CHAPITRE X
du désir d'être utile aux hommes.
Quand la morale naît de ce mobile d'actions , on n'a plus à craindre de la voir dégrader par les calculs de legoïsme ou par les erreurs de la superstition. Si des êtres faibles ont besoin d'avoir pour premier véhicule un principe d'actions peu sujet à s'égarer, la raison ne doit-elle pas prononcer en faveur de celui qui nous occupe? Dans quel avilissement l'homme peut se plonger en cherchant le bonheur ! à quelles folies il peut se livrer en essayant de plaire à l'Être invisible qui l'a tiré du néant ! Cherche le bbnheur, obéis à la divinité, sont des préceptes qui, pour n'être jamais interprétés faussement, demandent un esprit éclairé. La maxime ,fais du bien à tes semblables , est celle que le simple bon sens explique
avec le plus de facilité. Il y a vingt fausses interprétations à donner des deux premiers précep tes, contre une à donner de celui-ci.
Certainement on se jetterait dans de tristes écarts si, fondant un système sur le désir du bonheur ou sur celui de plaire à Dieu , on ne se hâtait de montrer que, pour le réaliser, on doit être utile aux hommes. Il semble donc que le parti le plus sage soit de prévenir, de rendre impossibles de funestes erreurs , en commençant par établir la morale sur le précepte qui nous commande d'améliorer le sort de nos semblables.
Ce mobile est celui qui tend de la manière la plus directe au but de la société; il nous l'indique, il nous le rend présent, il ne nous permet pas d'en détourner les yeux. J^es sages diriçés par lui peuvent dire : Contribuer à l'amélioration du genre humain, voilà ce que prescrit la morale ; si on la fait naître de quelque autre pensée , on se perd dans une fausse route, ou l'on finit par arriver nu but vers lequel nous allons directement ; nous sommes donc les seuls
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qu'anime , que dirige le principe générateur de la morale.
Ces philosophes condamnent ceux qui font reposer sur Pamour de soi les règles de la vie ; et ils donnent, en faveur de la base qu'ils choisissent , des raisons qui sont au moins très spécieuses. Portez, disent -ils 9 vos regards autour de vous. Dans cette multitude qui s'agite , les moins sensés, les plus vicieux, songent à leur intérêt particulier; tandis que les plus dignes d'être offerts pour modèles se consacrent au bien général. C'est à ceux-ci que vient s'unir le moraliste , c'est leur nombre qu'il veut accroître , c'est leur influence qu'il veut étendre sur la terre : ne doit-il pas adopter le principe d'actions que manifeste leur vie ? Il existe dans notre âme deux sentimens , dont l'un nous attache à nous - mêmes , dont l'autre nous fait prendre intérêt aux êtres qui nous entourent. On doit affaiblir le premier de ces sentimens , fortifier le second : à ce double travail se réduit tout l'art du moraliste.
La beauté du principe d'actions que j'examine
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paraît digne de charmer les esprits généreux qui nous appellent aux vertus désintéressées. Cependant d'austères moralistes ne trouvent point ce mobile assez pur ; ils le dédaignent , comme ceux qui le suivent dédaignent l'amour de soi. Dans leur opinion , la morale ne peut jamais reposer sur l'utilité; il faut considérer le devoir abstraction faite de tous ses résultats. Mon dessein q'est pas d'examiner ici leur manière de traiter la morale ; je me borne à leur adresser une question. Ce qui est bien peut-il jamais être nuisible aux hommes ? S'ils répondent négativement , s'ils jugent que le bien est toujours conforme à l'intérêt universel, comment l'utilité serait-elle pour la morale une base trompeuse? Ce n'est peut-être qu'en préférant cette base, ce point de départ à tout autre , qu'on évite les subtilités , les divagations , les rêveries , parce qu'on est toujours obligé de montrer des résultats utiles pour conséquences immédiates des théories qu'on expose.
Les philosophes auxquels je m'adresse refusent-ils de répondre nettement? se bornent-ils à
dire que ma question est superflue , qu'on doit s'élever à des considérations plus hautes? Je craindrai de voir la morale dégénérer dans leurs écoles en une science subtile, plus convenable à l'argumentation qu'à la pratique.
Enfin , répondra-t-on qu'il n'est pas impossible que le bien soit, dans certaines circonstances, nuisible au genre humain ? S'il existe un pareil bien , l'esprit de l'homme n'est pas formé pour le comprendre. Si l'on veut que je parvienne à le concevoir, il faut me donner une autre place dans l'univers , il faut me donner des rapports tout nouveaux avec les êtres qui m'environnent. Aussi long-temps que je n'aurai pas changé dé nature , je regarderai comme la plus grande preuve de la sagesse et de la bonté de l'Être éternel , l'union qu'il a mise entre le juste et l'utile. Cette union me démontre qu'une âme droite ne s'abuse point lorsque, dans l'affection que lui inspirent les hommes, elle prend l'utilité universelle pour base de la morale.
Toutefois, quel principe d'actions n'est pas sujet à, se corrompre? Des hommes qui ne cher-
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chent que l'utilité pourront se tromper sur le sens de ce mot , s'arrêter à des significations restreintes et fausses. Nous entrons dans des routes trompeuses lorsque , cessant de considérer l'intérêt du genre humain , nous y substituons l'intérêt de quelques individus , ou même celui de la gatrie.
Il est naturel d'aimer sa patrie , comme il est naturel d'aimer sa famille ; mais le patriotisme exclusif est au véritable amour du pays ce que le fanatisme est à la religion.
L'homme est enclin à prendre pour le monde le cercle étroit qui l'environne. On voit souvent près de soi des exemples fort ridicules de cette disposition ; on en recueille d'horribles en parcourant l'histoire. Ces fiers citoyens qui dévastaient la terre pour ce qu'ils appelaient la gloire de leur patrie , pensaient qu'il faut se dévouer à ses semblables ; mais leurs semblables étaient les seuls Romains , le reste ne leur offrait que des esclaves ou des barbares. Les peuples de l'Europe moderne ressentent encore l'influence des législations injustes dont ils devinrent les admi-
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rateurs, après en avoir été les victimes.Tel homme plaisante sur les prétentions qui divisent les familles d'une petite ville; et ce même homme applaudit avec enthousiasme aux vanités plus fatales qui divisent, arment et désolent les peuples. Des philosophes même ont entretenu par leurs écrits les préjugés vulgaires, que la philanthropie essaie de détruire en répandant les vrais principes de la moralç et de l'économie politique.
On a souvent porté contre Jean-Jacques des accusations injustes, absurdes, qui prouvaient seulement que ses critiques ne l'avaient pas compris. J'ignore si on lui a fait un reproche sur lequel j'insisterai. Frappé dans sa jeunesse des vices de notre état social , il fut séduit par la grandeur de quelques âmes romaines ou Spartiates , et prit de l'engouement pour les républiques anciennes. Ce fut une source d'erreurs dans sa politique. Occupé de combattre l'égoïsme qui l'entourait , il ne sentit pas assez le besoin de subordonner le patriotisme à la philanthropie. On ne se fait, dit-il, l'ami de V humanité que pour se dispenser d'aimer la patrie. Hélas ! cette
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accusation pouvait être vraie à l'égal d<» hommes contre lesquels il la dirigeait ; elle doit nous mettre en défiance contre l'hypocrisie d'humanité ; mais elle ne détruit point ce fait que le patriotisme exclusif est un des plus funestes obstacles aux progrès de la civilisation. En célébrant ce patriotisme, on trouve beaucoup d'approbateurs, on peut être applaudi de tout un peuple; mais le nombre des voix qui soutiennent l'iniquité ne change point sa nature. Triste avantage que celui de substituer Végoïsme national à l'égoïsme individuel ! Ce dernier mérite plus de mépris, et l'autre plus de haine.
En suivant le desir d'être utile à l'humanité entière, il est possible encore de s'égarer. On tombe dans une déplorable aberration d esprit quand, exalté par le but auquel on aspire, on croit légitime tout moyen de l'atteindre.
Nous savons trop qu'il existe un fanatisme politique , ainsi qu'un fanatisme religieux. Ce dernier sans doute est celui qui pénètre l'âme avec le plus de force. I^es hommes qu'il enivre croient, en frappant leurs adversaires, exécuter
Tordre du ciel ; ils ne sauraient hésiter sans crain» dre d'encourir les peines éternelles ; rien ne peut les émouvoir, ils sont morts à l'humanité. Ceux qu'agite un fanatisme purement politique, ne sont pas aussi certains de violer les lois morales en sûreté de conscience ; il est moins difficile d'obtenir d'eux un sentiment de pitié, un mouvement de repentir. Mais on souille sa pensée si l'on s'arrête à comparer de grands crimes pour décider quels doivent être les moins odieux ; il faut les repousser avec une égale horreur. Tout fanatisme est exécrable , car il conspire contre le but des esprits éclairés et des âmes gênéreuses , contre l'établissement de la paix sur la terre.
Machiavel fut l'apôtre de l'astuce et de la violence. Cet écrivain , a-t-on dit , était un honnête homme qui , pour inspirer la haine de la tyrannie, révéla les secrets des despotes en feignant de leur donner des leçons. Si l'on ne considère que son ouvrage le plus célèbre , cette opinion est plausible ; mais , dans un autre ouvrage , il donne des conseils aux partisans de l'autorité
populaire. Ses principes sont toujours les mêmes; I toujours il pense qu'il faut se diriger vers un but avec une volonté forte , qu'on ne doit craindre d'employer aucun des moyens capables d'y conduire, et que les moyens iniques sont les plus prompts et les plus sûrs. Dans son livre du Prince, il dit aux despotes : Corrompez et tuez; daiis ses Discours sur Tite-Live , il dit aux républicains : Effrayez et tuez. Aucune interprétation ne justifiera jamais ces doctrines ; et un examen réfléchi confirme la sentence infomante dont l'instinct public a flétri Machiavel. Que le mépris et la haine poursuivent de pareilles doctrines ! Une des plus monstrueuses erreurs est celle d'imaginer que le mensonge peut être utile à la vérité, que le crime peut prêter à la vertu son appui. Une cause juste veut des secours que la justice avoue. Quand le sage, du fond de sa retraite, observe l'agitation des hommes , il souffre dès qu'il les voit recourir à de coupables moyens de succès. Cependant, si la fraude et les attentats sont employés pour servir des projets honteux en eux-mêmes , une es-
pèce d'ordre lui paraît exister encore; le mal enfante le mal , la perversité se dévoile , et devenant plus révoltante, hâte elle-même sa ruine. Mais quel sentiment douloureux accable le sage, lorsqu'il voit des moyens infâmes souiller une cause honorable , éloigner de sa défense les âmes nobles et pures! Toutes les idées saines, toutes les notions vraies lui semblent alors s'exiler de la terre; il est près de céder au découragement;
et tournant ses regards vers le ciel , il demande s'il faut désespérer du sort des hommes !
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