‹ ŒuvresChapitre 19 sur 59 · PRÉCÉDENT · texte numérisé non relu

PRÉCÉDENT

Le tableau que je viens de tracer serait plus curieux qu'instructif, si je n'essayais de tirer quelques conséquences des faits qu'il présente. C'est peu d'avoir montré comment les divers systèmes de morale se rapportent à un petit nombre de principes d'actions ; il faut examiner quelle est la valeur de chacun de ces principes, c'est-à-dire quel est le degré de puissance de chacun d'eux pour conduire les hommes au but que se proposent les moralistes. Diverses routes se sont offertes à nos regards : n'en est-il qu'une seule où l'on puisse pénétrer sans craindre de s'égarer? en est-il plusieurs? toutes sont-elles utiles? quels sont leurs avantages et leurs dan-

gers? De pareils sujets sont, à mes yeux , les plus dignes d'occuper un esprit qui cherche à s'éclairer. Le point difficile est de porter dans leur examen cette impartialité sans laquelle on n'arrive qu'à de vains résultats, ou plutôt sans laquelle on trompe les autres et peut-être soi-

même.

Il semble que chercher la vérité soit pour l'homme un travail trop pénible, et que s'imaginer l'avoir trouvée soit le parti qui convienne à sa faiblesse ainsi qu'à son orgueil. A peine at-il choisi légèrement ou reçu du hasard un système , qu'il veut que toutes les parties de sa doctrine soient expliquées d'une manière favorable pour elle, et que les théories qui s'éloignent de la sienne soient toujours interprétées à leur désavantage. Les opinions deviennent bientôt méconnaissables quand on les présente avec une partialité si commode pour la vanité , la paresse et l'ignorance. On finit par exposer les systèmes avec autant d'infidélité qu'en mettrait dans ses tableaux un artiste qui , pour observer la nature, ferait usage de verres colorés.

MORALE. 5q

Je ne puis assez m étonner de la manière dont souvent on nous donne des leçons de philosophie. Souvent un écrivain exalte son système , décrie ceux de ses adversaires; et c'est ainsi qu'il prétend former nos âmes à l'amour de la vérité ! Que j'aurais bien plus d'obligations à l'homme qui , m'inspirant la modestie par son exemple , retracerait les diverses théories morales, indiquerait leurs avantages , leurs inconvéniens , et me préparerait ainsi à faire entre elles un choix éclairé !

Lorsque nous nous hâtons de décider qu'une opinion est fausse , nous oublions sans doute combien il y a d'amour-propre dans les jugemens précipités, et combien il y a de sottise dans l'amour-propre. En général, les mots cela est évident, cela est absurde, sont des mots d'écoliers. Au milieu de la diversité des opinions humaines , considérons combien de gens d'un esprit distingué et d'un cœur droit ont tenu pour faux ce qui nous semble vrai , pour certain ce qui nous semble douteux ; nous craindrons , en nous disant exclusivement raisonnables, de

tk> DE LA PHILOSOPHIE

nous rendre ridicules aux yeux de la raison. On n'approche qu'avec lenteur de la vérité; pour s'instruire, il faut examiner bien plus que juger. Lorsqu'un système nous étonne et nous blesse par sa singularité, au lieu d'être prompts à Je condamner, examinons comment l'auteur a pu se faire illusion et juger exactes les idées qu'il énonce. En suivant ses raisonnemens avec soin, tantôt nous verrons qu'une première erreur, imprudemment admise , a (ait naître les autres et les rendait inévitables; tantôt nous verrons que des pensées justes sont devenues par degré* moins pures, et qu'en s altérant toujours davantage, elles ont fini par amener des résultats absurdes. Alors seulement nous serons en état de réfuter avec précision et clarté une obscure et vaine théorie. Souvent aussi, rappelés à l'indulgence par un sage examen, nous trouverons soutenables les opinions qui nous paraissaient choquantes; car il n'en est guère qui n'aient rien de spécieux, et qui ne puissent avoir pour défenseurs des hommes d'un esprit élevé et d'un caractère estimable. Quelquefois enfin , nous avoue-

MORAXE. Gl

rons que notre premier jugement était tout-àfait erroné, et nous admirerons des vues profondes où nous n'avions d'abord aperçu que des rêveries. Toujours nous apprendrons, par nos recherches , à connaître l'esprit humain ; et nous nous instruirons surtout à nous défier de nousmêmes.

Pour juger la rectitude et le pouvoir des différons principes d'actions que nous allons mettre en balance , pour discuter la question de savoir quel est le principe générateur de la morale, pénétrons-nous d'impartialité. Je vais considérer chaque principe, non tel que des écrivains peuvent l'avoir modifié dans l'intention de l'exalter ou de le rabaisser, mais tel qu'il est en lui-même. Je ne parlerai point en avocat qui cherche des idées subtiles , afin de rendre tour-à-tour spécieuses des causes opposées; je parlerai en homme qui, voulant s'éclairer lui-même, présente fidèlement toutes les doctrines, sans exagérer leur mérite et sans affaiblir leurs dangers. S'il arrivait que, dans cet écrit, je parusse quelquefois me plaire à soutenir le pour et le contre , ce se-

rait parce qu'en exposant des opinions avec impartialité , la bonne foi même peut entraîner k prendre successivement le ton de leurs parti* sans et celui de leurs antagonistes.

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