‹ ŒuvresChapitre 38 sur 41 · DE L'ORPHÉE DE M. LE Q^ GLUCK · texte numérisé non relu

DE L'ORPHÉE DE M. LE Q^ GLUCK

VOUANT au passage enharmonique de TOrphée de M. Giuck , que veus me dites avoir tant de peine à entonner et même à entendre , j en sais bien la raison : c est que vous ne pouvez rien sans moi , et qu en quelque genre que ce puisse être , dépourvu de mon assistance, vous ne serez jamais qu un ignorant. Vous sentez du moins la beauté de ce passage , et c est déjà quelque chose ; mais vous ignorez ce qui la produit : je vais vous rapprendre.

Cest que du même trait, et, qui plus est, du même accord , ce grand musicien a su tirer dans toute leur force les deux effets les plus contraires ; savoir , la ravissante douceur du chant d'Orphée, et le stridor déchirant du cri des furies. Quel moyen a-t-il pris pour cela? Un moyen très simple , comme sont toujours ceux qui produisent

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les grands effets. Si vous eussiez mieux médité larticle Enharmonique que je vous dictai jadis, TOUS auriez compris quil falloit chercher cette cause remarquable non simplement dans la nature des intervalles et dans la succession des accords, mais dans les idées quils excitept, et dont les plus grands ou moindres rapports, si peu connus des musiciens , sont pourtant, sans qu ils s'en doutent , la source de toutes les expressions qu ils ne trouvent que par instinct.

Le morçe^tt à^n^ îl s agît ej^ en mihèvà9\ majeur ; et une chose digne d être observée est que cet admirable morceau est , autant que je puis me le rappeler, tout entier dans le même ton, ou du moins si peu modulé qu« l'idée du ton principal ne s efi^oe pas un moipient. A» i^te, ii4iyaiDt pl«s ce «Aonèeau sous les yeux et fi^ maeo eouivenant qu imparfeitement , j é n en puis parler quavec A^nf/e.

D'ab€>Fd 4^ .no -des Saries , frappé et réitéré à temps à autre pour toute répo«3e , est iHie des plus sublimes inventions en ce gesre que je coflnoisse ; et, si peut^tre^le «st <kie ^u poète, i faut convenir que le musicien la saisie de ma' nière à se {'approprier. J ai ouï dire que ilans i e&écution de cet opéra l'on n^ peut s'empêcher de frémir à chaque lois 4me ee terrible no se répète, quoiqu'il ne soit ^anté qu'à l'unissoB ou à l'octave , et sans sortir dans son harmom« de Faccord parfait jnéqu'au passage dont il s îgi^ Mais , au moment qu'on s'y attend le moiflSj

cette daminante diésée forme un glapissement affreux auquel ToreiUe et le cœur ne peuvent tenir, tandis que dans le mêine instant lie chant dOrphée redouble de douceur .et de charme ; et ce qui met Ifi comble à 1 etonnement est qu en terminant ce court passage on se retrouve dans le mêm^ top par où Ton vient d'y entrer, sans quon puisse presque comprendre comment on a pu nous transporter si loin et nous ramener si proche avec tant de force et de rapidité.

. Vous aurez peine à croire que toute cette magie sopère par up passage tacite du mod^ Inajeur au mineur, et par le retour subit au majeur. Vous vous en convaincrez aisément sur le clavecin. Au Qioment que la basse , qui son* noit la doininante avec son accord , vient à frapper ïut bémol , vous changez non de ton mais de mode , et passez en mi bémol tierce mineure : car non seulement cet ut^ qui est la sixième note du ton , prend le bémol qui appartient au mode mineur; p>ais laccord précédent , qu il garde à la fondamentale près , devient pour lui celui de septième diminuée sur le re naturel , et laccord de septième diminuée sur le re appelle naturellement laccord parfait mineur sur le mi bémol. Le chant d'Orphée, Furie, lan^e^ appar» tenant également au majeur et au mineur, reste le même dans lun et dans Fautre : mais aux mots Ombre sdegnose^ il détermine tout-à-fait le mode mineur. C est probablement pour n avoir pas pris assez tôt Tidée de ce mode que vow»

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avez eu peine à entonner juste ce trait dans son commencement. Mais il rentre en finissant en majeur : c est dans cette nouvelle transition à la fin du mot sdegnose qu est le gprand efiet de ce passage ; et vous éprouverez que toute la di£Bculté de le chanter juste s évanouit quand, en quittant le la bémol , on reprend à Imstant Tidée du mode majeur pour entonner le sol naturel qui en est la médiante.

Cette seconde superflue , ou septième dimi* nuée , se suspend en passant alternativement et rapidement du majeur au mineur, et vice versa ^ par l.alternation de la basse entre la dominante si bémol et la sixième note ut bémol ; puis il se résout enfin tout-à-fait sur la tonique, dont la basse sonne la médiante sol^ après avoir passé par la sous-dominante la bémol portant tierce mineure et triton , ce qui fait toujours le même accord de septième diminuée sur la note sensible re, ^

Passons maintenant au glapissement no des furies sur le si bécarre. Pourquoi ce si bécarre, et non pas 21^ bémol comme à la basse? Parceque ce nouveau son , quoiqu en vertu de Fenharmonique il entre dans l'accord précédent, n'est pourtant point dans le mêipe ton , et en annonce un tout différent. Quel est le ton annoncé par ce «bécarre? Cest le ton dw^ mineur, dont il devient note sensible. Ainsi Tâpre discordance du cri des furies vient de cette duplicité de ton qu il fait sentir , gardant pourtant , ce qui est

admirable, une étroite analogie entre les deux tons ; car ïut mineur , comme vous devez au moins savoir, est Fanalogue correspondant du 772/ bémol majeur , qui est ici le ton principal.

Vous me ferez une objection. Toute cette beauté, me direz-vous, n'est quune beauté de convention et n'existe que sur le papier , puisque ce ^/bécarre nest réellement que l'octave de ïuû bémol de la basse : car, comme il ne se résout point comme note sensible, mais disparoît ou redescend suf le ^^* bémol dominante du ton, quand on le noteroit par ut bémol comme à la basse , le passage et son effet seroit le même absolument au jugement de l'oreille. Ainsi toute cette merveille enharmonique n'est que pour les yeux.

Cette objection , mon cher prête-nom , seroit solide si la division tempérée de l'orgue et du clavecin étoit la véritable division harmonique , et si les intervalles ne se modifioient dans l'intonation de la voix sur les rapports dont la modulation donne l'idée, et non sur les altérations du tempérament. Quoiqu'il soit vrai que sur le clavecin le si bécarre est l'octave de Xut bémol , il n'est pas vrai qu'entonnant chacun de ces deux sons relativement au mode qui le donne vous entonniez exactement ni l'unisson ni l'octave. Le si bécarre comme note sensible s'éloignera davantage du ^i bémol dominante , et s'approchera d'autant par excès de la tonique ut iç^u appelle ce bécarre; et l'w^ bémol, comme

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sixième note en mode mineur , s éloignera moînf de la dominante quelle quitte, quelle rappelle, et sur laquelle elle va retomber. Ainsi le semiton que fait la basse en montant du si bénoLol i ïuê bémol est beaucoup moindre que celui que font les furies en montant du si bémol à son bécarre. La septième superflue que semblent faire ces deux sons surpasse même loctave , et cest par cet excès que se fait la discordance du cri des furies ; car lidée de note sensible jointe au bécarre porte naturellement la voix plus haut que loctave de ïut bémol ; et cela est si vrai, que ce cri ne fait plus son effet sur le clavecin comme avec la voix , parceque le son de llnstruinent ne se modifie pas de même.

Ceci , je le sais bien, est directement contraire aux calculs établis et à Fopinion commune, qui donne le nom de semi-ton mineur au passage d'une note à son dièse ou à son bémol , et de semi-ton majeur au passage d'upe note au bémol supérieur ou au dièse ipférieur. Mais dîans ces dénominations on a eu plus d égard à la différence du degré qu au vrai rapport de Tiinitarvalle , comme s en convaincra bientôt tout homme qui aura de loreille et de la bonne foi. Et quant au calcul , je vous développerai quelque jour, mais à vous seul, une théorie plus naturelle , qui vous fera voir combien celle sur laquelle on a calculé les intervalles est à contre-sens.

Je finirai ces observations par une remarque qu'il ne faut pas omettre; c'est que tout l'eflPet

du pAd&age que je viens d examiner lui vient de ce que le morceau dans lequel il se trouve est en oaode majeur ; car s il eut été mineur , le cbaot d'Orphée restant le même eût été sans force et 9ans effet , rintoàation des furies par le bécarre eût été impossible et absurde , et il n y auroit rien eu d enharmonique dans le passage. Je parierois tout au monde qu un Fran<;ois , ayant ce morceau à faire , leût traité en mode mineur. Il y auroit pu mettre 4 autres beautés sans doute, mais aucune qui fût aussi simple et qui valût celle-là.

Voilà ce que ma mémoire a pu me suggérer sur ce passade et sur son explication. Ces grands effets se trouvent par le génie , qui est rare, et se sentent par Forganesensitif, dont tant de gens sont privés; mais ils ne s'expliquent que par une étude réfléchie de lart. Vous n auriez pas besoin maintenant de mes analyses , si vous aviez un peu plus médité sur les réflexions que nous faisions jadis quand je vous dictois notre dictionnaire. Mais, avec un naturel très vif, vous avez un esprit dune lenteur inconcevable. Vous ne saisissez aucune idée que long -temps après qu'elle s'est présentée à vous , et vous ne voyez aujourd'hui que ce que vous avez regardé hier. Croyez -moi, mon cher prête -nom, ne nous brouillons jamais ensemble , car sans moi vous êtes nul. Je suis complaisant, vous le savez; je ne me refuse jamais au travail que vous desirez, quand vous vous donnez la peine de m'appeler

4 1 2 RÉP. DU PETIT FAISEim A SON PRÉTE-NOtf.

et le temps de m attendre: mais ne tentez jamais rien sans moi dans aucun genre , ne vou» mêlez jamais de Fimpromptu en quoi que ce soit, si vous ne voulez gâter en un instant , par votre ineptie , tout ce que j'ai fait jusquid pourirous donner lair d un homme pensant.

SUR

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