DE L'UNITÉ EN PHILOSOPHIE MORALE
Si les hommes ne s'entendaient sur aucun point , la société se dissoudrait au milieu d'une effroyable guerre. I^a nature des choses, l'ordre social, notre propre intérêt nous obligent à reconnaître certaines vérités. Nous devons conformer notre vie à ce qu'elles prescrivent, sous peine de porter le trouble parmi nos semblables , et d'exciter le mépris ou l'horreur des gens de bien. Mais si , par besoin de dominer ou par excès de zèle, on veut grossir à nos yeux le nombre de ces vérités incontestables, si l'on exige que le respect qui leur est dû s'étende à des idées sur lesquelles varient nécessairement les divers esprits , on comprime nos facultés , on nous gêne , on nous irrite ; loin d'établir la paix , on
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fomente une guerre qui , selon les circonstances , est sourde ou violente.
Amener les hommes à pratiquer les lois morales , tel est le but de la philosophie. Le but ne saurait varier; et sur ce point, il doit y avoir l'unité la plus absolue dans les intentions des moralistes ; mais pour arriver à ce terme de leurs efforts , s'ils veulent ne laisser subsister qu'une seule doctrine et lui soumettre tous les esprits, notre nature s'opposant alors à l'unité , ils ne font plus que s'adresser d'injustes reproches , et multiplier leurs débats, quelquefois coupables, souvent ridicules.
On m'a conté qu'un violent incendie se manifesta dans une ville d'Allemagne, où de nombreux étudians s'instruisent des divers systèmes de philosophie. Une mère et son enfant étaient près de périr; le danger effrayait les ouvriers les plus braves ; quelques étudians se dévoué* rent et parvinrent à sauver les deux victimes. Pleins de joie, ces jeunes gens s'embrassèrent : peu de momens auparavant ils ne se connaissaient point; une bonne action faite en commun
les lia sur-le-champ d'une tendre amitié. Ils se donnèrent un rendez-vous pour le lendemain, et furent heureux, de se revoir. Après s'être adressé les éloges que méritait chacun d'eux , ils parlèrent de leurs études; ils vantèrent la philosophie., noble fille du ciel , qui en épurant les âmes , les rend plus accessibles à tous les seutimens généreux. Bientôt il fut question des différens systèmes entre lesquels se divisent les moralistes. Un des étudians fit un discours plein de vigueur et quelque peu subtil sur la loi du devoir; un autre essaya d'expliquer comment l'amour de soi se transforme et devient le dévoùment et l'héroïsme; un troisième soutint que le véhicule des plus saines doctrines est le sentiment inné qui nous dispose à la bienveillance universelle. Ces jeunes gens avaient déjà les prétentions de leurs maîtres: leur discussion s'anime, se change en dispute; ils rétractent les éloges qu'ils s'étaient donnés, et se quittent en s'adressant des injures. Lecteur, si c'est une fable, elle n'est pas dénuée de vraisemblance; elle s'est bien souvent réalisée ! (7)
Quelques notions plus ou moins vagues sur la science de la vie , ne suffisent point pour nous guider constamment. Je pense qu'il faut avoir une doctrine morale : alors les idées acquièrent de l'ensemble et de la fixité ; alors elles ont plus d'empire pour * nous disposer à la réflexion, et pour nous amener à prendre de sages habitudes. Dès qu'on sent l'importance de la philosophie morale , il est naturel qu'on préfère une doctrine aux autres. J'ai publié la mienne dans un ouvrage intitulé Essai sur l'art d'être heureux. Il me paraît que le premier véhiculé est le désir du bonheur ; ce désir, lorsqu'il est éclairé , conduit à servir les êtres dont on est entouré , à respecter la loi du devoir, à chercher les moyens de se perfectionner; il appelle les vérités religieuses qui viennent former le grand complément des vérités morales. Le système que produisent ce premier mobile et cet enchaînement d'idées , est celui qui pénètre le plus facilement dans nos âmes pour les diriger vers le bien. J'aime la doctrine à laquelle j'ai dû, avec le secours de la Providence, une vie paisible et douce,