CONCLUSION
En méditant sur les moyens d'améliorer le sort des hommes , on éprouve pour l'Auteur des êtres un sentiment de reconnaissance, de respect et d'amour. Que sont tous nos faibles moyens de propager la morale , comparés à ceux que l'Eternel s'est réservés pour la répandre et la maintenir sur la terre ? L'efficacité des soins de la nature et le pouvoir des nôtres, diffèrent de toute la distance qui existe entre la force du Créateur des mondes et la faiblesse des êtres créés.
Pour que la race humaine subsistât, il était nécessaire qu'elle ne pût violer toutes les lois morales : la volonté divine yN pourvut. Ces lois sont inhérentes à notre organisation , elles par-
lent à nos cœurs; et sur cette révélation première, universelle, repose la durée dû monde.
Cependant des générations se dépravent, se chargent de crimes; elles vieillissent, passent, et sont remplacées par des générations nouvelles qui rapportent sur le globe la pudeur, le désintéressement, la générosité, la franchise. Ces qualités heureuses sont quelque temps garanties de la contagion par le charme qui les environne et le respect qu'elles inspirent. Si l'enfance et la jeunesse ne reçoivent qu'une éducation très imparfaite , du moins éloigne-t-on de leurs yeux la plupart des exemples funestes. Combien de pères enseignent à leurs fils des principes que leurs actions démentent! combien donnent à leurs en fans, contre l'ambition, l'intérêt et l'orgueil , des préceptes qu'ils seraient désolés de les voir un jour s'obstiner à suivre sur la scène du monde ! La maison paternelle est un temple où le feu nécessaire à la vie morale s'entretient , alors même qu'il n'est pas attisé par des mains très pures.
Ainsi la Providence met en œuvre de puissans
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moyens ;poHr conserver les nobles véhicules de la civilisation. Tous, les hommes qui font un digne usage de leurs talens , secondent ses vues bienfaisantes; tous, depuis les législateurs qui par des institutions protectrices apaisent les discordes , adoucissent la misère , dissipent l'ignorance, jusqu'à ces poètes légers , frivoles, qui mêlent parfois des vérités à de riantes chimères. Sans que la nature nous ait départi aucun talent remarquable, nous pouvons encore seconder ses vues. La plus grande somme de bien produite sur la terre est due à des êtres sans nom, dont l'existence utile, mais obscure, passe et n'est point aperçue. Une bonne action qui semble ignorée finit souvent par exercer au loin son influence : lorsqu'on jette une petite pierre dans un fleuve, un cercle léger se forme à la surface des eaux; il en produit un second, celui-ci un troisième, et l'on voit des cercles toujours plus vastes s'étendre vers les deux rives.
Près de terminer cet écrit , résumons quelques idées pratiques.
L'espèce humaine est susceptible de s'amélio-
rer ; elle rie peut y parvenir qu'en respectant les lois morales. ■ f
Tout homme de bien est chargé de répandre l'amour de ces lois. Pour remplir sa mission , qu'il fasse d'abord régner en lui-même les principes qu'il veut inspirer à ses semblables.
Des notions vagues sur la science de la vie ne suffisent point. Il faut avoir une doctrine morale pour donner dé l'ensemble à ses pensées, et pour se diriger avec fermeté vers un but.
Plusieurs doctrines se présentent : écartons celles qui sont défectueuses , incomplètes ; respectons toutes les autres, et que notre choix ne nous rende injustes envers aucune. Les esprits exclusifs causent beaucoup de mal , empêchent beaucoup de bien.
Soyons religieux. L'homme est faible même avec un appui céleste ; que serait-il sans la confiance en Dieu ?
Cherchons à prouver la justesse de notre doctrine par la droiture de nos actions , plus que par la forcé de nos argumens. N'oublions jamais
que la véritable philosophie interdit les discussions subtiles et les débats violens. (i 1)
Après avoir étudié toutes les théories données par les sages , un esprit juste est toujours ramené à sentir la . prééminence de la morale pratique. Je conçois l'Éternel jugeant nos actions; je ne puis me le représenter prononçant sur la doctrine de Locke et sur celle de Kant.
Une des plus fortes preuves de notre immortalité est, selon moi, l'ardent désir que nous éprouvons de connaître la vérité , et l'impossibilité où nous sommes de satisfaire ici -bas ce désir. Dieu ne nous a permis de voir jusqu'à l'évidence qu'un petit nombre de vérités , nécessaires les unes à notre vie physique , les autres à notre vie morale. J'en conclus que plus l'homme aura, dans ce séjour d'épreuves, conformé ses actions aux vérités morales dont il a l'intime connaissance, plus, dans un autre univers, il approchera de la source immuable de toute vérité.
( i ) La philosophie de Platon est diversement interprétée. Il ne faudrait pas en être surpris, alors même que l'auteur eût exposé ses idées avec plus d'ordre. L'amour-propre qui nous donne tant de confiance dans notre sagacité , et qui nous fait mettre dans nos jugemens tant de précipitation, nous empêche de sentir à quel point il est difficile de concevoir parfaitement un écrivain : je m'arrête un moment sur ce sujet.
Lorsqu'un homme qui s'entretient avec nous, développe la théorie d'une science , combien n'a-t-il pas de moyens pour nous transmettre avec clarté ses pensées ! La liberté de la conversation lui permet d'entrer dans des détails minutieux, d'employer des comparaisons familières; les inflexions de sa voix nous indiquent le degré d'importance qu'il -attache aux diverses idées qu'il énonce ; il lit dans nos regards l'effet qu'il produit sur nous , et passe avec rapidité ou s'arrête sur une opinion , selon qu'il sent le besoin de ne pas nous fatiguer ou de nous éclairer
davantage. Cependant, nous avons quelquefois peine à le comprendre, et nous sommes obligés de lui demander des explications. Quand les pensées d'un auteur sont privées de tous ces secours , quand elles nous sont abandonnées sur un papier muet, qui seul les présente à nos yeux , combien n'est-il pas incertain que nous puissions toujours en saisir le sens exact! Avec la plus grande impartialité et la plus forte attention , nous devons fréquemment nous tromper. Souvent un auteur que nous critiquons , s'il? était présent pourrait nous répondre : Vous parlez à merveille ; mais je n'ai jamais pense ce , que vous me frites dire.
Platon, au lieu de réunir ses idées en un corps de doctrine, les a répandues dans plusieurs dialogues. Ce défaut d'ordre ajoute à la difficulté de bien comprendre sa théorie; je suis loin cependant de croire qu'elle soit inintelligible. Il ne peut exister, ce me semble, que trois opinions plus différentes en apparence qu'en réalité , sur la question de savoir quel est le principe moral de Platon. C'est, ou le désir de ressembler à Dieu , ou le désir de donner à toutes les facultés de l'âme un harmonieux accord, ou enfin le désir de se conformer aux idées archétypes morales. Ces opinions assurément ne sont pas identiques; elles peuvent faire classer la philosophie platonicienne dans différentes sections du tableau que j'ai tracé. Mais observons d'abord que toutes
ces opinions se fondent sur des passages de l'auteur grec, et que chacune d'elles peut être. soutenue en l'appuyant de citations assez nombreuses. Observons ensuite qu'elles n'ont rien d'opposé , ni de contradictoire; et que, par conséquent, elles sont susceptibles d'être conciliées.
. Cette dernière assertion blessera les philosophes à systèmes exclusifs; cependant elle est vraie. Les opinions dont il s'agit peuvent être conciliées d'autant plus facilement que Platon û'a point forcé les conséquences de ses principes. Par exemple, il veut qu'on obéisse à l'idée du bien absolu; mais il nous invite à jouir du bonheur qui suit l'accomplissement du devoir. Ce sage ne rejette aucun des mobiles qui doivent exercer sur nous une utile influence.
En général , les exagérations attribuées, à Platon viennent de ses disciples. Le reproche qu'il ne saurait éviter , est celui, de disposer ses admirateurs à s'éloigner de la route de l'observation, en leur faisant goûter le charme des rêveries qu'enfante son imagination poétique.
(a) Je reprocherais à la France de n'être pas assez fière de son Descartes. C'est ce grand homme qui , avec Bacon , a fait succéder les lumières de la philosophie aux ténèbres de la scolastique. On peut ajouter, sans blesser la vérité, que k philosophe
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français eut la plus grande part à cette heureue réforme : le nom de Descartes retentissait déjà dan» toute l'Europe, lorsque celui de Bacon était à prise connu hors de l'Angleterre.
Le Discours sur la Méthode est un des chefcd œuvre de l'esprit humain. On y trouve un certain nombre d'idées qui paraissent aujourd'hui bien communes. Quelle gloire pour l'auteur! quand il écrivit ces idées , il fallait autant de génie pour les découvrir que de courage pour les énoncer; et c'est lui, c'est son influence qui les a rendues vulgaires. Jamais on n'offrira de plus sages conseils à ceux qui cherchent la vérité; jamais on ne saura mieux inspirer des pensées justes et des sentimens élevés. Je croirai qu'on s'occupe réellement d'études philosophiques, lorsque je verrai le Discours sur la Mitlujde dans les mains de tous les jeunes gens qui suivent nos facultés des lettres.
La France peut citer avec orgueil des hommes de génie dans tous les genres ; mais, si l'on demandait quel est le Français dont les méditations ont exercé la plus vaste et la plus utile influence, c'est Descartes qu'il faudrait nommer. G:pendant, combien il est rare que dans nos écoles , dans nos livres, nous lui rendions hommage! il est même difficile de se procurer celui de ses écrits que je viens de citer. Négliger la gloire de Descartes est une monstrueuse ingratitude. Il serait digne du gouvernement de (aire
NOTES. ^5l
imprimer avec luxe les œuvres de ce philosophe , pour en déposer les exemplaires dans toutes les bibliothèques publiques. *
(3) On a beaucoup discuté pour savoir si Aristote croyait à l'immortalité de l'âme; et les érudits ont porté différens jugemens. Le Traité de F Ame , composé par ce philosophe , est d'une extrême obscurité. J'ai parlé de la difficulté qu'il y a toujours à concevoir bien nettement un livre : la difficulté fait plus que s'accroître, elle se change en impossibilité lorsqu'il s'agit des ouvrages où les anciens traitent des questions purement métaphysiques. La nature des idées abstraites , l'exactitude rigoureuse qu'elle exige dans les expressions, le vague inséparable de tant de mots dont la signification .variait dans les diverses écoles , toutes ces causes d'obscurité multiplient à chaque page les énigmes. Nous pouvons donner aux mots que nous traduisons un sens très clair pour nous, très plausible pous nos lecteurs ; mais nous n'avons aucune garantie que ce
* Il n'y a pas trois ans que cette note est écrite , et j'aime à dire que déjà les reproches qu'elle contient sont moins mérités'. M. Cousin a publié une édition complète des œuvres de Descartes. Le Discours sur la Méthode a été réimprimé par les soins de M. Renouard ; en tête se trouve une notice , dont je ferais l'éloge si les liens les plus chers ne m'attachaient à l'auteur, M. Auguste Michelot.
l5l NOTES.
sens soit précisément celui que les auteurs originaux attachaient à leurs expressions. Disons plus : si nos études ne sont pas superficielles , nous acquérons fréquemment la garantie que le sens qui d'abord nous avait paru juste, ne saurait être admis. Ce sens convient pour telle phrase, pour tel chapitre; mais nous voyons bientôt qu'il ne convient point dans telle autre phrase, dans tel autre chapitre; et nous finissons , après avoir tenté des interprétations multipliées , par reconnaître l'inutilité de nos conjectures et l'impuissance de nos efforts. En disant que nous arrivons à ce résultat , je suppose qu'au milieu de laborieuses recherches , nous avons conservé la bonne foi et. l'amour de la vérité; car si nous ne voulons qu'étaler notre érudition , rien n'est plus facile que de- voir dans un ouvrage obscur tout ce qu'on veut y voir. Je puis choisir dans le Traité d'Aristote des passages qui prouvent que, selon ce philosophe, l'âme est une [De Anima , lib. i, c. 9); d'où je conclurai qu'il la croit indivisible et destinée à jouir d'une vie éternelle. Je puis choisir d'autres passages, et soutenir que, selon ce philosophe, l'âme est de même nature dans l'homme, dans l'animal et dans la plante ; bien qu'elle soit simplement nutritive dans la plante, nutritive et sensitive dans l'animal, nutritive, sensitive et intelligente dans l'homme ( lib. 2, c. 3 ). Quelque parti qu'il me plaise de prendre, je saurai donner de l'ensemble à
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mes idées; je ferai croire aux ignorans que j'ai raison , et peut-être finirai-je par me persuader que j'ai porté la lumière dans un des vénérables édifices de l'antiquité. Vaines recherches! Les ouvrages des anciens sur la métaphysique pouvaient être fort précieux lorsqu'on avait les moyens de les comprendre; mais aujourd'hui ces ouvragés présentent des espèces de chiffres dont la clef est perdue pour toujours.
(4) Combien de disputes sur les causes finales! Des moralistes en parlent avec enthousiasme , des physiciens les jugent avec dédain. Il faut tout expliquer par elles /disent les uns , et l'on aura la véritable science. Rejetons-les , disent les autres, ou jamais nous n'aurons de véritable science; et ces deux opinions se soutiennent avec des avantages à-peuprès pareils, et ces deux opinions sont également fausses. Si je demande pourquoi le disque de la lune éclaire, et qu'on se borne à me répondre : parce que Dieu a voulu nous donner le secours de ce flambeau dans les ténèbres de la nuit; on ne m'explique point ce que je voulais apprendre. Les réponses de ce genre n'avanceront certainement pas les sciences physiques; et Bacon, dans son ingénieux langage, a raison de comparer les causes finales à ces vierges qui se consacrent au culte des dieux, et qui n'enfantent point. Mais pourquoi le
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physicien , après des explications savantes, refuseraitil de nous montrer comme une preuve de l'éternelle prévoyance, le cours de cet astre qui, pendant les heures du repos , remplace par sa douce lumière celui dont l'éclat vient animer les heures du travail ? On est inconséquent si l'on dédaigne cette seconde explication. Vainement des savans essaieraientils de nous enseigner à ne voir que des lois mécaniques dans l'univers; notre esprit est formé pour reconnaître des causes finales. Si Ton disait à ces savans que les globes célestes ne sont pas habités , ils jugeraient cette opinion fausse, par la raison qu'il serait absurde d'imaginer que ces millions de mondes existent seulement pour offrir à nos yeux une décoration brillante.
(5) Une discussion relative aux opinions de Cabanis s'étant élevée , il y a quelques années , je fis insérer dans un recueil périodique le morceau suivant: