SUR LES VERS DE SOCIÉTÉ
J*A I promis des vers à Constance 9 Pour moi son ordre est une loi ; Qu*un regard soit ma récompense»
Il est vrai qu^avec répugnance J*ai d^abord reçu cet emploi :
Je hais le triste personnage De ces insipides rimeurs Qui dans leur importun ramage S*en vont bégayant des douceurs ; Qui ne passent pas votre fête Sans qu'une chanson toute prête Tous compare à votre patron ; Ne permettent point qu'une femme Mette au jour un petit poupon , Sans accoucher après madame D'un petit poème avorton ;
Enfin , qai méritant le nom De poètes de la famille 9 Chîùitent et la mère et la fille> Et jusqu'au chien de la maison.
D-ailleor.. pour offrir ««h»nuo^.
Surtout pour plaire à la beauté »
Parlons avec sincérité , Les vers sont d*un bien faible usage !
Les poètes les plus vantés Rarement ont eu Tavantage De plaire aux yeux qu'ils ont chantés.
Leur muse, aimable enchanteresse , En donnant l'immortalité Peut chatouiller la vanité , Mais n'excite point la tendresse ; Le myrte heureux de la déesse Qui préside à la volupté ^ Rarement s'élève à côté Des lauriers brillants du Permesse.
Le dieu des vers , je le confesse »
• Du dieu d'amour est peu fêté^ Et je plains fort , je vous assure »
i58 POÉSIES
Ces amoureux toujours rimants^ Qui doublement à la torture , Et comme auteurs , et comme amants f Pour attendrir mieux leur Climène^ Vont présenter à Tinhumaine , Avec rhommage de leur cœur 9 Quelque poétique fadeur, Quelqu'innocente chansonnette Qu'elle parcourt à sa toilette.
Et qu^elle oublie arec Tauteur, Pour quelqu'amant moins bon rimeur , Mais des charmes de la coquette Bien plus solide adorateur.
Constance , je pense de même ; On peut très bien , en vérité 9 Dire sans rimer : je vous aime.
Un mot seul vaut un long poëme»
Quand c'est le cœur qui Ta dicté* * D'un amant la brûlante ivresse 9 Sa douce sensibilité.
Sa touchante timidité , Près de l'objet qui l'intéresse.
FUGITIVES. i59
Ses y eux , au gré de sa maîtresse ^ Tantôt rayonnants de gaîté »
Tantôt éteints par la tristesse :
ypilà les preuves de tendresse Dont est jalouse la beauté.
Je sais que Tamant de Glycère, Que nos Lafare, nos Chaulieux^ Ont chanté l'amour et sa mère ; Biais ils-chantaient Tamour heureux.
L'art des vers fut toujours chez eux Accompagné de Tart de plaire ; Quand ils célébraient leur bergère^ Ds la célâ)raient sous ses yeuxi Et de leurs écrits amoureux Chaque ligne ^ je le parie.
Était précédée ou suivie De cent baisers voluptueux , ^ Ou de Corinë ou de Silvie.
Pour moi , sans être aimé comme eux ^ Cependant^ pour plaire à Constance, Je vais chanter loin de ses yeux;' Mais que de talents précieux.
i6o POÉSIES
Accusant déjà mon silence 9
Demandent des vers dignes d^euic ,
Et ses propos ingénieux
Dont le sel piquant nous réveille 9
Et les accents mélodieux
Dont sa voix flatte notre oreille ,
Et la finesse de ses yeux ,
Et le sourire gracieux
Qui natt sur sa bouche vermeille /
Tout vient me charmer à la fois.
J^hésite» embarrassé du choix ; Et» semblable à la jeune abeille.
Qui f quand Flore ouvre sa corbeille»
Indécise entre les couleurs Et les parfums de mille flem^s»
Ne sait où reposer son aile »
Chaimé de mille attraits divers»
J^oublie et la rime et les vers »
Et ne sais m'occuper que d*ellê.
Pour y rêver , plus d'une fois Dans les jardins et dans les boi^ Errant avant Taube nouvelle ^
FUGITIVES. i6i
Je dis : Que n'est-elle ea ces lieux !
Sur ces gazons voluptueux Je reposerais auprès d'elle :
Ma main de la fleur la plus belle Parfumerait ses beaux cheveux ; Plein d'un transport délicieux , Je la conduirais sous les ombres De ces bosquets mystérieux ; Car 9 à côté de deux beaux yeux , On sait que les lieux les plus sombres Sont ceux où Ton se plaît le mieux.
Vains regrets! désir inutile !
Constance, ornement de la ville , Dédaigne la rusticité De c€ champêtre et simple asile.
: Allons 9 le sort en est jeté»
Allons près de Tenchanteresse Admirer encor sa beauté, Et me plaindre de sa sagesse.