‹ ŒuvresChapitre 10 sur 55 · POUR LES GENS DE LETTRES · texte numérisé non relu

POUR LES GENS DE LETTRES

X o I qui , malgré nos mœurs , nos écrits et ton &ge, A ton cinquième lustre es déjà yieux et sage » Tendre et fidèle ami, quel attrait dangereux T'arrache à la retraite où tu virais heureux? Tu vas donc , égaré sur Focéan du monde »

Affronter cette mer, en naufrages féconde; Ah ! souffre que , plaignant Terreur où je te Tois | La sincère amitié te parle par ma voix,

« Ce monde si vanté que ton cœur idolâtre , ¥> Est y dis-tu 9 des talents Técole et le théâtre ; >> Là , je médite Fhomme, et lis au fond des cœurs; » Là , je viens, pour Içs peindre, étudier les mœurs. »

Sans doute , si tu veux^ é)ève de Thalie , Crayonner le tableau de Thumaine folie.

Permets-toi dans ce monde un séjour passager; Observe nos erreurs , mais sans les partaga:. Au ton fade ou méchant , qu'on nomme Tart de plaire » Y viendrais-tu plier ton mâle caeractère ?

Youdrais-tu Vj glacer dans de froids entretiens » Orner la médisance et discuter des riens.

Applaudir un roman , décrier une femme , Abjurer le bon sens pour la folle épigramme?

Dans nos cercles oisifs , dans ce vain tourbillon , Transporte Mallebranche , ou Pascal , ou Newton ; Vois leur étonnement, vois leur sombre silence; Ils regrettent TasUe où Pâme vit et pense.

Tiendras -tu te soumettre aux petits tribunaux, Où, la navette en main, président nos Saphos? Où ce sexe , autrefois content de nous séduire , Jusque sur les talents exerce son empire , Efféminé à la fois les esprits et les mœurs , Etouffe la nature en les chargeant de fleurs ; Et , bornant des beaux arts la carrière infinie > Yeut réduire à ses yeux les élans du génie ?

Non, ne mets à ses pieds ton cœur ni tes écrits; L*aigle altier n^est point fait pour le char de Cypris.

i5o POESIES

Je sais que du boa ton le Ternis et la grâC0 Prête même à des sots une aimable surface , Donne aux propos légers ce feu vif et brillant Qui luit sans échauffer , et meurt eu pétillant.

Mais ces foudres brûlants d\ine mâle âoqnence. Ce sentiment profond que nourrit le silence , Ce vrai simple et touchant , ces sublimes pinceaux » Dont le chantre d'Abel anime ses tableaux »

Yeux-tu le demander k ces esprits futiles?

Sybaris était-il le berceau des Achilles?

Dans ce monde imposteur tout est couvert de fard; Tout , jusqu'aux passions , est esclave de Tart} Ces transports effrénés^ dont le rapide orage Boulererse le cœur , se peint sur le visage»

Sous les dehors trompeurs de la sérénité,

Y cachent leur tumulte et leur férocité.

La haine s*y déguise en amitié traîtresse j La vengeance y sourit , et la rage y caresse } L'ardente ambition , l'orgueil impétueux , '

Y rampent humblement en replis tortueux } L'amour même , ce dieu si terrible et si tendre. L'impérieux amour s'y fait à peiné entendre ;

FUGITIVES. i5f

Tu ne Vj verras pas, plein de foie ou d'horreur^ Palpiter de plaisir, ou frémir de fureur ; Il gémit de sang froid ; avec art il soupire...» Ya, fuis, cherche des cœurs que la nature inspire*

Un auti^e écueil t'attend : ce tyran des esprits, La Mode , ose régler nos mœurs et nos écrits, y eux-tu subir le sort du bel esprit vulgaire , Qui dégrade son siècle en vivant pour lui plaire ; Qui , consacrant sa plume k la frivolité , Pour briller un instant perd l'immortalité?

Oui , du siècle où tu vis respecte les suffrages ; Mais, placé dans ce points embrasse tous les âges : RassemMe autour de toi les Grecs et les Romains; Sois rémule et Tami des plus grands des humains ; Allume ton génie aux rayons de leur flamme; Qu'ils revivent pour nous, reproduits dans ton âme; Et , citoyen savant de cent climats divers , Du fond de ta retraite habite l'univers.

Mais j'entends à la cour une voix qui t'appelle : Ami, quitteras-tu ton asile pour elle?

Ya , ne sers point les grands ; tu leur feras la loi : Ne descends pas pour eux, qu'ils s'élèvent à toi.

i52 POESIES

De Tadulation la basse ignominie ,

En avilissant Tâme , énerve le génie.

De nos brillants jardins les stériles ormeaux

Courbent servilement leurs timides rameaux*.

Vois ce cbéne, nourri dans la forêt sauvage.

Il porte jusqu'aux cieux son superbe feuillage»

Ainsi , loin de la cour , ce Corneille fameux ,

Honoré de nos jours dans ses derniers neveux ,

Relevait le théâtre où son âme respire ,

Et, sans flatter les rois^ illustrait leur eoipire :

Tels Homère et Mil ton foulaient i^ux pieds le sort,

Obscurs pendant leur vie , et dieux après Içur mort»

Suis leur exemple, ami; fuis loin de ces esclaves

Qui vont, aux pieds des grands , mendier des entraves.

Plus malheureux encor ces lâches beaux esprits. Parasites rampants qui vivent de mépris , Qui , dépensant leur âme en de froides saillies , Transforment en bouffons les Muses avilies ^ Portent des fers dorés à la cour des Crésus , Et mettent leur génie aux gages d*un Crassus.

Vbomme peut, j*en conviens , sans trahir sa noblesse] Sur rhomme son semblable appuyer sa faiblesse.

FUGITIVES. i53

Tout mortel isolé n^exîste qu'à demi ; Mais cent rais à tes yeux valent-ils un ami ! Oui) pour te consoler dans le sein de l'étude » Que la tendre amitié charme ta solitude :

Amitié ! doux penchant des humains vertueux » Le plus beau des besoins^ et le plus saint des nœuds ; Le ciel te fit pour rhomme, et surtout pour le sage* Trop souvent l'infortune est ton triste partage : Ta bienfaisante main vient essuyer ses pleurs. Trop heureux deux mortels dont tu charmes les cœurs ! Leurs plaisirs sopt plus vifs, et leurs maux s'affaiblissent : Eu se réunissant leurs âmes s'agrandissent.

Mais ce n'est plus le temps : la haine et la fureur Ont changé le Parnasse en théâtre d'horreur ; Les arts , présents du ciel accordés à la terre , Ces enfants de la paix se déclarent la guerre ; Et 9 t£pdis que Bellone ébranle les états , Leur empire est en proie à de honteux combats. Sur les flots agités par les vents et Torage , L'astre brillant du jour ne peint point son image. Viens : sors de ce chaos d'où fuit là vérité , Où meurent les talents » l'honneur^ Thumanité,

i54 POÉSIES \

Où rampe avec orgueil TcMrgueilIeuse bassesse : Est-ce là qa^on entend la yoix de la sagesse?

Dans la retraite» ami» la sagesse t^attend; C'est^là que le génie et s'élève et s'étend* Là règne avec la paix Findépendance altière ; Là 9 notre &me à nous seuls appartient tout entière. Cette âme,ce rayon de la divinité.

Dans le cabne des sens médite en liberté^ Sonde ses profondeurs, cherche au fond d'elle-même Les trésors qu'en son sein cadia TÉtre suprême ; S'échauffe par degrés^ prépare ce moment .

Où , saisi tout k coup d'un saint frémissement, Sur des ailes de feu , Fespi^it vole et s'élance » Et des lieux et des temps franchît Tespace immense ; Ramène tour à tour son vol audacieux , Et des cieux à la terre, et de la terre aux cieux, Parcourt les champs de lair et les plaines de 1 onde» Et remporte avec lui les richesses du monde.

Vous ne connaissez point ces ti^ansports ravissants 9 Vous , héi'os du beau nK>nde , esclaves de vos sens ; Votre esprit égaré, sans lumière et sans force, N aperçoit que l'objet, et n'en voit que l'écorcc}

FUGITIVES. i65^

L'astre majestueux dont le flambeau nous luit N*e8t pour TOUS que le jour qui succède à la nuit , Mais du sage attentif frappe-t-il la paupière? A de hardis calculs il soumet sa lumière :

Déjà 9 le prisme en main il divise ses traits ; De sa chaleur féconde il cherche les effets ; Il voit jaillir les feux de leur broUstte source ; Il mesure cet astre » il lui marque sa course ; Et , cherchant dans les cienx sou auteur immortel , S'élève jusqu'au trône où siège TÉtemeL

O retraite sàck*ée ! ô délices du sageî Ainsi , fier de penser , loin du monde' volage , Il voit des préjugés le rapide torrent Entraîner loin de lui le vulgaire igodrant ; Et , suivant des humains la oourse vagabonde , Jouit, en le fuyant, du spedacle du monde.

Hélas ! si des humains les inslaâte sont si courts , Faut-il dans de vains jeux perdre nos plus beaux jours? Faut-il que la langueur de noire Àme assoupie. Même avant notre mort nous prive de la vie ?

Dans Tavenir plutôt dressons-nous des autels* Ami, ce temps qui fuit peut nous rendre immortels*

i56 POÉSIES

EPITRE

Page 1