CHRISTIANISME
Tous les systèmes complets ont eu des partisans profondément convaincus des dogmes de la religion chrétienne. L'intime union du christianisme et de la philosophie serait le plus puissant moyen de répandre sur la terre. la morale et la paix.
Si nos passions et nos préjugés ne suffisaient pour expliquer les plus fatales dissensions , j'aurais peine à comprendre que jamais des débats aient pu s'élever entre la théologie et la philosophie; leurs domaines sont bien distincts pour l'observateur éclairé. Toute la morale est émanée de Dieu : il y a deux révélations, l'une naturelle, l'autre surnaturelle; l'une parle
au cœur de tous les hommes, l'autre est annoncée à l'univers par la bouche du Christ. La première, pour être bien conçue, ne demande que les lumières de la raison ; l'autre exige des études spéciales et la foi*
Ainsi les deux domaines sont très distincts : aucun débat ne peut naître, si le théologien laisse la raison s'exercer librement sur les sujets qui sont à sa portée , et si le philosophe , loin de vouloir pénétrer dans le sanctuaire , s'incline avec respect pour en écouter les oracles.
Il n'est ni possible d'arrêter, ni utile d'improuver le libre exercice de l'intelligence. Toutes les pages qu'on vient de lire offrent les preuves de cette assertion. Il n'est ni possible de renverser, ni raisonnable d'attaquer le christianisme. En développant cette vérité , souvent on ne parle que pour exciter les applaudissemens de ceux qui croient ; je choisirai les idées et je prendrai le ton qui me paraîtront convenables pour être écouté de ceux qui ne croient pas.
Le déiste soutient l'impossibilité de la révélation surnaturelle. Cette opinion est-elle bien phi-
losophique? Ce qui est philosophique, c'est ce qui est conforme à la raison. Peut-on raisonnablement assigner des limites à la puissance et à la bonté divines?
Un professeur de mathématiques , M. Encontre, dit dans une lettre fort remarquable sur Platon : « Le savant M. Dupuis commence par une asserve tion singulière le volumineux ouvrage de YOri- « gine des Cultes. Il doute si Dieu existe ; mais il a est certain que, même çn admettant son exis- « tence , Dieu n'a pu se révéler aux hommes. « J'admire l'indulgence de ces docteurs qui veu- « lent bien permettre à Dieu d'exister, sous con- « dition qu'il se taira. »
L'opinion du déiste est-elle conforme aux intérêts du genre humain? Les plus impies d'entre les sophistes déclarent que l'Évangile renferme une morale pure : cet éloge est fort au-dessous de la vérité. Dans l'Évangile sont exprimés , de la manière la plus positive, tous les préceptes qui nous font un devoir de vivre en frères, de respecter le malheur, de soutenir la faiblesse, de révérer la vertu pauvre, de braver le vice puissant. Ce livre
MORALE. a 1 3
est-il inspiré par la Divinité? est-il sorti de la main des hommes ? Prenez garde à votre réponse. Si l'Évangile est émané de Dieu , à quelque degré d'oppression et d'avilissement que descendent jamais les hommes , ils pourront toujours retrouver leurs titres écrits en caractères sacrés ; toujours des voix courageuses pourront, en récitant des passages du livre divin, réclamer les droits de l'humanité; toujours le chrétien pourra faire pâlir les tyrans, en secouant la poudre de ses souliers. Si l'Évangile est un ouvrage ordinaire, la garantie céleste que nous possédions n'existe plus ; cet ouvrage peut être attaqué , défendu , détruit comme tout autre.
Il est temps que la philosophie s'élève audessus des vaines considérations de parti , et res-r pecte tout ce qui est respectable. Un des plus beaux génies que la France ait produits, Voltaire, est digne de la reconnaissance publique lorsqu'il se borne à combattre la superstition, l'intolé-» rance, le fanatisme : c'est alors qu'il déploie la supériorité de sa raison, et l'on serait un critique
2l4 DE Ll PHILOSOPHIE
absurde , si l'on s'imaginait qu'il est toujours un écrivain passionné. Je suis frappé de cette phrase qui se trouve dans la première lettre où il parle à D'Alembert de la mort des Calas. Pour V amour de Dieu , lui dit - il , rendez aussi exécrable que vous le pourrez le fanatisme qui a fait pendre un fils par son père , ou qui a fait rouer w\ innocent par huit conseillers du roi. Cette phrase impartiale, ce dilemme inévitable offre un modèle de raisonnement juste et de noble attaque contre un horrible fléau. Mais Voltaire conçut le projet insensé d'anéantir le christianisme. Au milieu de l'enthousiasme qu'excitaient la magie de son talent, le charme toujours nouveau de ses productions variées , au milieu des applaudissemens dont l'enivraient les jeunes gens, les femmes, les philosophes et les rois , il semble avoir cherché quelle est l'entreprise la plus difficile qu'un homme puisse tenter. Quelques siècles plus tôt, il eût voulu peut-être fonder une religion; dans son siècle, il voulut en détruire une. Son génie, ses chefs-d'œuvre exciteront à jamais l'enthousiasme des amis des lettres et de la gloire fran-
mcmlâle. a i :>
^a»e; mats sa philosophie légère n'est pas celle ^adoptera l'Europe,
An surplus, un fait bien remarquable c'est cguïm des plus grands, et peut-être le plus grand résultat de tous les efforts de Voltaire, est un service rendu à la religion catholique. En gènerai, on observe dPune manière si superficielle qne mon assertion étonnera la plupart des lecteurs ; il n>n est pas moins facile de la démon* fcrer. Dans la révolution, le catholicisme fiit proscrit : quelques-uns des hommes qui gouvernaient songèrent à mettre un puissant obstacle au retour du culte banni, en établissant le protestantisme en France, L Influence obtenue par Voltaire raidit leur projet inexécutable ; elle avait appelé le ridicule sur toutes les sectes chrétiennes, elle avait répandu rindiflerence : les places arrachées aux ministres catholiques restèrent vides ; ils y rentrèrent sans effort après la
approfondirons - nous les théories si nous ne savons pas même ubaci ver les laits qui se passent sous nos yeux ?
2l6 DE LA fHl&OSOPHIE
Il est des gens d'un esprit assez frivole pour être intimement persuadés que le christianisme n'existe plus. Selon eux, les démonstrations qui semblent annoncer le contraire , prouvent seulement l'hypocrisie ou la crédulité d'un certain nombre d'individus ambitieux ou faibles. Leur opinion peut sans doute paraître vraie, si l'on ne considère que telle société, tel coin de terre; mais que nos regards embrassent l'Europe, et nous verrons bientôt une foule de personnes éclairées que le christianisme anime et dirige. Je prends im exemple chez un peuple qui se pique de dédaigner les préjugés, et qui a produit de très grands philosophes. Il existe à Londres une Société Biblique , fondée en 1 804. Dans l'espace de dix-neuf ans , elle a dépensé , pour concourir à la propagation du christianisme , près de vingtsept millions de nptre monnaie ; elle a fait traduire les livres saints en cent quarante langues ou dialectes (9) ; elle a distribué bien au-delà de six millions d'exemplaires de la Bible ou de l'Évangile; elle est affiliée dans les différentes parties du monde à quatre-vingt-seize sociétés
centrales , autour desquelles se groupe un nombre de sociétés auxiliaires et d'associations bibliques, tellement considérable qu'il est impossible de l'évaluer avec justesse; en Angleterre seulement, on compte près de trois mille réunions secondaires. Il n'est pas permis d'ignorer des faits aussi remarquables , quand on veut parler sur des sujets qui demandent que l'on connaisse l'état de la civilisation et le mouvement de l'e$prit humain.
Nous devons à l'Évangile, considéré avec les seules lumières de la raison, deux immenses bienfaits. L'Evangile offrit au monde un corps de morale plus pur que tous ceux qui existaient. On ne peut dire, à la vérité, qu'il ait apporté aucupe maxime de morale pratique absolument nouvelle ; mais sa supériorité sur les plus sages écrits des anciens philosophes n'en est pas moins incontestable. Ces philosophes vivaient dans des contrées souillées par l'esclavage, et leur esprit s'élevait difficilement à l'idée la plus importante , à l'idée que tous les hommes sont frères. Quelques phrases éparses dans leurs ouvrages, %indi-
2l8 DE LA PHILOSOPHIE
quent cette vérité , mais elle n'est point fondamentale pour eux; tandis qu'elle est une des bases de la morale évangélique, et qu'elle sort de toutes les parties du livre écrit au nom du père commun des hommes.
Le second bienfait complète le premier. Dans les états où régnait le polythéisme , la morale , entièrement séparée de la religion positive , n'était enseignée qu'au petit nombre d'adeptes qui fréquentaient les savantes écoles des philosophes. Un changement prodigieux, un changement dont les effets sont incalculables , s'opéra quand le christianisme vint unir un enseignement moral à la religion, publique. Bientôt des milliers de voix annoncèrent à toutes les classes de la société , des idées utiles pour la conduite de la vie; les gens les plus obscurs entendirent des préceptes dictés par la plus haute sagesse ; la dignité humaine s'en ressentit , et par ce fait seul que la lumière était portée à tous, une sorte d'égalité et une fraternité réelle commencèrent à s'établir parmi les hommes.
La philanthropie est née du christianisme,
MORALE. a 19
dont le double bienfait , dans ses rapports avec l'ordre social, est une morale fraternelle universellement annoncée. Philosophes , soyez religieux et respectez la foi chrétienne*; théologiens , approuvez ou du moins tolérez tous les systèmes de philosophie complets , en les regardant comme des moyens de nous préparer à de plus hautes lumières.
*m<++*)+*m^*+^+*>+%*>*%im^+*<+%**%i%^+%^+ms++>+**+*m>%<mimt*mi%i+mimma*ma9*mAA*