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par cet esprit de bienveillance, par cet amour du bonheur général qui semblait nous être naturel, et qu'il fallait nourrir toujours dans nos âmes. Turgot conduisait au port le vaisseau de l'État; comment a-t-on repoussé ce vaisseau sur les mers où l'ont battu les tempêtes?
Louis XVI était bien jeune quand il monta sur le trône : il pensa qu'il devait écouter divers conseillers, pour adopter de chacun d'eux les avis qui lui paraîtraient utiles et généreux. Cette idée était spécieuse; elle eût même été sage, si le jeune monarque avait eu plus d'expérience, et s'il avait su éviter de suivre à-la-fois des vues contradictoires. Mais choisir pour ministre Turgot qui voulait une forme d'administration nouvelle, et rappeler les parlemens, ainsi que le proposa Maurepas, c'était établir une lutte fatale. Bientôt , en effet , on vit Turgot réduit à faire enregistrer en lit de justice les édits d'améliorations, contraint qu'il était de les flétrir ainsi lui-même par les formes du despotisme.
Sans avoir à combattre les vieux préjugés et les hautes prétentions des parlemens , c'eût été
pour le ministre trop encore peut-être que d'avoir à se défendre contre la frivolité , l'envie et la cupidité des courtisans. Il est déplorable de voir quelles petites passions, quelles niaises intrigues harcelèrent l'homme vertueux qui s'occupait d'affermir la monarchie, en donnant des garanties nouvelles au bonheur public. Lorsqu'on lit les anecdotes du temps , on passe de l'indignation à la pitié *. La grande faute de Louis XVI est de n'avoir pas accordé une entière confiance à Turgot , de ne l'avoir pas protégé comme autrefois son aïeul protégea Sully.
Cette opinion doit trouver des contradicteurs; la postérité n'est pas encore arrivée pour l'é-
* Je veux citer une de ces anecdotes. Des tabatières fort plates étaient à la mode, on les nommait des platitudes. Une femme de la cour entre dans un brillant magasin, et demande une Turgotine. On ne la comprend pas; elle indique du doigt les tabatières à la mode. On lui dit : « Ce sont des platitudes. » « Eh, bien! reprend- elle , des Turgotines, des platitudes , n'est-ce pas la même chose ?» Ce mot fut trouvé délicieux ; et c'est avec de telles armes qu'on pouvait attaquer, renverser l'homme d'état qui se vouait au bien public!
poque dont je parle, et j'énonce l'opinion qu'exprimera l'impartiale postérité. Il y a des esprits superficiels , des gens à vue courte qui regardent Turgot comme un des auteurs de la révolution ; tandis que ses conseils ont offert les seuls moyens de la prévenir. Ah ! les leçops qui naissent de nos fautes et de nos malheurs serontelles perdues? Je le dis, je le proclame dans l'intérêt des gouvernemens et des peuples, l'adoption des projets de Turgot eût placé la France dans une situation prospère, qui n'eût point été troublée. Les désastres qui sont venus en foule nous assaillir, doivent être attribués surtout à la fatale victoire que les courtisans
remportèrent, et qu'ils ont depuis si cruellement expiée.
Près des trônes, il apparaît quelquefois des hommes d'autant plus éclairés que la morale est la source de leurs lumières, d'autant plus fermes que leur courage naît de leur intégrité. Leur noble aspect effraie les partisans des abus. Heureux les rois qui les honorent du nom d'amis ! Le chancelier de LHospital , Sully , Turgot ,
étaient de- véritables ministres. Quand ces hommes vertueux tombent, les intrigans, les spéculateurs, les ambitieux, les êtres frivoles poussent des cris de joie; et les amis du bien public baissent un front consterné.
Il y a deux espèces de gens bien odieux , bien répugnans ; ce sont les flatteurs et les factieux. Ces deux espèces d'hommes sont en état de conspiration perpétuelle contre les rois et les peuples ; ils se jouent également du bonheur des empires; et je ne sais lesquels outragent le plus les lois, la religion et le bon sens.
Quand on a perdu le moment favorable pour assurer la paix et le bien d'un pays, trop souvent il arrive qu'on fait de vains efforts pour atteindre ces résultats, et qu'on ne parvient point à maîtriser les circonstances. Le plus habile médecin n'a pas toujours des remèdes efficaces à nous offrir; il peut être appelé trop tard. Turgot renversé, il devenait très difficile que la France fût long-temps garantie des tempêtes politiques. On n'avait su ni satisfaire , ni connaître les besoins de la société ; ces besoins comprimés
devaient amener des crises redoutables. Quels moyens restait-il pour les prévenir ?
Nous aimons à rapporter un événement à une seule cause ; cette manière de juger flatte notre orgueil , bien qu'elle prouve seulement la faiblesse de notre esprit. La révolution française eut des causes nombreuses , parmi lesquelles il n'est pas toujours facile de distinguer quelles furent les plus actives; mais si Ton demande quelle fut sa cause immédiate, c'est évidemment le désordre des finances. Si le déficit n'eût pas existé, on n'eût point convoqué les assemblées de notables , les états-généraux , et la France fut restée paisible. On peut composer des ouvrages fort éloquens , et ce qui vaut mieux , très bien raisonnes , sur la dépravation des mœurs , sur l'impiété des philosophes, sur les prétentions de la noblesse, sur les abus de l'ancien régime; mais les phrases les plus énergiques et les idées les plus justes ne prouveront jamais qu'il eût été possible de faire éclater une révolution, si l'ordre eût régné dans les finances.
Puisque le désordre existait , c'était une haute
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et fatale imprudence que d'appeler à délibérer sur nos périls , des hommes qui ne manqueraient pas de faire acheter leurs secours , de * profiter de leur puissance pour exécuter ou pour tenter d'exécuter les projets qui rou-
laient dans leurs têtes. Non que la plupart de ces hommes fussent des factieux; presque tous, au contraire , étaient animés de sentimens honorables ; mais que leurs lumières étaient loin de répondre à leurs intentions! Presque tous, demi-philosophes, demi-politiques, apportaient en tribut au prince, à la patrie, un mélange de vérités et d'eiyeurs. Les plus éclairés virent bientôt opposer à leurs idées une foule d'opinions divergentes; et la voix de la raison fut couverte par le tumulte des passions. Ainsi les hommes les plus sages de la première assemblée, Malouet, Mounier, Clermont-Tonnerre , Lally Tolendal, ont à peine été compris.
Mais les Français prévoient-ils les dangers? De toutes parts on demandait les états-généraux; les membres du parlement de Paris tenaient sur ce point le même langage que les jeunes publi-
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cistes, et leur prêtaient l'appui de cette autorité vénérable qui s'attache à la magistrature. L'enivrement était général. Louis XVI hésitait , la cour s'effrayait; cependant il fallait prendre un parti décisif ; il était urgent d'apporter un remède à la situation toujours plus alarmante des affaires publiques; et tout ce qu'imaginèrent les ministres fut l'édit portant création d'une cour plénière.
- Cet édit changeait la forme du gouvernement. Or, tout changement de cette nature produit des méconten terriens graves et peut exciter des troubles; du moins faut-il que les changemens soient tels qu'ils aient des partisans dont le nombre et l'autorité affaiblissent les dangers auxquels on s'expose. La cour plénière ne satisfaisant aucune espérance, blessant tous les intérêts, ne pouvait avoir de partisans que ses auteurs. Puisqu'on était arrivé au point d'être obligé de modifier la forme du gouvernement, pour échapper aux dangers des états-généraux et pour combler le déficit, au lieu d'oser insulter à tous Jes Ordres en créant une cour plénière , il fallait oser
constituer la France. On pouvait, et ces pensées n'étaient point étrangères aux lumières de Louis XVI, on pouvait concevoir une charte qui, maintenant la prérogative royale, conservant une aristocratie forte et la rendant nationale , assurant à la bourgeoisie des avantages qui lui avaient été jusqu'alors inconnus, eût satisfait les vœux <fe la presque totalité des Français. L'exécution d'un tel projet eût trouvé des appuis que n'obtint point une cour plénière, avorton méprisable du despotisme ministériel ; et les hommes appelés à remédier au désordre des finances , au lieu de se livrer à ces discussions ambitieuses dont les états-généraux ont retenti , eussent consolidé l'ouvrage auquel ils auraient dû leur élévation. Ce moyen sans doute avait des inconvéniens et des dangers; je les vois, je gémis de ce qu'en repoussant le système d'améliorations successives proposé par Turgot , on avait amené l'État sur le penchant de sa ruine. Mais observez, d'un œil impartial, l'époque où Ton était arrivé : il fallait les états-généraux , ou une cour plénière, ou une charte. On sait ce
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qu'on produit les deux premiers moyens : un grand homme eût choisi le troisième.
La situation où l'on est réduit lorsqu'il n'y a plus d'autre moyen , pour prévenir une révolution, que d'opérer soi-même un grand changement politique, est toujours une situation très périlleuse. On s'y trouve placé par sa faute y soit que refusant ou négligeant de ^reconnaître les besoins de la société, on ait poussé les peuples à la révolte, soit que s'étant laissé, par faiblesse, arracher des concessions imprudentes, on ait appris aux factieux à se jouer de l'autorité .
Le plus sûr moyen de prévenir les révolutions des hommes , est de bien apprécier la révolution du temps , de donner ce qu'elle exige , et de le donner non en souverain qui cède , mais en souverain qui commande. Dans un des premiers chapitres de cet ouvrage , nous avons reconnu trois degrés de civilisation, auxquels répondent différens modes de gouvernement. L'habileté de ceux qui dirigent un empire , consiste surtout à juger les besoins nés du degré de civilisation où
les hommes sont parvenus. On peut conjecturer qu'à des époques plus ou moins reculées , les différens peuples arriveront à la liberté politique. Loin d'être effrayés d'une telle pensée, les chefs des états doivent désirer que leurs peuples méritent cette liberté. Sans doute ils y perdront de ce pouvoir faux et dangereux qu'on nomme pouvoir arbitraire; mais ils y gagneront en puissance réelle. Il est bien constaté qu'une assemblée de représentons obtient, dans les jours périlleux, des levées d'hommes et d'argent que n'oserait demander le ministre le plus hardi du pouvoir le plus despotique. Les rois pénétrés de la sainteté de leur mission , ceux qui se forment une idée juste du compte redoutable qu'ils auront à rendre au-delà du tombeau , doivent aspirer à voir leurs nations dignes de la liberté politique, comme on aspire à diminuer le fardeau d'une responsabilité dont s'effraie la conscience. Quand les peuples ont des représentans , il est moins difficile d'être instruit de la vérité; et la libre discussion des projets politiques donne au prince la meilleure garantie qu'il a fait tout
ce qui dépendait de lui pour gouverner dans l'intérêt général.
Mais pour que les chefs des états observent et suivent la marche de la civilisation, non-seulement il importe que les factieux soient réduits au silence, il importe aussi qu'une saine doctrine, généralement répandue, éloigne des esprits les projets chimériques, les rêves décevans, qu'elle chasse des âmes les turbulens désirs qui font passer près du bien avec mépris, pour aller poursuivre avec ardeur un mieux imaginaire. Nous avons en Europe beaucoup d'esprits jeunes qui ne sentent point les dangers de leur effervescence. Il faut leur répéter sans cesse : le bien ne peut germer et se développer qu'avec lenteur; c'est une loi de la nature. Celui qui dédaigne la modération , dédaigne bientôt la justice. Nous ne pouvons nous persuader que la précipitation suffît à gâter les projets les plus utiles. Une des grandes maladies de notre époque , maladie dont on reconnaît les symptômes dans tous les partis , est cette impatience qui souvent se change en fureur, et qui n'est qu'un triste résul-
tat du défaut de morale. On veut jouir à l'instant; on ne sait point , comme le sage, mettre son bonheur à travailler pour les générations à venir. On est assez ignorant pour croire que le travail éphémère de l'homme peut suppléer au long travail du temps. À l'ignorance se joint la vanité ; on compromet tout pour satisfaire cette petite passion. On rougirait d'hésiter , de réfléchir ; et l'on aime mieux hasarder les intérêts les plus chers que de paraître craindre un danger. Oh ! peut-être éprouverait-on quelque honte si Ton savait de quel œil l'homme sensé considère tant d'impatience , de déraison et de forfanterie !
Bannissons surtout l'erreur qui fait regarder telle forme de gouvernement comme un talisman , auquel est attaché le bonheur clés peuples. A cette fausse idée substituons cette vérité fondamentale , qu'on améliore le sort des hommes en propageant la morale et l'industrie. Je vais parcourir les principaux moyens d'atteindre ce double but, quelle que soit la forme du gouvernement.
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