SORT DES HOMMES
Tout change, et dans le mouvement universel des êtres , le genre humain est soumis à la double influence du temps et de sa propre activité : mais a-t-il une marche progressive r avance-t-il vers un but , de manière qu'on doive espérer pourlui sur la terre des destinées meilleures, ou ne fait-il que tourner continuellement dans un cercle, revenant au point d'où il est parti, pour s'en éloigner de nouveau, et pour y revenir encore?
Il faut observer nos facultés, nos divers travaux et leurs résultats. Je vois d'abord avec une extrême surprise que l'imagination, si vive, si féconde, est cependant de toutes les facultés de notre esprit, celle dont les productions s<;
trouvent circonscrites dans les bornes les plus étroites. La poésie, les beaux-arts, heureux enfans de l'imagination, naissent, prospèrent, déclinent, périssent chez un peuple; ils renaissent chez un autre, pour offrir les mêmes phénomènes; et Tçn ne peut dire que dans les dernières contrées qui en jouissent, les poètes et les artistes obtiennent sur leurs prédécesseurs une évidente supériorité. Quelques écrivains ont développé avec beaucoup de talent une opinion contraire ; ils ont prétendu que la littérature moderne surpasse la littérature ancienne ; mais ces écrivains, séduits par un ingénieux système, me paraissent plus jaloux de lui prêter des charmes que de rendre hommage à la vérité. La poésie , en parcourant la Grèce , l'Italie et la France , a déployé dans ces divers États des richesses à peu près égales. On peut prendre indistinctement des vers d'Euripide, de Virgile ou de Racine , pour montrer à quel point de perfection il est donné au génie de parvenir dans cet art brillant. Le goût particulier d'un peuple lui fera préférer ses compositions dramatiques
à celles de tous les autres , mais soyons sans partialité, et nous jugerons qu'on n'a point surpassé les Grecs dans l'art de faire goûter aux spectateurs de vives et nobles émotions : on compose différemment , sans composer mieux. Non, la littérature n'a point une marche progressive; elle décrit un cercle. Le peuple qui succède à ceux qu'abandonne la gloire littéraire, ne continue pas leur ouvrage ; il le recommence.
Des travaux plus sérieux présentent un phénomène très différent. Le pouvoir que l'homme
a de recueillir des faits , de les comparer et d'an
tirer des conséquences , de créer ainsi des sciences fécondes en applications utiles, ce pouvoir s'exerce sur un domaine immense dont il est impossible d'assigner les limites. Ajoutons que dans les lettres, les travaux sont individuels; et que dans les sciences , ils se font en commun. Les richesses scientifiques , amassées chez tous les peuples et dans tous les âges, forment un trésor que nos contemporains grossissent du produit de leurs veilles, et que nos neveux continueront d'accroître. La marche des sciences est progressive :
c'est du point où sont arrivés nos prédécesseurs que nous partons pour aller plus loin.
Sans doute , plusieurs découvertes se sont perdues ; des faits et des procédés connus dans des temps reculés sont ignorés de nos jours. Mais , d'une part , ces pertes sont probablement faibles ; de l'autre, l'avenir ne peut en craindre de semblables. Le génie , par les progrès de ses découvertes , a trouvé les moyens de perpétuer ses œuvres : l'imprimerie et la gravure transmettront indéfiniment les inventions précieuses. Ni les ravages des conquérans , ni les révolutions intestines qui dévorent les peuples, ni les efforts des plus aveugles tyrans , ne sauraient désormais anéantir les lumières. Il existe dans toutes les parties du monde , des archives où toutes les connaissances humaines ont été mises en dépôt. Une contrée civilisée , une seule échapperait aux barbares , qu'elle deviendrait pour toutes les autres l'arche de salut. L'homme ne peut plus détruire l'ouvrage de l'homme ; et pour anéantir les sciences, il faut qu'une révolution physique bouleverse le globe jusqu'en ses fondemens.
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peut-être un jour des résultats incalculables. Les progrès des sciences morales et politiques sont plus difficiles et moins évidens que ceux des sciences physiques et mathématiques. Cellesci , s'exerçant sur la matière inerte , le champ de leurs observations est stable ; l'expérience constate aisément l'utilité de leurs découvertes ; et pour en faire des applications certaines , il suffit de, calculs exacts. Les sciences qui traitent de l'homme et de la société s'exercent sur des sujets mobiles , moins soumis aux sens qu'à la pensée ; les données qu'exige la solution de leurs problêmes sont nombreuses, compliquées et délicates à saisir. Les faits qu'on recueille pour servir de base aux sciences dont je parle, étant sujets à des interprétations différentes , les théories qui en résultent ne persuadent pas également tous les esprits ; et lorsqu'elles sont démontrées, combien de circonstances viennent modifier, contrarier, repousser leurs applications ! Enfin , une mystérieuse loi de la nature veut que presque toujours les hommes nés pour répandre de nouvelles lumières , soient persécutés par leurs