‹ ŒuvresChapitre 18 sur 59 · SECTION VI · texte numérisé non relu

SECTION VI

Septicisme.

Ne peut-on me reprocher une omission importante, et me demander où je place les sceptiques ?

Si j'écrivais une histoire de la métaphysique , je diviserais d'abord les philosophes en deux classes ; celle des dogmatistes et celle des sceptiques.

Il est nécessaire , en métaphysique, de commen* cer par décider ou du moins par discuter si nous pouvons savoir quelque chose ; mais en philosophie morale, le sens commun a plus d'empire, et les sceptiques jouent un rôle moins important. Nous les verrons se placer d'eux-mêmes dans quelques -y nés des subdivisions précédemment indiquées.

Ceux dont les doutes s'étendent même aux notions morales, ceux qui mettent en problême si Ton peut distinguer le juste de l'injuste, sont de véritables sophistes. Un tel scepticisme se change presque inévitablement en un dogmatisme effronté; car il serait trop difficile, trop contraire à notre nature de tenir long-temps la balance égale entre le vice et la vertu. Quand on se décide à les mettre au même rang, on est bien près de croire que l'honnête homme est dupe et que le fripon seul est habile.

Les véritables sceptiques , philosophes très dignes d'estime , cultivent d'autant mieux la science de la vie qu'ils sentent la vanité des ambitieuses sciences que nous lui préférons. Ces

philosophes n'éteignent point en eux les notions nécessaires pour vivre en paix, et pour faire le bien dans la société. Quand notre Descartes se plaça dans un état de doute presque absolu , il retint quelques maximes sous la sauve-garde desquelles il mit sa vie pratique. 11 décida : i° qu'il obéirait aux lois de son pays et à la religion dans laquelle il était né, qu'il se conformerait aux opinions les plus modérées et aux exemples des hommes les plus estimés; a° qu'il exécuterait avec fermeté les projets auxquels il se serait une fois déterminé ; 3° qu'il chercherait à triompher de lui-même et de ses désirs, bien plus qu'à changer la fortune et l'ordre des choses ; 4° enfin , qu'il continuerait de cultiver sa raison pour avancer, autant qu'il lui serait possible, dans la route de la vérité en suivait la méthode qu'il s'était prescrite, (a)

C'est pitié de voir reproduire encore , dans des ouvrages sérieux , les fables ridicules imaginées contre Pyrrhon. Ce sage était en une haute estime parmi ses compatriotes qui lui confièrent des fonctions honorables ; et qui , par reconnais-

sance pour les effets heureux que ses leçons produisaient sur la jeunesse, exemptèrent les philosophes du paiement des impôts. Ces faits avérés peuvent-ils se concilier avec les récits qui transforment Pyrrhon en un méprisable insensé? A quelque degré qu|on porte le scepticisme théorique , il perd de sa force au sortir de l'école. On ne doute pas qu'on ait besoin de satisfaire la faim et la soif; et quiconque mérite le nom de philosophe ne met pas plus en doute s'il faut accomplir les lois de l'humanité.

Quelques sceptiques ont tellement séparé la science de la vie des autres sciences , qu'ils se sont attachés à des doctrines particulières de morale , ou même qu'ils en ont créé et les ont soutenues dogmatiquement. Hume s'est efforcé d'ébranler tous les fondemens du savoir humain; il a cependant écrit un système de morale qui se rapporte au dernier principe d'actions dont j'ai parlé, au désir de se perfectionner. Hume nous invite à cultiver quatre espèces de qualités ; les unes utiles ou agréables à nous-mêmes, les autres utiles ou agréables à la société.

Cependant, il est vrai 4e dire que la plupart des partisans du scepticisme sont éclectiques en morale. Tels étaient les nouveaux académiciens qui comptèrent avec orgueil Cicéron parmi leurs disciples. Pleins de respect pour la vérité, et convaincus de notre faiblesse, ces philosophes se défiaient des jugemens humains ; ils adoptaient provisoirement les idées qui leur paraissaient justes, et continuaient leurs recherches, disposés à laisser sans regret leurs opinions du jour, si le lendemain leur en apportait de plus sages. Bien qu'ils regardassent seulement comme probable ce que nous disons être certain, jamais, au milieu de la fluctuation de leurs idées, ces hommes intègres et de bonne foi ne doutèrent si Ton doit accomplir ses promesses, aimer sa famille et secourir les malheureux ; mais les vues particulières du stoïcisme, du platonisme, du péripatétisme , étaient tour-à-tour admises ou re jetées, selon le degré de sagesse qu'elles semblaient offrir aux amis du paisible éclectisme de la nouvelle académie.

Tous les sceptiques dont la raison n'est pas

égarée , voient au moins dans les règles nécessaires à la conduite de la vie , un caractère de probabilité qui suffit pour exercer sur eux la même influence que la certitude exerce sur nous. Lorsqu'il s'agit de désigner leur place parmi les moralistes, on peut dire: Ce sont de modestes éclectiques, étrangers à tout dogmatisme.

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