E VIII
«Vendredi soir, 13 juin.
» Vous disputez donc contre toutes sortes de raisons ; mais il est inutile de vous répéter ce que vous disputez : vous le savez mieux que moi. Il n'est question que de vous prouver en peu de mots et clairement que votre thèse est fausse de tous points. C'est ce que je vais faire très-nettemen ( j.
» Les sens, que le supérieur (2) admet comme le souverain bien et le seul plaisir décidé que l'homme puisse prendre, étant une faveur de la
(1 ) La dissertation "qui suit est un fort bon modèle d'amphigouri, de galimatias double, dirait Boileau. Mademoiselle de Bar s'y moque de l'abbé Legendre, de Piron, et des savants en ws, que la rage de tout expliquer, de tout définir, embarque souvent dans des divagations sans issue. C'est une plaisanterie dans le goût de Molière, une réminiscence de quelques-unes de ses comédies. Aussi mademoiselle de Bar aurait-elle pu finir par le fameux ergo du docteur Sgaranelle, qui, essoufflé et à bout d'arguments, s'écrie : « Voilà justement ce qui fait que votre fille est muette ! »
{%) L'abbé Legendre.
nature envers l'humaine engeance, on ne peut disconvenir que la toute-puissance, ou la nature, ou tout, comme il vous plaira de nommer ce qui nous a gratifiés de ce qui nous fait tant de plaisir et tant de mal, n'ait eu en vue trois choses : les sens, l'imagination et les passions. Par les passions, je n'entends pas les sens qui les produisent, ni l'imagination qui les excite et les entretient; j'entends le mouvement de l'âme et des esprits causé par les sens et par l'imagination, et qui agit à son tour sur la cause qui les produit : car tout cela n'est qu'une circulation de sentiments et de mouvements qui s'entretiennent et se reproduisent. Si les sens produisent les passions, les passions, en échange, par le mouvement qu'elles excitent dans le corps, unissent les sens aux objets sensibles. Si l'imagination excite les passions, les passions, par le contrecoup du mouvement des esprits, réveillent l'imagination ; et chacune de ces choses s'entretient et est reproduite par l'effet dont elle est la cause, tant l'économie du corps humain est admirable.
» Tirons des conséquences justes de tout ceci ; elles confondront votre opinion et feront triompher celle de notre infaillible supérieur.
» Les passions sont des mouvements de l'âme qui accompagnent celui des esprits et du sang, et qui produisent dans le corps, par la construction de la machine, toutes les dispositions nécessaires
pour entretenir la cause qui les a fait naître, à la vue d'un objet qui ébranle l'âme. Supposons que cet objet soit un bien ; il se fait deux cours ou deux épanchements d'esprits animaux du cerveau dans les autres parties du corps : les uns se répandent dans les membres extérieurs, les pieds, les bras ; et si les pieds et les bras sont hors de service, dans les poumons et les organes de la voix, afin de nous disposer, et ceux qui sont avec nous, à nous unir à cet objet. L'autre partie s'insinue dans les nerfs qui répondent au cœur, aux poumons, au foie et autres lieux, pour proportionner la fermentation et le cours du sang et des humeurs par rapport au bien présent. De sorte que la trace, que la présence du bien, ou l'imagination, laisse dans le cerveau, et qui détermine ces deux épanchements d'esprits, est entretenue par les nouveaux esprits que ce second épanchement tâche de fournir au cerveau par les secousses réitérées et violentes dont il ébranle les nerfs qui environnent les vaisseaux où sont les humeurs et le sang, matière dont les esprits se forment sans cesse. Comme tout doit être plein d'esprits, depuis le cerveau, originels nerfs, jusqu'aux extrémités des mêmes nerfs, qui se distribuent dans les membres, la trace du bien répandant avec force les esprits dans toutes les parties du corps pour leur donner un mouvement violent et extraordinaire, ou leur faire prendre une posture
forcée, il est évident que le sang monte à la tête promptementparl'action desnerfs qui l' environnent, autrement le cerveau ne répandant pas assez d'esprits dans les membres, on ne pourrait pas conserver longtemps l'air, la posture et le mouvement nécessaires à l'acquisition du bien et à la fuite du mal. et cœtera (I). Ce qui vous prouve, clair comme le jour, que notre bien-aimé supérieur a raison. Rendez-vous, et de bonne grâce, et remerciez les dieux passés, présents et à venir de m'avoir pour vous éclairer dans vos erreurs.
» Dites à Tonton (2) que sa féale muse éclopée a fait recrue d'une béquille. Le récit de vous et du petit garçon est charmant en prose, léger, précis, plaisant, en un mot , à la Rabelais ; et en vers, tarare ! Pour les pauvres chênes, ils me font grande pitié : leur chanson m'a touchée beaucoup. Je suis très-embarrassée dans cette affaire; car je veux que tout le monde vive , et si le pauvre piquebois ne peut manger que de ces chênes-là, comment faire? Ajustez tout cela pour le mieux.
» J'ai trouvé hier, jeudi, écrit sur votre porte, que M. de Livry était venu pour vous voir, je ne sais
(1) Nous ne suivrons pas plus loin mademoiselle de Bar dans ses savantes théories. Il suffira au lecteur d'avoir un échantillon de ce qu'elle pouvait faire en matière physiologique, quand elle voulait bien s'en donner la peine.
(2) Mademoiselle Quinaull, à laquelle le comte de Livry avait donné le surnom de Tonton. Plus loin le lecteur saura pourquoi.
pas quel jour, car je n'étais pas montée là-haut depuis celui de votre départ. Je n'ai pas trouvé un moment aujourd'hui pour aller chez Galba, tant il a fait vilain. J'irai demain sans faute, plût-il des hallebardes. »
LETTRE IX
« Ce vendredi matin.
» Si vous aviez fait passer votre homme à Bondi (1), à la poste, cela aurait raccourci son chemin. J'ai reçu votre lettre mercredi, à six heures du soir, et j'y ai répondu sur-le-champ.
» Je vous remercie de votre aide pour mourir de chaud. Je n'en ai plus affaire : c'est besogne faite ; et d'ailleurs voilà le frais venu qui vous amènera peut-être du monde. Quant à vous, ne vous faites pas mourir d'ennui. Revenez, nous nous entr'aiderons pour cela. Bonjour six fois, chouette. Votre tambornéa est parti bien matin. 11 n'est pas encore six heures ; et si je me porte bien , mademoiselle Cronier aussi. J'ai donné vingt-quatre sols. »
(1) Piron était alors à la maison de campagne du comte de Livry, près Bondi.
LETTRE X
« Ce mercredi au soir,
» 11 n'est point venu de lettres pour vous ; partant, je ne pourrai exécuter les ordres de M. le cardinal (1 ), en déchirant le papier qui aurait pu grossir le paquet.
» Gaucher est venu ce matin vous chercher pour vous dire qu'il y avait du grabuge et de mauvaises manœuvres dans les allures de son assortisseur ; qu'un nommé Fouillard, mari de la petite Legrand, arrivait de Hollande ces jours-ci pour ajuster toutes les flûtes. 11 désirait vous prier de faire sentir à ce Fouillard que lui, Gaucher, n'entendait pas être commis avec tous les vauriens qui voulaient entrer dans cette affaire. Vous n'êtes point ici , et voilà tout.
» Remerciez de ma part les mouches qui ont assez laissé de vous pour me donner des nouvelles de votre santé, qui est très-bonne, Dieu merci ! J'ai grand'pitié des pattes des petits moineaux. Ne pourriez-vous pas faire mettre des barres de fer à la glace, pour leur rafraîchir leurs pauvres petites pattes ? Louis ne songe non plus à vous qu'à Jean
(I) Par ce mot elle désigne Piron.
de Vert. Vos volatilles en font autant. Il n'y a que moi qui voudrais que vous fussiez ici pour me voir distiller; mais à quelque chose malheur est bon, et la grande chaleur m'a guéri mes reins. La plaie de mademoiselle Cronier va bien : on la caustique que c'est merveille. Elle vous remercie de votre bon souvenir et vous fait mille compliments. Bonneville est sorti d'aujourd'hui. Bonjour, Garoui- Garama. Tant mieux! Nous dirons bien aîegria quand succès viendra. »
LETTRE XI (1
« Ce jeudi matin.
» Plus j'examine et moins je conçois, mademoiselle, pourquoi vous vous opiniâtrez à me vouloir persuader que vous avez encore de l'amitié pour moi. Vous avez été bien maladroite et vous m'avez crue bien sotte si vous avez pensé que je ne m'a-
(4) Nous plaçons ici, pour clore la correspondance de mademoiselle de Bar, une lettre écrite par eîle-même à une ancienne amie , lettre dans laquelle mademoiselle de Bar fait connaître comment elle entendait et pratiquait l'amitié. Cette femme, si frivole en apparence, à en juger, du moins, par quelques paragraphes de sa correspondance, avait, paraît-il, d'excellentes qualités de cœur, et, quand il le fallait, une vraie dignité.
percevrais pas de votre changement. J'y ai été sensible, je l'avoue ; je m'en suis aperçue le plus tard que j'ai pu, quoique ce ne soit pas ma coutume d'avancer quand on recule. J'ai fermé les yeux sur la sécheresse de vos procédés. Les raisons qui vous les ont fait avoir doivent subsister. Je n'ai rien fait pour les faire naître, et, partant, rien fait pour les effacer. Vous vous êtes lassée d'une amie solide : chose rare et précieuse dans tous les temps, marchandise cependant qui n'a de prix que celui qu'on est capable d'y mettre. Je vous l'ai crue cette capacité-là, et je vous estimais en conséquence. Un reste d'amitié m'engage à vous exhorter à ne pas ajouter l'injustice à la légèreté. Jugez-vous vous-même équitablement ; j'en appelle au fond de votre cœur. Là, vous trouverez qui de nous deux doit se plaindre et faire des reproches.
» Quant à l'autre affaire, je ne sais si M. Piron serait d'humeur à s'en mêler. Si vous y êtes intéressée d'une certaine façon, écrivez-lui-en un mot et j'appuierai. Mettez-moi à quelque épreuve plus sérieuse que celle-là, si vous voulez être éclaircie comme j'en use avec les gens que j'ai tendrement aimés. Je vous prie d'être persuadée qu'au défaut de l'amitié, je serai toute ma vie votre très-humble et très-obéissante servante.
De Bar. »
LETTRE XII