LES SYSTÈMES
Philosophes animés de prétentions exclusives , la morale n'est pas une science de mots ; elle doit être surtout une science pratique. Peu m'importe que vos points de départ soient différons , si vous parvenez à conserver l'intégrité de nos facultés , et à leur imprimer une direction utile au genre humain. Toutes les doctrines dont nous avons pesé les avantages , peuvent conduire leurs disciples à la pratique des vérités morales ; par conséquent toutes sont utiles. J'aime à proclamer ce fait et cette conséquence ; il est essentiel d'en pénétrer les esprits pour l'avancement du bonheur général.
Les plus tristes et les plus ridicules débats
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sont ceux qui s'élèvent entre les moralistes. Que penser quand la guerre éclate parmi ceux qui doivent nous enseigner à vivre en paix ?
L'observateur éprouve sans cesse deux sentimens contraires : l'un inspiré par les bienfaits de la Divinité , l'autre causé par la manière dont les hommes abusent de ces bienfaits ou les négligent. Chacun des mobiles d'actions que nous avons examinés , pouvant nous conduire au bien, on croirait que les partisans des différens systèmes vivent en bonne intelligence, estiment quiconque travaille à l'œuvre qui leur est commune, et voient, dans la diversité même des moyens employés pour nous amener à prendre une constante habitude de tempérance et de bienveillance , un moyen général et nécessaire pour nous conduire à ce but. Ils sont rares cependant les philosophes assez éclairés pour être vraiment tolérans.
Souvent les écrivains qui fondent la morale sur l'amour de soi , affirment que leur théorie est la seule exempte de subtilité, de pédantisme, d'exagération, la seule conforme k la nature hu-
maine ; et traitent de rêveurs leurs antagonistes. Avec quel dédain , quelle hauteur les réfutent la plupart de ceux qui s'élèvent à la loi du devoir, considérée d'une manière abstraite ! Si j'en crois ces derniers , eux seids connaissent la vertu , eux seuls ne dégradent pas la morale. D'autres phi* losophes s'enorgueillissent de suivre d'autres routes intellectuelles, et montrant les avantages de celles qu'ils ont choisies, les dangers de celles dont ils éloignent leurs élèves, prétendent avoir le droit exclusif d'éclairer notre raison. Au milieu de ces discussions qui plaisent à l'amourpropre, on perd de vue le but auquel il faudrait arriver ; la vérité , l'intérêt général cessent d'occuper les esprits ; on finit par ne plus savoir ce qui constitue la justesse, la bonté d'une doctrine morale.
Pour juger les systèmes sur la science de la vie , il faut surtout examiner leurs résultats pratiques. La Grèce eut un sage qui , je crois , eût fait aisément reconnaître le vice des prétentions exclusives dont je viens de parler. Socrate savait conduire ses auditeurs du connu à l'inconnu, en
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se servant de comparaisons familières pour amener l'esprit à des idées d'un ordre plus élevé. Peut-être nous demanderait-il ce qui nous fait juger bon l'instrument qu'emploie un ouvrier. Ccst, lui répondrait-on sans doute, la propriété que cet instrument a de bien exécuter l'ouvrage pour lequel on l'a fabriqué. Et, pourrait ajouter Socrate , si différens instruirions sont propres à bien exécuter le même ouvrage , si chacun d'eux a des avantages particuliers qui le rendent préférable , selon la force ou l'habileté de la main qui l'emploie , ne faudra-t-il pas reconnaître que tous ces instrumens sont bons? ]jbl réponse serait affirmative. Eh bien! dirait le sage, pour juger la valeur des différens principes d'actions et l'utilité des systèmes qu'ils produisent, examinez s'ils sont propres à nous donner une constante habitude de tempérance et de bienveillance.
Le choix du premier véhicule des idées morales n'a point l'extrême importance que lui supposent des esprits étroits ou fascinés par l'orgueil. Un bon système, une sage doctrine doit J exciter et, si je puis dire ainsi , mettre en mou-
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vement dans notre âme tous les mobiles d'actions capables de nous diriger veFS le bien : dèslors il n'est pas d'un haut intérêt que tel ou tel mobile soit employé le premier j les résultats pratiques seront toujours les mêmes. Prenons ici pour exemple les trQis mobiles que j'ai nommés naturels. Pourquoi des débats sur la question de Savoir quel est celui qui donnera l'impulsion aux autres ? Philosophe * je te suppose un esprit éclairé , un cœur droit : si tu cherches le bonheur, tu sentiras le besoin de calmer les peines de ceux qui t'environnent t et de trouver un appui dans la Divinité. Si tu suis le désir d'être utile aux hommes, tes jours seront agréables à Dieu, et tu goûteras une satisfaction pure. Si ta première pensée est de plaire à l'Auteur des êtres, tu seras bienfaisant à son exemple, et sa bonté fera descendre la félicité dans ton âme. Ainsi chacun de ces principes d'actions peut évidemment produire un système fécond en résultats utiles. >
Lorsqu'on donne des leçons de philosophie morale , le point essentiel n'est pas que l'ensei-
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gnement commence par telle idée. Le point important, quel que soit le principe d'actions auquel on s'adresse d'abord , est que les autres principes viennent s'unir à ce premier mobile , qu'ils le fortifient et l'éclairent. Alors tous les moyens que Dieu nous a donnés pour nous conduire au bien , sont rais en œuvre ; alors le moraliste crée nécessairement un sage système, parce que son système est complet.
Je tiens au contraire pour défectueuses toutes les doctrines qui privent leurs partisans d'un ou de plusieurs des principes d'actions dont nous avons vu l'heureuse influence. La véritable distinction à établir entre les doctrines des moralistes est celle que je fais dans cet instant : il y a des systèmes complets et dessystèmes incomplets.
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