‹ ŒuvresChapitre 30 sur 59 · II. i · texte numérisé non relu

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Mais , comme la plupart des hommes qui se forment un système, j'ai long -temps attaché au mien une importance trop exclusive ; je le croyais seul propre à nous diriger , tandis qu'avec plus de lumières, j'aurais vu que toutes les doctrines complètes ont de très grands avantages.

L'étude de l'histoire de la philosophie dispose à l'éclectisme. Celui qui se livre à cette étude peut être comparé au voyageur qui, dans la fréquentation de nombreux étrangers, perd ses préjugés, et finit par estimer des opinions , par goûter des usages qu'il n'entrevoyait d'abord qu'à travers des préventions fécondes en sots mépris et en injustes haines.

Disciples de Locke, disciples de Rant et d'autres philosophes , prouvez surtout par la sagesse de votre vie l'utilité de vos principes. Ne compliquez pas les difficultés qui nous empêchent de nous entendre ; attachez- vous à cette immuable vérité qu'il est des points de morale peu nombreux auxquels nous sommes obligés de nous conformer. Penser ainsi, c'est écouter la voix de la raison ; c'est l'écouter encore que de

crbire qu'il y aura toujours dans notre organisation 'et dans nos rapports , des modifications qui feront varier les théories propres à nous éclairer.

Quand je considère que de tous les systèmes complets il n'en est pas un seul qui , bien interprété et fidèlement suivi, ne puisse former dès gens de bien , je conclus qu'une ère de bonheur et de paix commencerait pour nous si, au lieu de disputer afitt de rendre exclusif tel ou tel système, chacun suivait le sien, et ne voulait en prouver l'excellence que par les résultats qu'il en obtiendrait dans le cours de sa vie.

Loin de nous enflammer d'un enthousiasme exclusif pour telle école , et de nous livrer au dénigrement contre les autres, voyons avec impartialité tous les systèmes , aimons à faire valoir ce qu'ils ont de juste, de noble et d'utile. Partons sanfe dfaMte de ce fait, que tous les sages 6ht voulu le botihteur géftëràl. Cicéron , qui cdmbat la morale de Zenon et celle d'Epicure , fait soutenir Tune par Càtori, l'autre* par Torquatus,

Romains dignes des hommages de fout ami de

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la vertu. Sont-elles vicieuses, absurdes, les leçons qui forment de tels hommes et qui trouvent de pareils défenseurs? (8)

Il est facile de reprocher à Platon des rêveries, à Zenon des maximes outrées. Mais, lorsqu'on voit que le génie de Platon fut consacré à célébrer Dieu , la vertu et l'immortalité , lorsqu'on se représente le stoïcisme comme le culte de la sagesse pratiqué par les plus grandes âmes dans les siècles de Rome en décadence, on sent qu'il faut mesurer ses expressions si l'on croit avoir, dans l'intérêt de la vérité, quelques reproches à £siire aux mânes vénérables des hommes que je viens de nommer.

Jamais, dans la Grèce, une école ne domina les autres. Les académiciens, les péripatéticiens , les stoïciens, les épicuriens enseignaient paisiblement leurs systèmes ; et l'on ne peut , à beaucoup d'époques, distinguer quelle secte était la plus nombreuse. Deux causes rendaient l'enseignement de la philosophie très fructueux dans Athènes. D'abord, les instituteurs de sagesse étaient bien convaincus qu'il ne s'agit pas seu-

temmt dewttrr do» la îA* A» élrws quelques idées plus ou moins justes, quTI faut ewr- «r «ur V» mmurs. sur h direction de la w. une bemwmr influence. Ensuite, xrraoe à la dî~ venrïté des leçons, il était impossible que le Grecut» visitant 1» écoles, ne finit pas par émaner la Maorie la plus analogue à «an caractère^ à «on £mrr d'esprit, la phis capable par eoméqtmt de sVnpurar de tartes ses facultés. Qn'ou réfléchisse sur ces doux fraudes de succès,, au verra que nous sommes des fam^eg yr nous ur savons pas même ci mmiifi il faudrait 4tabbr les écoles pour y former de»

ftonni les philosophes qu'on a vus donner leur nus divers svsràmes dont le but est le bien de l'humanité « je me plais à citer aa sape trop peu connu, IVsnonax, vieil- Jvd ahunhV et respecté qui, presque seul „ a trouvé fp&ce nu tribunal du satirique Lucien Bénmn disait : Je révdrr Socrarr , Déagmc Jfcetmuar , fmme jinsùppc. Qui. plus que or vieillard, était digue de jnper les théories

raies ? Quel empire exerçait sa vertu ! Une sédition était près d'éclater dans Athènes : au bruit du danger, Démonax s'avance sur la place publique. A son aspect vénérable, un silence craintif se répand dans l'assemblée ; les factieux se dispersent , et le sage se retire sans avoir eu besoin de proférer une seule parole.

En choisissant up système, gardons-nous de proscrire ceux que nous n'adoptons pas. Dieu voulut que les moyens de nous inspirer la sagesse ne fussent pas uniformes , puisqu'il a varié nos facultés , nos caractères , et les circonstances où nous sommes placés. Il s'agit d'arriver au but : indiquez le sentier qui vous paraît le plus direct, le plus facile; mais n'allez point d'une main impie fermer ceux qui vous paraissent moins sûrs, car vous nuiriez à vos semblables. Tel peut vous dire: Ce chemin, à travers des sites agrestes, me plaît; tel autre : Je préfère cette route ombragée d'arbres en fleurs. Celui-ci sent croître son courage à la vue d'un mont escarpé ; celui-là n'arriverait jamais, s'il ne trouvait une pente facile. Aucun d'eux n'a tort que lorsqu'il veut

nous contraindre à l'accompagner. Supposons tous lès sages d'accord sur la question de savoir quelle est la route la meilleure, les autres ne deviendraient peut-être pas inutiles. Les hommes qui auraient passé devant cette route sans l'apercevoir , ou qui en auraient été détournés , conserveraient encore la ressource de suivre des sentiers moins heureux.

La' plupart de mes opinions sont douteuses ; mais il en est une que j'énoncerai toujours dogmatiquement , c'est qu'il faut dans les discussions modération et tolérance. Les discours modérés ressemblent à des prières qui font descendre la vérité parmi les hommes. Observez avec intérêt, faites valoir avec soin tout ce qu'il' y a d\itlle dans les systèmes de vos adversaires ; vous n'en serez que plus croyable quand vous nous direz que vous connaissez un système qui réunit encore pins d'avantages.

Trop souvent la différence d'opinions suffit pour diviser ceux que devraiept unir leurs intentions et leurs lumières; c'est une triste preuve de notre faiblesse. Assurément deux amis, dont

la manière de voir est la même , passent ensemble des heures délicieuses : chacun d'eux aime à trouver une garantie de la justesse de ses pensées, de la pureté de ses vœux, dans leur conformité avec les vœux et les pensées de celui qu'il estime. Mais n'a-t-elle pas aussi des charmes, la conversation d'un homme éclairé et modeste, dont les idées s'éloignent des nôtres? Un pareil entretien m'instruit; j'y recueille des sujets de réflexion, des faits que j'ignorais, des vérités que je .n'aurais jamais aperçues. Puis, avec cet homme de bien qui cherche plus à m'exposer ses vues qrik combattre les miennes , je sens que malgré la diversité des esprits , on peut établir la paix sur la terre ; mon âme s'émeut et se remplit d'espérances.

Il y a des gens toujours prêts à louer complaisamment les opinions de ceux qui leur parlent. Tout en blâmant l'excès contraire, j'avoue que je m'en rapprocherais plus volontiers; sauf, comme disait Montaigne , à passer pour Guelfe chez les Gibelins, et pour Gibelin chez les Guelfes. Je ne crois pas sans utilité de montrer à ceux

qui m'écoutent , ce qu'on peut opposer de* raisonnable , de plausible à leurs idées ; c'est un moyen d'affaiblir le dogmatisme, et de semer quelques germes de tolérance.

. Un fait suffirait pour démontrer que la saine philosophie doit admettre toutes les théories complètes. Est -il, en effet, une doctrine qui rende tous ses disciples vertueux , tandis que les autres ne forment que des êtres sans mœurs et sans principes ? Non : si nos regards se portent sur les hommes qu'honore la pratique de la morale, nous les voyons se diviser entre les différons systèmes. Que faut -il de plus pour nous apprendre à respecter leurs diverses théories?

Aux considérations que j'ai déjà tirées de la variété des esprits, des caractères et des circonstances, j'en ajoute une fort importante. Il est nécessaire que les doctrines soient tempérées les unes par les autres. S'il ne restait qu'un système, on le verrait bientôt se dégrader et se corrompre.

Deux écoles de métaphysique existent , pour ainsi dire, depuis l'origine de la philosophie :

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Tune accorde beaucoup à l'imagination , l'autre au raisonnement; l'une est celle de Platon, l'autre celle d'Aristote. On les a vues tour- à-tour se proscrire ; il en sera de même jusqu'à- l'époque où elles auront été jugées avec impartialité. Disons . plus : jusqu'à cette époque , c'est avec raison que l'école qui dominera sera d'abord préconisée et bientôt décriée. Les disciples d'Arôtote , après avoir fait admirer de belles découvertes, fruits de l'observation, voudront soumettre tout au raisonnement, au calcul; ils glaceront les esprits et dessécheront les âmes. Les hommes , effrayés du néant que ces raisonneurs ouvriront devant eux, demanderont à l'école de Platon de rappeler sur la terre les sentimens élevés et les. idées généreuses. Cette école excitera donc un juste enthousiasme ; mais , après avoir touché les cœurs, enchanté les imaginations, ses élèves se jetteront dans de bizarres rêveries, ils peupleront les airs de fantômes, ils répandront la mélancolie , les superstitions : heureux encore si leur folie ne devenait jamais persécutrice et cruelle! Effrayés de nouveau, les

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hompiçç retourneront vers les disciples cTAristoje, pour leur demander de rappeler ici-bas le bon sjçnp et de faire rep£çpdrç à la raison ses droits. Ainsi les excès <J' une école dirigent les. esprits, vers ijpe autre, dont les çfcçès à leur tour raipènejit à la, première. Il est daus leur destinée d'être successivement lpuées, blâmées* suivies, quittées çt suivies de nouveau. Dans tous cçs changemens, on substi^e dfis erreurs à des erreurs; on est Ijvré tantôt aux métaphysiciens

qui disçgqpeqt, tantôt aux métaphysiciens qui rêvent, : on tournera dan? un cercle de sottises, jnsqu'qu^moipfint où, docile à la vpix du sens comm^p, on reconnaîtra que le$ deux, systèmes ont dçs avantages et des dangers, qu'ils doivent, exister paisiblement ensemble, et. que chacun d'eux doit opposer des barrières au* égaremens, de l'autre.

L'esprit humain ne peut saisir l'ensemble des choses; il s'attache à quelques idées ou même à une seules il exalte cette idée favorite, il se çoipplaît àla voir, à la. considérer exclusivement. Quand un système triomphe d'un système , c'est

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une idée partielle qui succède à uqe idée du même genre. Faibles et bornés, nous séparons ce qui devrait être uni; nos doctrines imparfaites combattent entre elles avec des avaqtages à peu près égaux; et souvent, je Pai déjà dit, ce serait en réunissant diverses théories qu'on parviendrait à rectifier chacune d'elles.

Quelques observations me paraissent propres encore à jeter du jour sur la question de savoir si Ton doit chercher à détruire tous les systèmes qui s'éloignent de celui qu'on préfère. Pour amener la paix, deux moyens différens se présentent : l'un consiste à faire tellement dominer une doctrine exclusive , qu'elle ne trouve plus de contradicteur et que la pensée humaine lui soit asservie ; l'autre consiste à pénétrer les hommes de cette vérité, qu'ils doivent s'entendre sur quelques points essentiels et s'accorder ensuite la plus entière liberté. Le succès du second moyen est difficile , le succès du premier est impossible.

Je dirais à ceux qui ne partagent pas cette opinion : Le système que vous aspirez à foire régner seul est sans doute excellent; -mais pour

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qu'il lie s'en glisse pas d'autres dans la société, il faut que vous preniez les hommes au berceau et ne les abandonniez qu'au tombeau , que dans tout l'intervalle qui sépare ces deux termes , vous les soumettiez à votre influence la plus immédiate. Il faut que le législateur, surpassant en vigilance ces fées qui dans le moyen âge présidaient à la naissance d'un enfant, veille sans cesse sur le peuple qu'il forme , lui prescrive avec un soin minutieux ses occupations'et ses amusemens. Les sciences, les lettres, l'industrie seraient funestes; l'état est détruit si l'on peut impunément ajouter une corde à la lyre, ou manier d'autres outils que la scie et la hache. Il n'est qu'un seul moyen de prévenir la diversité des esprits, c'est d'étouffer la pansés.

Sparte fut un modèle de ce genre de législation. Une société plus admirable existe, c'est celle des Frères moraves. Les Spartiates étaient des moines armés , servis par des Ilotes ; les Moraves pratiquent des vertus paisibles et modestes : ceux-ci méritent l'intérêt du philanthrope , dont souvent les premiers doivent exciter l'horreur.

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Les institutions fortes, qui embrassent la vie I1 entière , et substituent aux volontés indivictaeftés « la volonté du législateur^ ont sans 'doute un côté très digne d'arrêter les regards ; ce sont dés j*énomèhes qu'il est utile d'étudier. Les hommes sont d'ailleurs si faibles, et tant de Vices, de crimes et de misères naissent (le leurs erreurs, qu'on peut être tenté de croire que le parti le plus sage est de les soumettre à de vigoureuses lois, qui règlent et déterminent jusqu'à leurs moindres mouvemens. Mais, sans examiner tout ce qu'il y a de faux et de dangereux dans un pareil projet, il est évident que les institutions dont je viens de parler ne sont applicables qu'à des bourgades, à de petites sociétés qui s'isolent de la grande afin de n'en être point troublées. Peut-on transformer en couvens nos villes, nos capitales, où lès arts ont multiplié les besoins, où les lumières font jaillir sans cesse des idées nouvelles? Cet état de là civilisation est confonde aux lois de la nature ; Dieu nous donne des facultés poufr les développer. Dans cette situation de la société , on ne peut plus compri-

mer l'intelligence ; on ne peut que l'éclairer. Méconnaître cette vérité , c'est s'exposer à réunir les inconvéniens des deux genres de législation , sans avoir les avantages d'aucun d'eux.

Certainement il est facile de Élire prévaloir, dans les écoles > un système de métaphysique et de morale. Pour que les leçons de tous les professeurs soient des discours., en l'honneur d'Aristote, ou de Platon, ou de Locke, ou de Kant, il suffit que l'autorité s'abaisse à servir les pédans dont l'admiration se concentre sur un de ces philosophes. Je conçois fort bien que dans tel pays , à telle époque , un système paraisse avoir anéanti tous les autres. Ses partisans, fiers de leur Victoire, répéteront que j'avais tort de penser que la divergence des opinions serait éternelle ; et les faits sembleront être d'accord avec eux. Pauvres gens ! étendes \ùs regards au* delà du petit théâtre de vos succès ; vous verrez chez l'étranger d'autres docteurs enseigner avec éclat les théories que vous dédaignes. Sans aller au loin chercher des exemples, vous pouvez voir près de vous, beaucoup d'hommes de mérite qui

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rient en secret ou même en public de vos prétentions. Attendez ; les doctrines que vous croya avoir étouffées renaîtront, et peut-être, à leur tour, triompheront avec l'intolérance dont vous donnez l'exemple.

En philosophie , ainsi qu'en politique, un défaut des esprits exclusifs est de croire leurs admirateurs plus non^>reux qu'ils ne le sont en effet. On a parfois l'amusement de rencontrer, dans la même journée, des enthousiastes qui suivent des bannières opposées, et de leur entendre dire avec la même conviction , avec la même assurance, que leurs opinions ne trouvait plus de contradicteurs, et que celles du parti contraire sont universellement méprisées.

Observateur impartial, je suis frappé de la diversité des esprits, et je la crois conforme à l'éternelle volonté de l'Auteur des êtres. Je vois que chacun des systèmes complets peut, dans telles circonstances et pour tels hommes, être plus utile que les autres; je pense donc r philosophes épris de ces différens systè» vent s'accorder liberté, estime, assis*

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