SECTION III
Désir d'obéir à Dieu et de lui plaire.
Crushjs, philosophe allemand , exprime avec clarté le précepte général qui naît de ce mobile
d'actions. Tous les devoirs, à ses yeux , sont des devoirs envers la Divinité ; et sa maxime fonda* mentale est celle-ci : Fais par obéissance pour tes ordres de ton Créateur , tout ce qui est conforme à sa perfection , à V amélioration de ta propre nature , et à tes rapports avec les êtres qu'il a produits.
Quand notre esprit essaie de contempler l'auteur immuable des existences fugitives, il peut, dans l'immensité des perfections divines, être ravi par une d'elles plus qu'il n'est frappé par les autres. Les attributs de l'Éternel qui me semblent donner naissance à des doctrines morales plus ou moins distinctes , sont la bonté, la sagesse , la justice et la puissance.
Platon eut un génie éminemment théologique et poétique. Au milieu de ses idées éparses, de ses conceptions quelquefois bizarres , souvent ingénieuses, brillantes, élevées, il est difficile de saisir sa pensée dominante. Si j'interroge ses disciples, les plus nombreux me répondent que son principe d'actions , son principe chéri est le désir de ressembler à Dieu ij). Ce désir ne peut
être enfanté que par une affection vive pour la bonté suprême. La perfection des qualités de l'être infini ne permet pas aux nôtres d'en approcher : comment lui ressembler en sagesse , en justice, en puissance? mais la contemplation de sa bonté n'accable point notre faiblesse. Ainsi, dans le nombre de ses perfections, la bonté est celle dont il paraît le moins difficileque l'âme humaine offre un léger reflet; et par une métaphore hardie, mais assez juste pour quelle soit devenue populaire, on a dit que verser des bienfaits, c'est ressembler à la Divinité.
L'amour de la bonté suprême, en s'exaltant , produit les doctrines mystiques, dont nous pouvons former plusieurs classes.
Née d'une source pure , une douce mysticité nous émeut et nous charme à la lecture de quel-
ques écrits échappés du cœur de Fénélon. Des moralistes mystiques plus ardens , veulent perfectionner leurs disciples en les plongeant dans un état d'extase; entraînés par les songes d'une imagination enflammée, il croient avoir des rapports immédiats avec des êtres surnaturels, avec
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Dieu même : ainsi délirèrent un grand nombre de platoniciens d'Alexandrie! Parmi les enthousiastes que séduisent de telles chimères, les uns restent fidèles aux devoirs sociaux; les autres se perdent dans les derniers excès de la mysticité, où non-seulement l'esprit se trouble, mais encore où le cœur ' se déprave. Des mystiques enseignent que les bonnes oeuvres sont inutiles et même dangereuses , parce qu'elles dérobent un temps que réclament la prière, l'amour et l'extase. Dans leur spiritualisme absolu, quelquesuns font tellement abstraction du corps, qu'eu se livrant à des prostitutions dégoûtantes , ils ne croient point altérer la pureté de leur âme.
Si le moraliste est frappé surtout de la sagesse de l'Éternel , il le contemple avec respect comme auteur de l'ordre. On connaît mal les stoïciens quand on sait d'eux seulement quelques maximes exagérées; essayons d'exposer avec clarté le principe fondamental de leur doctrine. Un homme qui mettrait en pratique tous les préceptes contenus dans le traité des Offices, serait sans doute aux yeux de la plupart d'entre nous le vivant
modèle de la vertu. Cependant un stoïcien, en reconnaissant que cet homme fait mieux d'agir ainsi que d'une manière opposée , refuserait de le nommer vertueux; et Cicéron lui-même a soin de déclarer qu'il se borne à parler des devoirs imparfaits. La vertu , dit le sage du Portique, n'est pas une action; c'est un principe d'actions. Pour être vertueux, continue-t-il, mets le génie qui est en toi en harmonie avec le génie qui gouverne les mondes : ce ne sera plus par de vulgaires motifs et dans de courts intervalles que tu feras le bien; tes actions, tes discours, tes pensées , dirigés vers un seul but par le principe le plus élevé, formeront un tout homogène et pur ; tu seras un agent de la Divinité, occupé sans cesse de seconder ses vues d'ordre général; alors, mais seulement alors, ta vie méritera le nom de vertueuse. Tel fut le mobile donné par une doctrine célèbre qui , dans Rome avilie, fit encore jaillir de grandes âmes, éternels objets de vénération pour quiconque est sensible à la beauté morale.
Une idée à peu près semblable à celle des
stoïciens forme la base du traité de Malebranche sur la morale. Selon ce philosophe, on ne peut ' être vertueux qu'avec l'amour de l'ordre ; cet amour est la vertu fondamentale, universelle, Tunique vertu qui renferme toutes les autres. Affaibli dans nos âmes par le péché , l'amour de l'ordre peut être ranimé en partie par nos propres forces , en partie par le secours de la Divinité.
La bonté et la sagesse sont les attributs de l'Etre éternel d'où naissent les doctrines religieuses les plus conformes aux besoins de notre âme. Un rapprochement rigoureux, entre les fautes d'un être plein d'imperfections et la justice d'un être parfait, accable la pensée. Certainement la sévérité n'existe point en Dieu, car elle est un excès, et tout excès est un signe de faiblesse ; mais notre entendement débile semble disposé à la confondre avec une exacte justice. Aussi , quand la justice est l'attribut divin qui se présente avec le plus de force à l'esprit des moralistes , leurs systèmes prennent une teinte mélancolique et sombre, teinte remarquable
dans les Essais de Nicole qui , d'ailleurs , offrent beaucoup d'observations pleines de sagacité; et dans les Pensées de Pascal, le plus éloquent et le plus hardi contempteur de nos misères.
Nous touchons à une nouvelle aberration du principe religieux. Toutes les âmes qui s'élèvent vers Dieu sont frappées de sa puissance , tant cet attribut est inséparable de sa nature *. Mais si Ton isole des autres qualités de l'Éternel sa puis* sance absolue, on ne crée plus que d'effroyables systèmes; on place dans le ciel un maître qui ressemble aux despotes de la terre, ou plutôt qui en diffère par une force incalculable pour saisir, tourmenter et désoler les victimes de ses haineux caprices. Ce n'est plus un Dieu, c'est un être malfaisant qu'on adore; et pour me servir d'une expression de Shaftsbury , c'est le démonisme qu'on propage.
* Les théistes de l'antiquité n'avaient point, il est vrai , l'idée d'un Dieu créateur, dont la volonté a tiré l'univers du néant ; cependant , puisqu'ils le considéraient comme architecte des mondes, et comme ayant imposé l'ordre au chaos, ils voyaient en lui un pouvoir immense.