerre-là, puisque dimanche ils s'escrimèrent encore avec le divin parterre, qui, de son côté, fit de si hauts faits d'armes, qu'il mit à fin l'aventure. Requiescant in pace.
» La pauvre géline avec ses poussins a donc bien des maux (1). Vraiment, je le conçois bien. Gardez qu'il faut qu'elle aille en haut, en bas, à droite, à gauche, derrière, devant, et de tous les côtés ; et qu'avec tout cela il faut qu'elle mette encore deux perruques et deux chemises par jour. Oh! c'en est trop pour mignonne cacagéline. Mais au vrai, sérieusement parlant, m.... en mon nez (2), il faut brûler quelques soupers : car, après tout, il ne faut
(1 ) Il s'agit de Piron, que mademoiselle de Bar compare à une géline, c'est-à-dire une jeune poule grasse.
(2) On voit que mademoiselle de Bar avait lu le Moyen de parvenir, de Béroalde de Verville.
pas revenir malade. Mais gueule ira toujours son train.
LETTR