A MESDAMES Q*** ET B
Joli couple d'anachorètes,
Regretté sans cesse à V excès
Du plus grand des comtes français (3)
Et du plus petit des poètes (4);
C'est joindre l'aigle au marsouin :
L'un est bien près, l'autre est bien loin (5);
Vamitié tendre, bonne et forte
Que l'un comme l'autre vous porte,
(1) Allusion aux deux aunes de velours que cette dame nous donnait tous les ans. [Note de Piron.)
(2) Mesdemoiselles Quinault et Balieourt.
(3) Comte de Livry.
(4) Piron lui-même.
(5) Le comte était aux eaux de Barège.
Est l'unique et belle raison
Qui fait que, pour un moment, fose
Faire entrer en comparaison
Si grande et si petite chose.
Ressemblance encore en ce point :
C'est que nous ne vous voyons point.
Son excuse est bonne et valable,
Et je suis dans un autre cas,
Moi, qui n'ai qu'à faire deux pas;
Mais il me faut, au préalable,
Les deux jambes que je n'ai pas.
Nature sur mon corps exerce
Les fureurs d'une fièvre tierce
Qui, du jour qu'une de vous deux
Eut deux maîtres- fous dans sa loge (1),
A fait, de mon corps malheureux,
Un membre du martyrologe.
La veine du dos de ma main
Ressemble à celle de Lucain (2) ;
Ce que d'agréable j'y treuve,
C'est qu'elle est de beau bleu turquin.
Du reste, rien de plus mesquin
Que la boisson dont on m'abreuve.
De peur que mon sang ne s'émeuve,
La mer est sous mon casaquin,
Et l'enfer sous mon maroquin.
Terrible état et rude épreuve !
(1) Voltaire et moi. (Note de Piroii.)
(2) Est enflée. Nous avions lu la Pharsalc ensemble peu de jours auparavant. Voilà de ces petites circonstances qui, d'une pièce fugitive, amusante en société, font ailleurs un rien insipide. (Id.)
Qu'être, un instant, le dieu Vulcain, Et l'instant après un dieu fleuve.
Voilà, mesdames, la raison Qui fait que, malgré moi, j'hésite A vous rendre quelque visite, Et que j'ai celles de Dibon (1).
Bonjour, belles anachorètes ; Croyez-vous, grâce à mille appas, Présentes où vous n'êtes pas Pour le moins autant quoù vous êtes (2) !
ÉPITRE