‹ ŒuvresChapitre 22 sur 59 · DU DESIR D'OBÉIR ET DE PLAIRE A LA DIVINITÉ · texte numérisé non relu

DU DESIR D'OBÉIR ET DE PLAIRE A LA DIVINITÉ

Quelle heureuse harmonie ce principe d'actions forme avec la tempérance et la bienveillance , avec ces deux vertus que tous les moralistes veulent nous inspirer! Ecoutez-vous sans émotion ces paroles de Marc-Aurèle : J'essayai de ressembler aux dieux, en ayant peu de besoins et en faisant du bien aux hommes?

Parmi les définitions générales qu'on a données de la religion, la plus juste, par conséquent la plus sublime , est celle de Kant : La religion , dit-il, est l 'accomplissement de tous les devoirs, considérés comme prescrits par la divinité.

Un philosophisme hautain , un cagotisme niais, semblent être d'accord pour affaiblir.

pour altérer le principe d'actions religieux. Je doute cependant que l'être le plus incrédule puisse observer sans attendrissement des hommes d'une piété toujours active, toujours modeste, tels qu'il en existe un petit nombre dans chaque société religieuse. Le mobile céleste qui les anime répand, si je puis dire ainsi, une teinte noble et touchante sur leur vie entière. La maison que dirige un principe si pur devient un temple où , ministre aimé du ciel , le père de famille entretient les douces joies par les bonnes oeuvres et la prière.

J'ai vécu long-temps, et peut-être ai-je assez réfléchi pour qu'on ne puisse m'accuser de préjugés. Je le déclare aux jeunes gens qui liront cet écrit, le trésor de l'homme est sa confiance en Dieu.

J'ai vu beaucoup de gens , très estimables d'ailleurs, qui, dans leurs relations privées, étaient tristes , mécontens des autres et d'eux-mêmes , presque las de la vie ; j'en ai vu qui , dans leurs relations publiques, étaient faibles, d'une con-' duite incertaine, chancelante, bien qu'ils fussent

incapables de trahir entièrement leurs devoirs : toujours j'ai reconnu qu'il leur manquait l'appui que donne une conviction profonde des vérités religieuses.

Quand j'ai entendu les mêmes orateurs qui parlaient de liberté , professer l'irréligion , j'ai baissé les yeux , et je n'ai point douté de la chute de ces prétendus philosophes. Savez-vous comment les Américains proclamèrent leur indépendance? Après avoir rédigé en congrès l'acte qui les séparait du roi d'Angleterre, ils se rendirent au temple ; ils placèrent une couronne sur la Bible, et relevèrent vers le ciel : ensuite ils combattirent et triomphèrent.

Le mobile d'actions religieux est celui qui donne l'impulsion la plus active ; il est également propre à s'emparer des âmes grossières et des esprits cultivés; il excite les sentimens qui nous dominent avec le plus d'empire, l'espérance, la crainte et l'admiration. C'est tomber dans une étrange absurdité que de ne pas reconnaître quelle influence doit exercer, sur la morale de tout un peuple, la croyance qu'il existe

lin juge, partout présent, qui voit nos actions, entend nos pensées, récompense les vertus les plus secrètes, et punit les crimes les plus cachés. A ces véhicules d'espérance et de crainte s'en joint un autre qui suffirait pour ennoblir la race humaine. Créatures imparfaites et passagères, il nous est donné de porter nos regards vers un Etre immuable , modèle infini de la perfection ; il veille sur nous, il nous prescrit d'imiter sa bonté; nous pouvons lui obéir et lui plaire! Une céleste étincelle vit en nous ; notre âme peut se mettre en harmonie avec le régulateur des mondes, et seconder ses vues d'ordre universel! Il faut , dit-on , de la religion pour la classe ouvrière: oui , et davantage encore pour la classe occupée de grands intérêts ; à moins* qu'il ne soit plus facile de gravir un roc escarpé que de traverser un vallon.

Mais quelles tristes réflexions viennent assaillir mon âme! Le mobile que j'examine, ce mobile si noble et si pur en lui-même, peut se corrompre et devenir fécond en résultats déplorables. Quand nous nous jetons avec lui dans des routes

trompeuses, comme il est le plus puissant pou s* exalter nos facultés, il nous entraîne au mal avec plus de violence que tout autre. Certes on s'abuse si l'on croit que lui seul fait des intolérans. Née de notre orgueil et de notre faiblesse, fin- ' tolérance est une maladie de l'âme qui peut atteindre les hommes de toutes les opinions; mais il est évident que le principe d'actions le plus actif doit enfanter les haines les plus ardentes et les plus implacables. Les émigrés d'Amérique et ceux de France ont , après quelques années d'exil, revu leur patrie ; les protestans bannis par la révocation de l'édit de Nantes , sont morts en gémissant de laisser leurs fils subir l'hospitalité sur une terre étrangère.

Nous avons une manière de voir très élevée, si nous considérons comme impies les actions qui nuisent à l'humanité, les discours qui blessent la raison. Cette manière de voir est juste, car il y a de l'impiété à dégrader l'ouvrage du Créateur. Mais, que notre opinion cesse d'être éclairée , nous croirons coupables des actions innocentes ou même généreuses , et nous les

condamnerons avec d'autant plus de violence , que toutes les fautes seront impies à nos yeux. Ces gens qui nous paraissent déraisonner, ne seront plus seulement nos adversaires ; nous verrons en eux des ennemis de la divinité. Quelle horrible exagération va redoubler l'ardeur de nos débats ! Le fanatisme naîtra peut-être d'une opinion destinée à rendre sacré tout ce qui porte le caractère du vrai, du juste et du beau.

Non-seulement le mobile d'actions religieux conduit à des résultats effrayans lorsqu'il est corrompu , mais encore il se déprave aisément , parce que le précepte obéis à Dieu est vague pour la plupart des hommes. Ah ! sans doute une âme simple et pure se représente Dieu comme un père : que demande un père à ses enfans ? qu'ils le chérissent, qu'ils s'aiment; s'entr'aident et concourent à leur bonheur mutuel. Suivons ces douces volontés. Tous les cœurs droits entendent ce langage; mais si des controverses s'établissent sur la signification et sur les conséquences des mots obéis à Dieu, quelle foule d'interprétations vont être proposées , commentées,

réfutées! Si nos instituteurs, par intérêt ou par ignorance, nous donnent des notions fausses, des idées obscures et contradictoires, dans quel océan de doutes et d'erreurs allons-nous être plongés! O misère de l'esprit humain! la révélation même ne saurait nous garantir entièrement de ces dangers , puisqu'elle se manifeste par de? mots , et que les expressions les plus claires ont encore du vague et sont susceptibles d'interprétations différentes.

On a remarqué souvent que parmi les personnes occupées avec ardeur de suivre le précepte obéissez à Dieu , il en est qui négligent et même qui dédaignent les devoirs importans pour s'attacher à de minutieuses pratiques. En effet, l'homme imbu de ce précepte peut être amené par des raisonnemens très spécieux, très conséquens en apparence, à substituer une morale de convention à la morale éternelle. Lorsqu'on remplit les devoirs essentiels de la vie, sans doute on obéit à la divinité ; mais, pour être bon père, ami fidèle, citoyen dévoué, des motifs humains se mêlent nécessairement au motif reli-

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gteux; tandis que ce dernier se.ul détermine à suivre des pratiques tout-à-fait dépourvues d'utilité terrestre. On prouve donc d'une manière plus absolue son obéissance à Dieu, lorsqu'on s'acquitte de ces nouveaux devoirs que lorsqu'on remplit ceux dont notre propre nature nous fait sentir l'attrait et nous inspire l'amour. Ce raisonnement est faux, je le sais bien ; mais le principe que j'examine y conduit d'une manière fort naturelle.

On dirait que cette haute pensée qu'il existe dans l'univers un Etre rémunérateur et vengeur, au lieu de soutenir , accable notre faiblesse , tant il y a de gens qui supposent à la divinité les passions des hommes , rendues plus redoutables par un pouvoir sans bornes. Quand on frappe inconsidérément les esprits par ces mots obéissez à Dieu, l'immensité de l'Être qui veut qu'on obéisse , le néant de celui qui doit le satisfaire , épouvantent la raison. Alors naissent les scrupules tyranniques, tourmens de l'innocence. La morale est remplacée par une subtile casuistique ; après avoir assimilé Dieu aux despotes de la terre , on

essaie de le tromper comme eux ; les doctrines sombres paraissent être les seules qui soient vraies ; la superstition , le fanatisme étouffent la religion et désolent la société. Jetons un voile sur des horreurs trop connues pour qu'il soit besoin d'en affliger encore nos regards.

Telle est l'influence du principe religieux sur toutes nos facultés , qu'il peut aussi nous Caire délirer d'amour et de bonheur. Les rêveries mystiques ont des charmes et méritent d'être observées avec attention. On reconnaîtra qu'elles n'excluent point des qualités respectables : quand la raison nous fuit, le sentiment peut nous guider encore. Je dirai plus; la mysticité, nourrissant l'âme d'affections tendres et lui enseignant à se réfugier parmi les esprits célestes , a de grands moyens pour élever ses adeptes fervens au-dessus du malheur, et pour les rendre doux et faciles dans leurs relations sociales. L'école d'Alexandrie s'occupa des rêveries les plus étranges ; les notions que donne le bon sens y furent étouffées sous un inconcevable assemblage de folies ascétiques , savantes et bizarres. Cette école eut ce-

pendant des philosophes estimables qui pourraient encore , par leurs vertus pratiques , nous servir de modèles ; mais , comme si l'on devait attacher moins d'importance à la manière d'agir qu'à la tournure d'esprit des hommes, nous avons perdu la mémoire de leurs actions et gardé le souvenir de leurs erreurs.

Plotin, dont le nom , peu connu de nos jours , ne se prononce qu'avec dédain , Plotin fut environné d'une gloire brillante et méritée. Son savoir était vaste; son esprit était capable de suivre et de coordonner les idées les plus abstraites. Fidèle observateur d'une morale élevée , il pratiquait la plus active bienveillance et donnait l'exemple d'une vie tempérante. Ses vertus austères, ses moeurs douces, son commerce facile, le faisaient chérir du peuple et respecter des empereurs. Cet homme s'abandonnait à tous les rêves de la mysticité : plongé dans de longues extases, il s'imaginait entendre des révélations, il croyait jouir de la vue de Dieu même ; et le grand objet de ses leçons était de faire parvenir ses disciples à cet état de ravissement qui, d'après

cf> DE LA PHILOSOPHIE

*a doctrine, est le plus parfait où les âmes vertueuses puissent s'élever sur la terre.

11 est facile de condamner des opinions bizarres ; mais si Ton veut s'éclairer et devenir in* dulgent, on doit, ainsi que je l'ai dit, examiner comment leurs partisans ont été conduits à les juger raisonnables. Les erreurs mystiques, je Ta voue, m'étonnent peu ; et je conçois sans peine qu'une âme tendre et mélancolique , en s'exaltant, les embrasse. Observons l'enchaînement d'idées fort simples qui peut les rendre vraisemblables.

Lorsqu'un homme affligé prie avec ferveur, il sent quelquefois un calme inattendu pénétrer son âme. La bonté suprême a-t-elle voulu , des l'origine des choses, que la prière eût naturellement ce pouvoir de suspendre les douleurs, ou Dieu vient-il, par des actes particuliers de sa providence , donner la paix au malheureux dont l'ardeur confiante mérite sa pitié? La première opinion , n'admettant que des lois générales dans l'univers , est selon plusieurs philosophes distingués, la seule qui réponde à la grandeur de

l'Etre immuable. Toutefois, cette considération est frivole. 11 semble que nos systèmes se perfectionnent, quand notre manière de concevoir le maintien de l'ordre intellectuel ou de l'ordre

physique , épargne des soins à la puissance qui gouverne les mondes ; mais nous ne faisons ainsi que la dégrader, puisque nous lui supposons notre propre faiblesse. La seconde opinion donne une plus haute idée du pouvoir et de la bonté suprêmes. Cette opinion chère à Socrate, enseignée par lui dans la Grèce, est celle d'un grand nombre de sages. Si des actes particuliers de la Providence agissent sur notre sort, Dieu a des relations continuelles avec l'homme; la prière est écoutée , elle obtient des réponses. Je trouve naturel que des âmes affectueuses essaient de rendre ces relations plus douces et plus intimes, ces réponses plus directes et plus claires. 11 me semble également naturel de penser que plus les âmes se sanctifient , plus la divinité leur pro* digue les preuves de sa faveur. En faisant croître ces preuves au gré d'une imagination ardente, nous arriverons à l'idée qu'il est possible d'avoir H- 7

avec l'Auteur de tout bien des communications immédiates ; et le contraire ne saurait même être démontré rigoureusement, puisque notre esprit ne peut assigner des bornes à la bienveillance éternelle. Il ne s'agit plus alors que d'acquérir l'ineffable pureté par laquelle on mérite les derniers signes de la faveur céleste. Le corps gène les élans de l'âme; il paraît donc utile d'employer des moyens physiques, ainsi que des moyens moraux , pour se purifier. Le jeûne, la retraite et les veilles ajoutent à l'exaltation de la prière. Un homme éprouve enfin des extases, ses songes se transforment en réalités pour lui; il annonce que Dieu lui est apparu tout voilé de lumière ; c'est bien à tort qu'on le poursuit du nom d'imposteur; il ne veut ni ne croit tromper, il s'abuse, et sa folie est innocente.

Les mystiques , lorsque les impressions du monde sensible ne les atteignent plus , doivent être plongés dans un état délicieux. Que sont tous les prodiges de nos arts , près des merveilles dont jouit un être qui croit exister dans le monde

intellectuel, et s'unir à Dieu même? La raison est obligée de reconnaître que ces songes de l'imagination doivent être enivrans. Mais , au milieu de ses rêves et de ses jouissances, la mysticité expose à d'effrayans dangers. D'autres genres d'aliénation mentale produisent aussi d'agréables chimères , et cependant l'art essaie de les guérir. Vainement dirait-on qu'ils rendent heureux ; ils peuvent en un instant changer de caractère : l'insensé que nous voyons aujourd'hui paisible et riant, demain peut-être frappera ceux qui l'entourent et se déchirera lui-même. La mysticité , d'abord féconde en idées enchanteresses, pourra livrer bientôt à de noires et douloureuses pensées l'esprit qu'elle a rendu malade; elle est d'ailleurs une folie contagieuse, et ceux qu'elle abreuve de délices feront peut-être des malheureux s'ils propagent leur doctrine. Parmi les nombreux disciples de Plotin, combien ont adopté ses erreurs et n'ont point pratiqué ses vertus !

Sans rappeler les coupables égaremens de ces adeptes! qui méprisent les bonnes actions , pour

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n'attribuer de mérite qu'à leurs extases, et de ceux qui se croient purs au milieu des plus honteuses débauches , il suffirait pour condamner la mysticité de voir qu'elle altère la raison. Le moraliste veille à la santé de l'âme, et les rêveries superstitieuses la détruisent. Il y a même de l'impiété à rechercher les jouissances réelles et vives dont une ardeur mystique est la source, puisqu'on ne les obtient qu'en sacrifiant un présent de la divinité et en abusant d'un autre, je veux dire en étouffant sa raison et en exaltant son imagination.

Toutes nos facultés sont précieuses; mais, je le répète, elles sont destinées à des usages différons. L'imagination doit influer peu sur les règles de la vie; ce n'est point avec de brillantes chimères et de vaporeuses rêveries qu'on forme des pères de famille, d'utiles citoyens : les êtres qui rempliront le mieux leur destination sur la terre, seront toujours des hommes fidèles à la voix du sentiment et du bon sens.

Parmi les systèmes fondés sur le désir de plaire à la divinité , les doctrines mystiques me

paraissent occuper une place à peu près semblable à celle que les doctrines du plaisir ont parmi les systèmes nés du désir d'atteindre le bonheur. Les unes et les autres altèrent les idées qu'elles prétendent perfectionner ; les unes et les autres, fécondes en images séduisantes, enivrent l'âme et lui donnent des émotions agréables ; mais , affaiblissant la raison , elles conduisent à des excès , et jettent dans l'avilissement les imprudens disciples qui s'abandonnent à leurs promesses.

Frappés des aberrations d'esprit que peut produire le mobile religieux, beaucoup de philosophes ont pensé qu'il faut exposer d'abord nos devoirs sociaux , les établir sur une base telle que l'amour de soi ou l'amour de nos semblables ; puis appeler les idées religieuses pour former le complément heureux et nécessaire des idées morales. Alors le principe qui nous occupe leur semble perdre ses dangers et garder ses avantages : ils élèvent un édifice dont la religion forme la coupole qui le garantit des tempêtes.

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Quant à ceux qui veulent anéantir les sentimens religieux , c'est dans une autre partie de cet .écrit que nous jetterons un coup-d'œil sur leurs étranges et funestes doctrines.

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