CHAPITRE IX
Formation des langues méridionales.
IJans les premiers temps ( i ) , les hommes épars sur la face de la terre n'avoient de société que celle de la famille , de lois que celles de la nature , de langue que le geste et quelques sons inarticulés (2). Ils n'étoient liés par aucune idée de fraternité commune ; et n'ayant aucun arbitre que la force , ils se croyoient ennemis les uns
(r) J'appelle les premiers temps ceux de la dispersion des hommes, à quelque â£;e du genre humain quW veuille en fixer l'époque.
(2) Les véritables langues n'ont poipt une origine domestique , il n'y a qu'une convention plus générale et plus durable qui les puisse établir. Les sauvages de l'Amérique ne parlent presque jamais que hors de chez
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des autres. C etoient leur foiblesse et leur igno'* rance qui leur donnoieiU cette opinion. Ne connoissant rien , ils craignoient tout; ils attaquoient pour se défendre. Un homme abandonné seul sur la face dç la terre , à la merci du genre humain , devoit être un animal féroce. Il étoit prêt à faire aux autres tout le mal qu il craignoit d eux. La crainte et la foiblesse sont les sources de la cruauté.
Les affections sociales ne se développent en nous quavec nos lumières. La pitié, bien que naturelle au cœur de Thomme , resteroit éternellement inactive sans Fimagination qui la met en jeu. Comment nous laissons-nous émouvoir à la pitié? En nous transportant hors de nousmêmes; en nous identifiant avecTètre souffrant. Nous ne souffrons qu autant que nous jugeons qu'il souffre ; ce n'est pas dans nous , c'est dans lui que nous souffrons. Qu'on songe combien ce transport suppose de connoissances acquises. Gomment imaginerois-je des maux dont je nai nulle idée ? Gomment souQrirois-je en voyant souffrir un autre , si je ne sais pas même quu souffre y si j'ignore ce qu'il y a dé commun entre lui et moi ? Gelui qui n'a jamais réfléchi ne peut être ni clément, ni juste, ni pitoyable; il ne peut
eux ; chacun garde le silence dans sa cabane , il parle pa' signes à sa famille; et ces signes sont peu frét^uents, parcequ'un sauvage est moins inquiet, moins impatient) <|u'un Européen , qu'il n'a pas tant de besoins, et qu» prend soin d'y pourvoir lui-même.
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pas non plus être méchant et vindicatif. Celui qui nimagine rien ne aent que lui-même ; il est seul au milieu du genre humain.
La réflexion naît des idées comparées, et cest* la pluralité des idées qui porte à les comparer. Celui qui ne voit qu un seul objet n a point de comparaison à faire. Celui qui n en voit qu un petit nombre , et toujours les mêmes dès son enfance, ne les compare point encore, parceque l'habitude de les voir lui ôte lattention nécessaire pour les examiner : mais à mesure qu un objet nouveau nous frappe , nous voulons le connoître; dans ceux qui nous sont oonnus nous lui cherchons des rapports. C est ainsi que nous apprenons à considérer ce qui est sous nos yeux, et que ce qui nous est étranger nous porte à l'examen de ce qui nous touche.
Appliquez ces idées aux premiers hommes , vous verrez la raison de leur barbarie. N'ayant jamais rien vu que ce qui étoit autour d'eux , cela même ils ne le connoissoient pas ; ils ne se connoissoient pas eux-mêmes. Ils avoient l'idée d'un père , d'un fils , d'un frère , et non pas d'un homme. Leur cabane contenoit tous leurs semblables ; un étranger , une bête , un monstre , .étoient pour eux la même chose : hors eux et leur famille , l'univers eùtier ne leur étoit rien.
De là les contradictions apparentes qu'on voit entre les pères des nations ; tant de naturel et tant d'inhumanité ; des mœurs si féroces et des cœurs si tendres ; tant d'amour pour leur famille
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et d aversion pour.Ieur espèce. Tous leurs sentiments, concentrés entre leurs proches , en avoient plus d énergie. Tout ce qu ils connoissoient leur étoit cher. Ennemis du reste du monde, qu ils ne voyoient point et quils ignoroient, ils ne haïssoient que ce qu'ils ne pouvoient connoitre..
Ces temps de barbarie étoient le siècle d'or , non parceque les hommes étoient unis, mais parcequils étoient séparés. Chacun , dit-on, sestimoit le maître de tout ; cela peut être : mais nul ne connoissoit et ne desiroit que ce qui étoit sous sa main; ses besoins, loin de le rapprocher de ses semblables , len éloignoient. Les hommes, si Ion veut, sattaquoient dans la rencontre, mais ils se rencontroient rarement. Par-tout régnoit Tétat de guerre , et toute la terre étoit en paix.
Les premiers hommes furent chasseurs ou bergers, et non pas laboureurs; les premiers biens furent des troupeaux, et non pas des champs. Avant que la propriété de la terre ftt partagée , nul ne pensoit à la cultiver. L'agriculture est un art qui demande des instruments; semer pour recueillir est une précaution qui demande de la prévoyance. L'homme en société cherche à s'étendre ; l'homme isolé se resserre. Hors de la portée oii son œil peut voir et où son bras peut atteindre , il n'y a plus pour lui m droit ni propriété. Quand le cyclope a roulé la pierre à l'entrée de sa caverne , ses troupeaux et
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lui sont en sûreté. Mais qui garderait les moissons de celui pour qui les lois ne veillent pas?
On me dira que Gain fut .laboureur , et que Noé planta la vigne. Pourquoi non? Ils étoient seuls; qu a voient-ils à craindre? D'ailleurs ceci ne fait rien contre moi ; j ai dit ci-devant ce que j entendois par les premiers temps. En devenant fugitif, Gain fut bien forcé d'abandonner lagriculture ; la vie errante des descendants de Noé dut aussi la leur faire oublier. Il fallut peupler la terre avant de la cultiver : Ges deux choses se font mal ensemble. Durant la première dispersion du genre humain , jusqu a ce que la famille fut arrêtée , et que l'homme eût une habitation fixe, il n'y eut plus d'agriculture. Les peuples qui ne se fixent point ne sauroient cultiver la terre : tels furent autrefois les Nomades , tels furent les Arabes vivant sous des tentes , les Scythes dans leurs chariots ; tels sont encore aujourd'hui les Tartares errants , et les sauvages de l'Amérique.
Généralement , chez tous les peuples dont l'origine nous est connue, on trouve les premiers barbares voraces et carnassiers , plutôt qu'agriculteurs et granivores. Les Grecs nomment le premier qui leur apprit à labourer la terre , et il parott qu'ils ne connurent cet art que fort tard. Mais quand ils ajoutent qu'avant Triptolème ils ne vivoient que de gland , ils disent une chose sans vraisemblance et que leur propre his-^
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toire dément : car ils mangeoient delà chair a^ant Triptolème , puisqu'il leur défendit d en manger. On ne voit pas au reste qu ils aient tenu grand compte de cette défense.
Dans les festins d'Homère on tue un bœaf pour régaler ses hôtes , comme on tueroit de nos jours un cochon de lait. En lisant qu Abraham servit un veau à trois personnes, quEumée fit rôtir deux chevreaux pour le dîner dXIlysse, et qu autant en fit Rebecca pour celui de son mari, pn peut juger quels terribles dévoreurs de viande étoient les hommes de ces temps-là. Pour concevoir les repas des anciens, on n a qu a voir aujourd'hui ceux des sauvages : j ai failli dire ceux des Anglois.
. Le premier gâteau qui fut mangé fut la com-* munion du genre humain. Quand les hommes commencèrent à se fixer, ils défrichoient quelque peu de terre autour de leur cabane ; c etoit un jardin plutôt qu un champ. Le peu de grain quon recueilloit se broyoit entre deux pierres; on en faisoit quelques gâteaux qu on cuisoit sous la cendre , ou sur la braise , ou sur une pierre ardente , dont on ne mangeoit que dans les festins. Cet antique usage , qui fiit consacré chez les Juifs par la pâque , se conserve encore aujourd'hui dans la Perse lA dans les Indes. On n y mange que des pains sans levain , et ces pains en feuilles niinces se cuisent et se consomment à chaque repas. Qn ne s est avisé de fiaire fermenter le pain
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que quand il en a fallu davantage : car la fermeiï* tation se fait mal sur une petite quantité.
Je sais qu on trouve déjà Tagriculture en grand dès le temps des patriarches. Le voisinage de FË^ gypte avoit dû la porter de bonne heure en Pa« lestine. Le livre de Job , le plus ancien peut-être de tous les livres qui existent , parle de la culture des champs ; il compte cinq cents paires de bœufs parmi les richesses dé Job : ce mot de paires montre ces bœufs accouplés pour le travail. Il est dit positivenient que ces bœufs labouroient quand les Sabéens les enlevèrent , et Ton peut juger quelle étendue de pays dévoient labourer cinq cents paires de bœufs.
Tout cela est vrai ; mais ne confondons point les temps. L'âge patriarcal que nous connoissons est bien loin du premier âge. L'Écriture compte dix générations de lun à Fautre dans ces siècles où les hommes vivoient long-temps. Qu ont-ils fait durant ces dix générations? nous n'en savons rien. Vivant épars et presque, sans société, à peine parloient- ils : comment pouvoient-ils écrire? et, dans l'uniformité de leur vie isolée , quels événements nous auroient-ils transmis ?
Adam parloit, Noé parloit; soit : Adam avoit été instruit par Dieu même. En se divisant , les enfants de Noé abandonnèrent l'agriculture , et la langue commune périt avec la première société. Cela seroit arrivé qudndil n'y auroit jamais
eu de tour de Babel. On a vu dans des iles tiésertes des solitaires oublier leur propre langue. Rarement , après plusieurs générations , des hommes hors de leurs pays conservent leur premier langage , même ayant des travaux communs et vivant entre eux en société.
Épars dans ce vaste désert du monde, les hommes retombèrent dans la stupide barbarie où ils se seroient trouvés s ils étoient nés de la terre. En suivant ces idées si naturelles, il est aisé de concilier lautorité de TÉcriture avec les monuments antiques , et Ion n'est pas réduit à traiter de fables des traditions aussi anciennes que les peuples qui nous les ont transmises.
Dans cet état d abrutissement il falloit vivre. Les plus actifs, les plus robustes, ceux qui alloient toujours en avant, ne pouvoieot vivre que de fruits et de chasse : ils devinrent donc chasseurs , violents , sanguinaires ; puis, avec le temps, guerriers, conquérants, usurpateurs. L'histoire a souillé ses monuments des crimes de ces prc" miers rois; la guerre et les conquêtes ne sont que des chasses d'hommes. Après les avoir coB'* quis , il ne leur manquoit que de les dévorer: c'est ce que leurs successeurs ont appris à faire.
Le plus grand nombre, moins actif et plus paisible, s'arrêta le plus tôt qu'il put, assembla du bétail , l'apprivoisa , le rendit docile à la voix de rhomme, pour s'en nourrir, apprit à le garder , à le multiplier > et ainsi commença la vie pastorale.
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L'industrie humaine s'étend avec les besoins qui la font naître. Des ti^ois manières délivre, possibles à Tfaonime , , savoir la chasse , le soin des troupeaux , et 1 agpriculture , la première exerce le corps à la force , à ladresse, à la course ; 1 ame au courage, à la ruse : eUe endurcit l'homme et le rend féroce. Le pays des chasseurs n est pas long-temps celui de Ift chasse (i). 11 faut poursuivre au loin le gibier; de là l'équitation. Il faut atteindre le même gibier qcii fuit ; de là les ai^ mes légères , la fronde , la flèche , le javelot. L'art pastoral , père du repos et des passions oiseuses, est celui qui se suffit le plus à lui-même. 11 four-, nit à rhomme, presque sans peine , la vie et le vêtement; il lui fournit même sa demeure. Les tentes des premiers bergers étoient faites de peaux de bêtes : le toit de l'arche et du tabernacle de Moïse n'étoit pas d une autre étoffe. A l'égard de l'agriculture , plus lente à naître, elle tient à tous les arts ; elle amène la propriété , le gouvernement, les lois , et par degré la misère, et les crimes , inséparables pour notre espèce de la science du bien et du mal. Aussi les Grecs ne
(i) Le métier de chasseur n'est point favorable à la population. Cette observation , qu'on a faite quand les îles de S.-Domingue et de la Tortue ëtoient habitées paF des boucaniers , se confirme par l'état de l'Amérique sep* tentrionàle. On ne voit point que les pères d'aucune nation nombreuse aient été chasseurs par état ; ils ont tous été agriculteurs ou bergers. La chasse doit donc moins être considérée ici coinme ressource de subsistance , qu« comme un accessoire de l'état pastoral.
regardoient-ils pas seulement Triptolème comme Tin^enteur d un art utile, mais comme un instituteur et un sage, duquel ils tenpient leur première discipline et leurs premières lois. Au contraire , Moïse semble porter un jug^cnent dlmprobation sur ragriculture , en lui donnant un méchant pour inventeur, et faisant rejeter de Dieu ses offrandes. On- diroit que le premier laboureur annonçoit dans son caractère les mauvais effets de son art. L auteur 4e la Genèse avoit vu plus loin quHétodoie.
A la division précédente se rapportent les trais états de Thomme considéré par rapport à la société. Le sauvage est chasseur , le .barbare est berger , Fhomme civil est laboureur.
Soit donc qu on recherche Forigine des arts, soit qu on observe les premières mœurs, on voit ^ue tout se rapporte dans son principe âux moyens de pourvoir à la subsistance ; et quant à ceux de ces moyens qui rassemblent les hommes, ils sont déterminés par le climat et par la nature du sol. C est donc aussi par les mêmes causes qu il feiut expliqifer la diversité des langues et lopposition de leurs caractères.
Les climats doux, les pays gras et fertiles, ont été les premiers peuplés et les derniers où les nations se sont formées , parceque les hommes s'y pouvoient passer plus aisén>ent les uns des au* très ,01 que les besoins qui font naître la société s y sont fait sentir plus tard.
* Supposez un printem ps perpétuel sur la terre ^
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supposez par-tout de l'eau , du bétail , des pàtu-» rages; supposez les hommes, sortant des mains de la nature , uhe fois dispersés parmi tout cela * je nimagine pas comment ils auroient jamais renoncé à leur liberté primitive et quitté la vie isolée et pastorale, si convenable à leur indo-* lence naturelle (i), pour s'imposer sans nécessité Fesclavage , les travaux, les misères inséparables de l'état social.
Celui qui voulut que l'homme fût sociable tou^ cba du doigt l'axe du globe et l'inclina sur Taxe de l'univers. A ce'léger mouvement , je vois changer la face de la terre et décider la vocation du genre humain : j'entends au loin les cris de joie d'une multitude insensée; je vois édifier les palais et les villes; je vois naître les arts, les lois, le commerce ; je vois les peuples se former , s'étendre, se dissoudre, se succéder comme les flots de la mer; je vois les hommes, rassemblés
(1) Il est inconcevable à quel point rhomme est natu^ rellement paresseux. On diroit qu'il ne vit que pour dor-^ mir , végéter , rester immobile ; à peine peut-il se résoudre à se dotiner les mouvements nécessaires pour s'empêcher de mourir de faim: Rien ne maintient tant les sauvages dans Famour de leur état que cette délicieuse indolence. Les payions qui rendent l'homme inquiet , prévoyant, actif, ne naissent que dans la sociétés Ne rien faire est la première et la plus forte passion de rkomme après celle de se conserver. Si Ton y regardoit bien, Ton verroitque, même parmi nous, c'est pour parvenir au repos que chacun travaille ; c'est encore la paresse qui nous rend laborieuXé
sur quelques pomts de leur demeure pour sy dévorer mutuellement», &ire un affreux désert du reste du inonde , digne monument de lunion sociale et de Futilité des arts.
La terre nourrit les hommes; mais quand les premiers be^soins les ont dispersés, d autres besoins les rassemblent, et cest alors seulement qu ils parlent et qu ils font parler d eux. Pour ne pas me trouver en contradiction avec moi-même, il faut me laisser le temps de m expliquer.
Si Ton cberche en quels lieux sont nés les pères du genre humain , dpù sortirent les premières colonies, d où vinrent les premières émigrations, vous ne nommerez pas les heureux climats de FAsie mineure , ni de la Sicile , ni de FAfrique , pas même de FÉgypte : vous nommerez les sables de la Chaldée , les rochers de la Phénicie. Vous trouverez la même chose dans tous les temps. La Chine a beau se- peupler de Chinois , elle se peuple aussi de Tartares : les Scythes ont inondé FEurope et FAsie ; les montagnes de Suisse versent actuellement dans nos régions fertiles une colonie perpétuelle qui promet de ne point tarir.
Il est naturel , dit-on , que 4es habitants d'un pays ingrat le quittent pour en occuper un meilleur. Fort bien; mais pourquoi ce meilleur pays, au heu de fourmiller de ses propres habitants , fait-il place à d'autres ? Pour siortir d un pays ingrat il y faut être : pourquoi donc tant d'hommes y naissent-ils par préférence ? On croiroit
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que les pays ingrats ne devroient se peupler que de Texcédant des pays fertiles , et nous voyons que cest le contraire. La plupart des peuples latiûs se disoient aborigènes (1), tandis que la grande Grèce , beaucoup plus fertile , n étoit peuplée que d'étrangers : tous les peuples grecs avouoient tirer leur ori^ne de diverses colonies, hors celui dont le sol étoit le plus mauvais , savoir, le peuple attique, lequel se disoit autochthone où né d« lui-même. Enfip, sans percer la nuit des temps, les siècles mpdernes offrent un% observation décisive ; car quel cMmat au monde est plus triste que celui qu on nomma la lyrique du genre humain?
Les associations i d'hommes sont en grande panie louvrage des accidents de la nature : les déluges particuliers , les mfrs extravasées, les éruptions des volcans , les grands tremblements de terre, les incendies allumés par la foudre et qui détruîsoient les forêts , tout ce qui dut effrayer et disperser les, sauvages habitants d un pays , dut ensuite les rassembler pour réparer en commiun les pertes communes : les traditions des malheurs de la terre , si fréquents dans les anciens temps , montrent de quels instruments se servit la Providence pour forcer les humains à se rapprocher. Depuis que les sociétés sont établies ,
(i) Ces noms aauiochthones et d^abongènes 8igpii6ent senlement que les premiers habitants dti pays étoient sauvages , sans sociétés , sans lois , sans traditions , et qu'ils peaplèrent avant de parler»
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ces grands accidents ont cessé et sont devenus plus rares : il semble que cela doit encore être ; les mêmes malheurs qui rassemblèrent les hommes épars disperseroient ceux qui sont réunis.
Les révolutions des saisons sont une autre cause plus générale et plus permanente , qui dut produire le même effet dans les climats exposés à cette variété. Forcés de s approvisionner pour rhiver, voilà I^s habitants dans le cas de sen-^ tr aider , les voilà contraints d'établir entre eux quelque sorte de convention. Quand le& courses deviennent impossibles et que la rigueur du fi^id les arrête , lennui les lie autant que le besoin : les Lapons, ensevelis dans leurs glaces, lesËsqui^* maux, le plus sauvage de tpus les' peuples ,^ se rassemblent Thiver dans leurs cavernes, et leté ne se connoissent plus. Augmenter dSijfi degré leur développement et leip^a lunûêres, les voilât réunis pour toujours.
L estomac ni les intestins de Fhomme ne sont pas faits pour digérer la chair crue : en général son goût ne la supporte pas. A Fexçeption peutêtre des seuls Esquimaux dontje viens de parler ^ les sauvages mêmes grillent leurs viandes. A lusage du feu , nécessaire pour les cuire, se joint le plaisir quil donne à la vue , et sa cha^ leur agréable au corps : laspect de la flamme ,,
qui fait fuir les animaux , attire rjiomme (i). On.
(i) Le feu fait grand plaisir aux animaux ainsi qu'à Vhomme , lorsquUls sont accoutumés à sa vue et qu'il$( (mt senti ça douce chaleur. Sauvent même il ne Imv $e-a
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se rassemble autour d un foyer coininu0 , on y fait des festins , on y danse : les doux liens de Tharhitude y rapprochent insensiblement Fhomme de ses semblables , et sur ce foyer rustique brûle le feu sacré qui porte au fond des cœurs le pre* mier sentiment de Thumanité.
Dans les paya chauds , les sources et les rivières 9 inégalement dispersées , sont d autres points de réunion, d autant plus nécessaires que lea hommes peuvent moins se passer d eau que de feu : les barbares sur-tout , qui vivent de leurs troupeaux , ont besoin d abreuvoirs communs y rhistoire des plus anciens tempi^ nous apprend qu'en èfïet c'est là que commencèrent et leurs traités et leurs querelles (i). La &cilité des eaux peut retarcbr la société des habitants dans les lieux bien arrosés. Au contraire , dans les lieux arides il fylivLi concourir à creuser des puits , à tirer
ïoit guère moins utile qu'à nous, au moins pour rëchauf* fer leurs petits. Cependant on n'a jamais ouï dire qu'aucune bêle , ni sauvage ni domestique 9 ait acquis assez d'industrie pour faire du feu^ même à notre exemple. Voilà donc ces êtres raisonneurs qui forment, dit^on, devant Fhomme une société fugitive , dont , cependant l'intelligence n'a pu s'élever .jusqu'à tii'er d'un caillou des étincelles y et les recueillir , ou conserver au moins quelques feux abandonnés ! Par ma foi les philosophes se moquent de nous tout ouvertement.. On voit bien par leurs écrits qu'en effet ils nous prennent pour des bêtes. (i) Voyez l'exemple de Fun et de Fautre au cbap. xxi de la Genèse , entre Abraham et Abimeléc , au sujet du puits du serment»
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des canaux pour abreuver le bétail : on y voit des hommes associés de temps presque immémorial , car il feiloit que le pays restât désert ou que le travail humain le rendit habitable. Mais le penchant que nous avons à tout rapporter à nos usages rend sur ceci .quelques réflexions nécessaires. *
Le premier état de la terre di£Féroit beaucoup de celui où elle est aujourd'hui , quon la voit parée ou défigurée par ia main des hommes. Le chaos , que les poètes ont feint dans les éléments, régnoit dans ses productions. Dans ces temps it culés, où les révolutions étoient fréquentes, oii mille accidents changeoient la nature du soi et les aspects du terrain, tout croissoit confusément, arbres, légumes, arbrisseaux, herbages: nulle espèce navoit le. temps de s emparer du terrain qui lui cônvenoit le mieux et d y étoufièr les autres; elles se séparoient lentement peu-à-peu; et puis un bouleversement survenoit qui con- ■fondoit tout.
Il y a un tel rapport entre les bespins de rhomme et les productions de la terre, qui!
suffît qu elle soit peuplée , et tout subsiste : mais avant que les hommes réunis missent par leurs travaux communs une balance entre ses productions, il falloit pour quelles subsistassent toutes que la nature se chargeât seule de Téquilibre qa<î la main des hommes conserve aujourd'hui; elle maintenoit ou rétablissoit cet équilibre par des révolutions , comme ils le maintiennent ou réta-