CHAPITRE VII
De la Prosodie moderne.
Nous n'avons aucune idée d'une langue sonore et harmonieuse , qui parle autant par les sons que par les voix. Si l'on croit suppléer à l'accent par les accents , on se trompe ; on n'invente les accents que quand l'accent est déjà perdu (i).
(i) Quelques savants prétendent , contre Vopiniian commune et contre la preuve tirée de tons les anci^s manuscriu , que les Grecs ont connu et pratiqué dânf
o. la
Il y a plus ; nous croyons avoir des accents dans notre langue , et nous n en avons point : nos prétendus accents ne sont que des voyelles, ou des signes de quantité ; ils ne marquent aucune variété de sons. La preuve est que ces accents se rendent tous , ou par des temps inégaux , ou par des modifications des lèvres , de la langue ou du palais , qui font la diversité des voix ; aucun par des modifications de la glotte , qui font
Vécriture les signeii appelés accents , et ils fondent cette opinion sur deux passages que je vais transcrire l'un et l'autre , afin que le lecteur puisse juger de leur vrai sens.
Voici le premier , tiré de Gicéron , dans son Traité de rOrateur, liv. III , n* 44-
u Hanc diligentiam subsequitur modus etiam et forma u yerborum , quod jam vereor ne huic Catulo videatur tt esse puérile. Versus enim veteres illi in hac soluta ocau tione propemodum , hoc est , numéros quosdam , nobis (i esse adhihendos putaverunit. Interspirationis enim non o defatigationis nostrae, neque librariorum notis sed ye^ « borum et sententiarum modo , interpunctas , clausulas u in brationibus esse voluerunt : idque princeps Isocrates M instituisse fertur , ut inconditam antiquorum dicendî u consuetudinem , delectationis atque aurium causa u ( quemadmodum scribit discipulus ejus Naucrates ), u numeris adstringeret.
« Namque hœc duo , musici , qui erant quondanï iidem « poëtœ , machinati ad voluptatem sunt versum , atque «cantum, ut et verborum numéro, et vocum modo, u delectatione vincerent aurium satietatem. Haec igitur u duo , vocis dico modéra tionem , et verborum conclusio- ^ nem quoad orationis severitas pati possit , a poëtica ad « tloquentiam traducenda duxerunt. n
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la diversité des sons. Ainsi, quand notre circonflexe nest pas une simple voix, il est une longue, ou il n est rien. Voyons à présent ce qu'il étoit chez les Grecs,
Denys d' Halicarnasse dit que Vélé\^ation du ton dans F accent aigu et rabaissement dans le grave étaient une quinte ; ainsi V accent prosôdi-^ que étoit aussi musical^ sur-^tout le circonflexe , oii la voix, après avoir monté d'une quinte , des-^
Voici le second , tiré d'Isidore , dans ses Origines , liv. I , chap. 20.
<( Praeterea quœdam sententîarum netde apud celeber- « rimes auctores fuerunt , quasque antiqui ad distinctio-* u Dem scripturarum carminibus et historiis apposuerunt. (i Nota est fig;ura propria in litterae modum posita ad dé- « monstrandum unamquamque verbi sententiarumque M.ac yersuum rationem. Notas autem versibus apponunu tur numéro XXYI , quœ sunt nominibus infra scriptis ^ « etc. w
iPour moi, je vois là que du temps de Cicéron les bons copistes pratiquoient la séparation des mots et certains signes équivalents à notre ponctuation. J'y vois encore l'invention du nombre et de la déclamation de la prose , attribuée à Isocrate. Mais je n'y vois point du tout les signes écrits, les accents : et quand je les y verrois , on n'en pourroit conclure qu'une chose que je ne dispute pas et qui rentre tout-à-fait dans mes principes , savoir, que, quand les Romains commencèrent à étudier le grec , les copistes , pour leur en indiquer la prononciation , inventèrent les signes des accents , des esprits , et de la prosodie ; mais il ne s'ensuiVroit nullement que ces signes fussent en usage parmi les Grecs, qui n'en avoient aucun besoin. ^
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cendoitdune autre quinte sur la même syllabe{\). On voit assez par ce passage et par ce qui s y rapporte que M. Duclos ne reconnoit point d accent musical dans notre langue, mais seulement laccent prosodique et i accent yocal. On y ajoute un accent orthographique , qui ne change rien à la voix , ni au son , ni à la quantité , mais qui tantôt indique une lettre supprimée , comme le circonflexe , et tantôt fixe le sens équivoque dun monosyllabe , tel que laccent prétendu grave qui distingue où adverbe de lieu de ou particule disjonctive, et à pris pour article du même a pris pour verbe ; cet accent distingue à l'œil seulement ces monosyllabes , rien ne les distingue à la prononciation (2). Ainsi la définition de laccent que les François ont généralement adoptée ne convient à aucun des accents de leur langue.
Je m attends bien que plusieurs de leurs grammairiens, prévenus que les accents marquent élévation ou abaissement de voix , se récrieront encore ici au paradoxe; et, faute de mettre assez de soins à rexpériencé , ils croiront rendre par
(i) M. Duclos , Rem. sur la gram. générale et raisonnée, p. 3o.
(2) On pourroit croire que c'est par ce même accent que les Italiens distinguent , par exemple , è verbe de e conjonction ; mais le premier se distingue à Foreille par un son plus fort et plus appuyé , ce qui rend vocal Taccent dont il est marqué : observation que le Buonmattei a eu tort de ne pas faire.
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les modifications de la glotte ces mêmes accents qu ils rendent uniquement en variant les ouvertures de la bouche ou les positions de la langue. Mais voici ce que j'ai à leur dire pour constater Fexpérience e| rendre ma preuve sans réplique.
Prenez exactement avec Ja voix lunisson de quelque instrument de musique ; et , sur cet unisson , prononcez de suite tous les mots François les plus diversement accentués que vous pourrez rassembler : comme il n est pas ici question de laccent oratoire , mais seulement de laccent grammatical , il n est pas même nécessaire que ces divers mots aient un sens suivi. Observez, en parlant ainsi, si vous ne marquei pas sur ce même son tous les accents aussi sensiblement, aussi nettement, que si vous prononciez sans gêne en variant votre ton de voix. Or, ce fait supposé, et il est incontestable , je dis que, puisque tous nos accents s'expriment sur le même ton, ils ne marquent donc pas des sons différents. Je n'imagine pas ce qu'on peut répondre à cela»
Toute langue où l'on peut mettre plusieurs airs de musique sur les mêmes paroles n'a point d accent musical déterminé. Si l'accent étoit déterminé, l'air le seroit aussi; dès. que le chant est arbitraire, l'accent est compté pour rien.
Les langues modernes de l'Europe sont toutes du plus au moins dans le même cas. Je n'en excepte pas même l'italienne. La langue italienne, non plus que la Françoise, n'est point par elle-
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même une langue musicale. La différeace est seur lement que lune se prête à la musique, et que l'autre ne s'y prête pas.
Tout ceci mène à la confirmation de ce prin-* cipe , que , par iin progrès naturel , toutes les langues lettrées doivent changer de caractère et perdre de la force en gagnant de la clarté ; que , plus on s attache à perfectionner la grammaire et la logique , plus on accélère ce progrès , et que , pour rendre bientôt une langue froide et mono^ tone , il ne faut qu établir des académies chez le peuple qui la parle.
On connoit les langues dérivées par la différence de lorthographe à la| prononciation. Plus les langues sont antiques- et originales , moins il y a d'arbitraire dans la manière de les pronon-^ cer , par conséquent moins de complication de caractères pour déterminer cette prononciation. Tous les signes prosodiques des anciens^ dit M. Duclos , supposé que V emploi en fût bien fixé ^ ne valoient pas encore l'usage. Je dirai plus ; ils y furent substitués. Les anciens Hébreux navoient ni points, ni accents; ils n avoient pas inême de voyelles. Quand les autres nations ont voulu se mêler de parler hébreu , et que les Juife ont parlé d'autres langues , la leur a perdu son accent; il a fallu des points , des signes pour le régler ; et cela a bien plus rétabli le sens des mots que la jprononciation de la langue. Les Juife de nos jours, parlant hébreu, ne seroient plus en» tendus de leurs apcêt^es.
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Pour savoir langlois , il faut l'apprendre deux fois ; l'une à le lire , et l'autre à le parler. Si un Anglois lit à haute voix, et qu'un étranger jette les yeux sur le livre, l'étranger n'aperçoit aucun rapport entre ce qu'il voit et ce qu'il entend. Pourquoi cela ? parceque l'Angleterre ayant été successivement conquise par divers peuples, les mots se sont toujours écrits dé même , tandis que la manièrede les prononcer a souvent changé. Il y a bien de la différence entre les signes qui déterminent le sens de l'écriture et ceux qui règlent la prononciation. 11 seroit aisé de faire avec les seules consonnes une langue fort claire par écrit , mais qu'on ne sàuroit parler. L'algèbre a quelque chose de cette langue-là. Quand une langue est plus claire par son orthographe que par sa prononciation , c'est un signe qu'elle est plus écrite que parlée : telle pouvoit être la langue savante des Égyptiens; telles sont pour nous les langues mortes. Dans celles qu'on charge de consonnes inutiles , l'écriture semble même avoir précédé la parole : et qui ne droiroit la polonoise dans ce cas -là Si cela étoit, le polonois devroit être la plus froide de toutes les langues.