II
8a l)K LA. PHILO&OPIIIE
cipes d'actions dont nous sommes occupés, aussi pur qu'il peut l'être; mais, au fond, ce désir est celui de se satisfaire, qui trop souvent égare les hommes, les plonge dans le vice, et les entraîne au crime.. A ce mobile répondent l'ambition, la cupidité , toutes les passions dévorantes. Quels ravages il va causer si de grandes lumières ne l'accompagnent , s'il est aveugle ou seulement peu éclairé!
Des préjugés très répandus nous disposent à croire que chacun est juge de ce qui lui convient pour être heureux , qu'on est libre de braver des périls qui n'exposent que soi. Il y a des erreurs que semble favoriser notre nature; celles-ci sont du nombre : or, elles altèrent facilement les doctrines qui nous donnent l'intérêt pour règle et le bonheur pour but. Voici le plus grand danger qu'il y ait à fonder la morale sur lé désir du bonheur. Assurément ce désir, quandil est éclairé, produit une constante habitude de tempérance et de bienveillance ; mais beaucoup de gens entendent parler d'une doctrine, fort peu l'étudient. Dans un état où les philosophes répètent
sans cesse les mots bonheur, amour de soi, intérêt et volupté, il est à craindre que le grand nombre ne s'abuse sur le véritable sens de leurs paroles ; il est à craindre que la plupart des hommes qu'on veut instruire dans la philosophie du bonheur, n'écoutent que les premières phrases de celui qui leur parle, ne retiennent que ces mots : Suis le penchant qui te porte à vivre heureux; et qu'ensuite ils ne s'abandonnent à leurs illusions. S'il en arrive ainsi, un peuple se plongera dans d'horribles turpitudes, n'adorera que l'argent et la puissance , traitera les devoirs de chimères , et ne reconnaîtra d'autre droit que la force.
Sans se dégrader au point de favoriser l'impudent égoïsme, la morale puisée dans le désir d'être heureux dégénère lorsqu'au lieu d'être grave, sérieuse, elle devient molle, efféminée, et nous invite moins à régler notre conduite qu'à nous étourdir sur la vie. Ses disciples respirent les plaisirs , chantent Y oubli des dieux et des humains. L'esprit, la gaîté, l'insouciance de ces convives de la folie ont des charmes. Si l'on com-
pare leur riante existence à celle de tant d'hommes que tourmente l'ambition , qui s'agitent et troublent leurs semblables, on est près de voir en eux des sages. Toutefois leur philosophie ressemble à ces liqueurs qui peuvent donner une effervescence aimable et légère, mais dont l'usage habituel altère la raison. Cette philosophie , répandue dans un état , amollit les âmes , invite à l'oisiveté , éteint l'amour du bien public, jette du ridicule sur la vertu et donne de l'indifférence pour le vice. Quand elle enivre la jeunesse , trop souvent elle rend l'âge mur inutile et la vieillesse douloureuse. Au milieu des rever3, quelques-uns de ses disciples gardent une étonnante insouciance ; mais la plupart se trouvent sans courage , gémissent et se livrent à des regrets tardifs. Un platonicien disait que l'emblème de leur philosophie est le vaisseau du roi Aëte. Ce navire portait une tente brillante, des tables somptueuses, des arbustes en fleurs; on y voyait des groupes de musiciens et de courtisanes. Quand il sortit du port, la multitude applaudit , et tous les regards exprimaient le de-
sir de voguer sur l'heureux vaisseau. Aéte s'enivra de parfums, d'harmonie et de volupté aussi long-temps que les zéphyrs enflèrent les voiles de pourpre. Tout-à-coup la tempête éclata ; rien n'était prévu pour vaincre sa fureur ; et les vagues jetèrent sur le rivage, avec les débris du navire, le corps de l'imprudent monarque. *
De riantes doctrines, agréable mélange de raison et de folie, ne sont pas sans attraits pour moi. Bientôt , cependant , elles laissent du vide dans mon âme ; je leur reproche de ne pas m'apporter des émotions assez nobles, et je sens qu'elles ne me révèlent point ma destinée. Lorsque, les quittant, je passe à des doctrines plus graves , il me semble qu'éveillé d'un rêve où des sons fugitifs caressaient mon oreille , j'écoute les accens de la vérité que profèrent des bouches vénérables.
* Max. Tyr. , Diss. i,§. 3.