‹ ŒuvresChapitre 49 sur 59 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

d'one fausse gloire.

Il existe un empire qui présente un mélange de civilisation et de barbarie ; et qui, par le nombre d'hommes répandus sur son immense surface, peut mettre un poids énorme dans la balance des destinées humaines. La Russie peut maintenir la paix en Europe et policer l'Asie ; elle peut imprimer des commotions violentes à ces deux parties du monde. Si jamais un Czar enivré de fausses idées de gloire, tentait de parcourir l'Europe en dominateur, ce serait encore un résultat des exemples donnés par cet homme fatal qui naguère a versé tant de sang , ce serait le dernier legs de Bonaparte.

Lorsque, dans la postérité, des philosophes jugeront ce monarque d'un jour, en comparant le

bien qu'il aurait pu faire et les maux qu'il a causés, un vertueux courroux agitera leur âme; et je n'ose dire à quel degré je pense qu'ils feront descendre cet homme qui , pouvant choisir entre les genres de gloire les plus dignçs de la vénération des âges, les dédaigna, leur préféra la gloire militaire. Pour nous, victimes de sa sanglante renommée, imposons - nous la loi de le juger avec calme.

Bonaparte possédait les deux qualités avec les* quelles on est le plus certain de dominer ses semblables : il avait une force de volonté qui bravait tous les obstacles, et une activité si prodigieuse qu'aucun homme peut-être n'en a jamais déployé davantage. Ces deux qualités, dont les effets sont toujours remarquables , indifférentes par elles-mêmes au bien et au mal , méritent la reconnaissance ou la haine, selon la direction qu'elles reçoivent. Ce qui manquait essentiellement à Bonaparte , c'était l'élévation d'âme. Presque tous les sentimens se tournaient chez lui en égoïsme; très peu se dirigeaient vers la justice , aucun vers le bien de l'humanité. Il était

né guerrier, comme d'autres sont nés joueurs. Entraîné par ce plaisir convulsif que donnent, sur les champs de bataille ou dans les repaires du jeu, les alternatives de crainte et d'espérance, plaisir qui rend insensible à tout autre, il hasardait chaque jour ce qu'il avait gagné la veille. Quoique sa fin semble déposer contre ses talens, il eut une étonnante habileté dans l'art de la guerre. La fortune sans le génie ne peut donner vingt ans de succès continuels. Toutefois, il n'eut pas le seul talent militaire qui suppose une âme élevée; il n'eut point cette qualité des grands capitaines, qui leur enseigne à. ménager le sang du soldat. Bonaparte regardait la France comme un parc d'hommes inépuisable : il dévorait des soldats, en demandait, les dévorait, en damandait de nouveaux; et quand il rentra dans Paris pour la dernière fois , il venait en redemander encore. Ce que la postérité verra sans doute de plus honorable dans son histoire , c'est qu'il sut obliger à vivre en paix des hommes divisés d'intérêts , de pensées , et bouillans de la fougue qu'enfantent les révolutions. Mais son défaut

d'élévatioh d'âme se fait encore ici reconnaître. Il ne substitue point dans l'esprit des Français, une noble pensée à leurs idées divergentes ; il veut leur inspirer l'enthousiasme de ses victoires et l'idolâtrie dfe sa personne ; il ne change pas leurs opinions, ifles instruit à mentir à leur conscience ; il les unit , mais sous une commune oppression et dans la même honte. Sa morale et sa politique étaient entre elles dans une harmonie parfaite : il réduisait la morale à l'obéissance, et sa politique consistait à rendre les âmes vénales. Quand on manque d'élévation dans les sentimens, on manque, sou$ les plus importans rapports, de justesse et d'étendue dans les idées. Bonaparte pouvait avancer la civilisation , ouvrir une ère nouvelle , servir d'exemple ; il alla chercher des modèles dans lés temps barbares, et ne sut guère que recommencer ce que d'autres avaient fait avant lui. Il se fit conquérant , il se fit empereur : quelquefois même il fut copiste servile; et on le vit pousser jusqu'au ridicule le soin de rechercher les minutieux usages de la vieille étiquette des

cours. Ses vues étaient tantôt mesquines et tantôt gigantesques ;, il lui fallait des chambellans et le sceptre du monde. L'homme véritablement grand est en avant de son siècle; Napoléon se mit en arrière du sien. CoAme si une voix intérieure lui eût dit qu'il n'était pas assez grand pour un siècle de lumières, il soupirait de regret en songeant à ces temps d'ignorance où il aurait pu se faire élever des autels. Sa grandeur consistait , au-dehors , à se promener en vainqueur dans des contrées qu'il désolait; audedans, à suivre avec persévérance un système de centralisation qui mettait dans ses mains tous les hommes , toutes les libertés et tous les revenus. Chef-d'œuvre de despotisme ! mais ajoutons que le despotisme est ce qui suppose le moins de génie dans le fondateur d'un empire. Pauvre gloire que celle qui n'a point de racines dans le bien public ! Prestige mensonger ! illusion fatale! Cet homme, qui vit ses drapeaux flotter sur les remparts de Lisbonne et sur les murailles du Rremlin,a péri sur un rocher, insulté par le geôlier d'une puissance qu'il abhorrait, laissant après

ïui , pour seules traces dignes d'éloges , un recueil de lois civiles et quelques monumens publics.

Si j'avais besoin de prouver que ce jugement n'est point sévère, il me suffirait de citer les faits nombreux que j'ai laissés dans l'ombre. Les seuls hommes qui aient le droit de contester ce j ugement, sont ceux que Bonaparte combla de ses faveurs aux jours de sa prospérité. Ceux-là forment une classe à part. S'ils gardent le silence sur le conquérant, je les approuve; s'ils essaient de le louer , je les excuse : on ne fait d'un ingrat ni un bon citoyen, ni un sujet fidèle.

Les êtres véritablement grands, sont ceux qui font servir des facilités extraordinaires au bien de l'humanité. Attila , Gengis-Kan , Tamerlan , ne sont pas des grands hommes. Sans doute un individu de haute taille est physiquement grand, alors même qu'il est mal conformé et d'une laideur repoussante ; mais on aurait tort d'en conclure que, pour être un grand homme, il suffit d'avoir des facultés supérieures à celles du vulgaire, quels que soient d'ailleurs la direction et l'usage de ces facultés. Il s'agit d'une grandeur morale;

or , il y a nécessairement quelque chose de très petit dans l'homme qui ne dirige point ses facultés vers le bonheur de ses semblables.

Nos armées permanentes , funeste appât à la soif des conquêtes, seront long-temps et peutêtre toujours un obstacle aux progrès de la civilisation. Elles sont tour-à-tour des instrumens de despotisme et d'anarchie ; mais il est aussi difficile de dire comment on pourrait s'en passer, qu'il est facile d'indiquer les dangers qu'elles entraînent.

Après la restauration , c'était pitié d'entendre des hommes célébrer la gloire militaire en même temps qu'ils demandaient la liberté. Un roi guerrier est despote quand il veut l'être; et, partout où existent des armées permanentes, les gouvernemens ont un puissant moyen pour se débarrasser des lois qui leur déplaisent. Il est des personnes qui , précisément par ce motif, jugent les armées fort utiles; mais ne donnez pas trop de confiance à ces instrumens de mort, ils changent souvent de mains. Fières, d'abord, d'exécuter les ordres du pouvoir absolu, les ar-

niées permanentes finissent par faire alliance avec l'anarchie. Dans ces derniers temps, la France, l'Espagne, l'Italie ont vu des soldats menacer le trône. Il est plusieurs manières de mettre en danger la civilisation , et toutes sont à l'usage de la force militaire.

Nous n'avons encore que des idées confuses sur nos plus grands intérêts., ou du moins sur les moyens de les assurer. Il faudrait que la force morale prédominât sur la terre, et que la force physique lui fût soumise. Les deux grands agens de celle-ci sont la multitude grossière et les armées permanentes. Le premier peut être affaibli chaque jour par d'utiles institutions , par l'enseignement et par le christianisme. Le second est plus difficile à détruire : il faudrait dans les gouvernemèns un accord de vues bienfaisantes , qu'on ne peut guère attendre de tous. Un d'eux pourrait-il, sans s'exposer à d'imminens dangers, donner l'exemple de se passer de cette force militaire redoutable aux autres et à soi-même ? C'est une des plus belles questions que puissent traiter les hommes qui connaissent l'art de la guerre, il- »9

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L'opinion peut du moins préparer d'utiles formes , en s'élevant contre l'esprit de conquêtes, en flétrissant cette hideuse gloire que devrait repousser toute nation qui n'est plus sauvage , et qui n'est pas encore barbare. Avant nos troubles civils, l'odieuse célébrité qui s'attache aux conquêtes, aux incursions guerrières, semblait avoir été jugée pour toujours. Les idées pacifiques se répandaient, depuis près d'un siècle, dans l'Europe civilisée; et je le dis, avec une sorte d'orgueil , le respect pour ces douces idées fut inspiré d'abord par les écrits d'un Français. Au milieu des triomphes et des dévastations de Louis XIV, une voix presque divine se fit entendre: c'était la voix de Fénélon. Puisant son génie dans la vertu , Fénélon eut pour guide cette pensée que la gloire des rois ne consiste que dafts le bonheur des peuples;'il réprouva la renommée qui s'achète par le sang et les pleurs: il releva l'éclat de ces travaux paisibles qui, perfectionnant les lois, les mœurs et l'industrie, assurent aux humains la prospérité dont le ciel les invite à jouir. Un livre composé pour l'édu-

cation du duo de Bourgogne , instruisit l'Europe entière* Quand la révolution éclata , un saint respect s'attachait encore aux idées qui tendent à bannir le fléau de la guerre. L'Assemblée constituante déclara que la France renonçait pour ja+ mais aux. conquêtes : cette déclaration fat unit versellement applaudie , niais die n'étonna point; elle était l'expression simple des senthnem cp*e tous les Européens partageaient avec les Fraatçais... O faiblesse, des hommes! O vanité de leurs résolutions et de leui*s espérances !

Hua le commerce et les arts prospéreront dans les diverses contrées de l'Europe* plus. se* habiteras auront des moeurs pacifiques. JL mesure que les hommes s'éclairent, la gloire des arawf perd de son éclat. Peut-être un jour les cootoquérans exciter ont p|us que la haine ; il suffit de son* get* aux atrocités qui remplissent leur t ie , pour ép^ouver\du mépris» et. du dégoût Jennesaistfà se trouvai Cet apologue.

Une miit, je rêvai que j'étais dans jknjjafldih délicieux. Une douzaine de jolis <enfans? à peine sortis du : beteeau ^ jouaient en. liberté sur un t^

pis de verdure. Un homme de haute taille parât; ses vêtemens étaient riches , mais en désordre : il franchit l'espace qui ,1e sépare de ces enfans, se jette sur eux , et les massacre tous. Je voulais m'élancer sur lui , mais je faisais de vains efforts pour avancer, et ma voix s'attachait à mon gosier. Le monstre s'éloigna en chantant avec une joie féroce. Tout-à-coup, je me trouvai près de lui dans une autre partie du jardin : il était assis et calme. J'avais recouvré la voix, et je l'accablai des noms les plus odieux. Je veux bien t'éclairer, me dit-il sans s'émouvoir , et tu vas louer mou humanité. Deux génies présidèrent à ma naissance. L'un, ennemi des états que m'a laissés mon père , souffla sur moi, et dit : il sera conquérant L'autre , arrivé trop tard, ne pouvant plus que modifier mon caractère , resta près de moi pour veiller àmon éducation. Très jeune, je demandais des armes, et ne respirais que la guerre. Le bon génie , par ses soins persévérans , obtint qu'au lieu de bouleverser le monde, je me contenterais des jeux dont tu viens d'être témoin. Qu'estce qu'un petit nombre d'enfans dont je prive

mères, près des milliers d'hommes que j'au-

is fait périr? Avec quel empressement mon

Miple ne doit-il pas m'offrir ce léger tribut?

*nge aux conquérans; bénis ma modération,

dis que mes jeux sont innocens. Il me tendait

main sanglante; je tressaillis et m'éveillai!

qu'ils attachent moins d'importance à ces hautes et souvent oiseuses discussions sur les formes I1 de gouvernement ; et pour qu'ils s'occupent de tout ce qui peut améliorer les hommes, par la propagation de la morale et de l'industrie.

Cette pensée est en harmonie avec les principes du christianisme. Il y a un grand fait religieux sur lequel ne s'arrêtent pas les esprits,

parce que ses conséquences peuvent contrarier les ambitions humaines. Le Christ apparut au milieu d'un peuple sans gouvernement, au milieu d'un peuple subjugué , voulant ainsi que ses principes n'appartinssent exclusivement ni à la monarchie, ni à la république, ni à l'aristocratie, ni à la démocratie : il apportait sur la terre la morale de l'homme; il le prit au dernier degré du malheur, pour lui ouvrir des trésors de sagesse qui pussent lui servir dans tous les états où le placeraient ensuite ses destinées. Le christianisme ne s'occupe donc point de formes politiques ; son grand but est de perfectionner l'homme dans toutes les conditions , quelles que puissent être les lois qui le régissent.

On a trop distingué les gouvememeris par leurs formes matérielles; peut-être les classerait-on avec plus de sagesse par l'esprit qui les anime. Mes principes sont d'accord avec tons les gouvernemens justes et paternels ; tous ont intérêt; à ce qu'on améliore l'espèce humaine, comme ils ont intérêt à remplir leurs devoirs.

En appelant les amis du bien public à suivre cette direction, je ne les invite point à former une association qui ait des statuts jet des assemblées ; on la verrait bientôt peut-être se corrompre et se changer en un parti. Ce qui caractérise les partis , c'est d'avoir sciemment , ou à leur insu, des intérêts plus ou moins distincts de l'intérêt général. J'avouerai donc qu'une réunion d'hommes très instruits des besoins de l'État, et tout occupés de le servir, ne formerait point, à proprement parler, un parti ; et j'accorderai même qu'il est des jours de crise où une telle réunion peut être utile; mais soyez certain que, si L'on ne se hâte de la dissoudre, elle finira par faire plus de mal qu'elle n'a d'abord fait de bien. De son existence même résulte

pour elle un intérêt de corps , qui doit inévitablement se fortifier chaque jour; elle a des chefs , au moins par le fait , puisque tous ses membres ne peuvent exercer une égale influence ; quelques - uns emploieront pour leur propre avantage les forces de la société , qu'ils dirigeaient d'abord d'une manière conforme à l'avantage de leurs semblables. En vain tous les fondateurs resteraient-ils fidèles au but de l'institution : les ambitieux, les intrigans tardent peu à se glisser dans les réunions de ce genre ; ils s'en emparent , et finissent par les exploiter à leur profit. Une association, plus vaste qu'aucune autre, existe et doit suffire : elle est établie entre tous les gens de bien , par Dieu même qui leur a donné d'invisibles moyens pour s'entendre d'un bout du monde à l'autre.

C'est cependant une question délicate sur laquelle diffèrent des esprits éclairés , que celle de savoir si , dans les tempêtes publiques , on peut marcher d'un pas ferme entre tous les partis, ou s'il est nécessaire de s'attacher à l'un d'eux. Il y a des argumens plausibles en faveur

de cette dernière opinion ; voici ceux qui m'ont le plus frappé.

Ce n'est pas un bien absolu , c'est un bien relatif qu'il s'agit de procurer à la société. Par conséquent, si le malheur des temps veut que les partis aient seuls de l'influence, il faut s'unir à celui dont les vues se rapprochent le plus ou s'éloignent le moins de la justice et de la vérité.

On perd de sa liberté eu suivant la bannière d'un parti, mais on ajoute à ses forces celles d'un grand nombre d'hommes ; on est vanté par eux , on est élevé aux emplois dont ils disposent , et l'on acquiert ainsi de puissans moyens pour exécuter des entreprises difficiles. Si Ton s'obstine au contraire à garder son indépendance, réduit à ses propres forces , attaqué, dénigré par les divers partis qui tous ont à se plaindre de ce qu'on refuse de les servir , uni d'intentions avec dés gens estimables, mais dont la plupart vivent isolés et sans crédit, on ne peut exercer une grande influente, k moins que des avantages bien rares ne viennent suppléer à

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tout ce qui manque évidemment dans une telle situation.

• En se laissant guider par les amis de telle opinion, on rend sa vie plus douce. Je ne parle point ici des dignités , fies richesses , ni même des applaudissemens qu'une faction prodigue à celui qui la sert : c'est avec des gens probes que je traite la question qui m'occupe ; pour les autres, elle est résolue d'avance. Adopter un parti, c'est se ménager des soutiens , dont notre faiblesse a besoin. Entouré d'hommes qui marchent hardiment vers un but, on s'étourdit avec eux sur les dangers; on s'enivre de leurs succès, qu'ils croient toujours décisifs ; on se ranime , dans les revers, au bruit de leurs espérances. La position de celui qui ne cherche d'appui que dans sa conscience est bien différente. Il faut une étonnante force de caractère pour se contenter d'avoir raison presque seul. L'homme attaché rigoureusement à la vérité, à la justice, voit les factions triompher tour-à-tour, sans que leurs succès en soient jamais un pour lui; il voit des erreurs remplacer des erreurs, des crimes suc-

céder à des crimes, sa douleur est la même; et comme la sympathie le ponte vers les êtres qui souffrent , sa vie se passe à défendre des opprimés.

Enfin, on peut servir un parti et jouer un rôle honorable. Si, plein de franchise, de loyauté, de courage, on tente d'éclairer, de modérer ceux auxquels on s'allie, on leur épargne des fautes, on préserve leurs adversaires de grandes calamités; et toujours les hommes généreux d'un parti obtinrent l'estime du parti contraire. .

Oui, je conçois fort bien les divers avantages sur lesquels nous venons de jeter un coup-d œil. Il est fâcheux que ces avantages , si nombreux et si doux, ne se concilient point avec un pur amour de la justice et de la vérité. Embrasser un parti, prendre l'engagement ou formel ou tacite de servir ses projets , de combattre ses adversaires, de pallier ses fautes, d'excuser ses erreurs , c'est s'engager à soutenir d'autres intérêts que l'intérêt public. Dévouez votre existence à ce seul intérêt : si beaucoup d'hommes se réunissent à vous , remerciez le sort de vous avoir

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fait naître dans d'heureuses et rares circonstances ; si vous vous trouvez presque seul , rendez grâce au ciel de vous avoir sauvé de l'égarement général.

Je plains le pays où * lorsqu'on veut classer les individus par leurs opinions politiques, on n'aperçoit que deux partis extrêmes , et un centre nul, flottant de l'un k l'autre. Ce pays manque d'hommes»

Une vérité peu connue, et cependant fondamentale , c'est qu'entre les partis , doivent naturellement se trouver les êtres les plus respectables et les êtres les plus vils. On ne conteste guère la dernière partie de cette assertion ; mais on semble ignorer la première.

Il y a dans les partis de nombreux égoïstes , mais du moins ils montrent quelque courage, ils s'exposent à des dangers. Les égoïstes lâches se glissent dans le centre, attendant le vainqueur qu'il faudra saluer; toujours prêts k lui offrir le tribut de leurs forces, et à le pousser à de criminelles folies en le trompant sur Tétendue de sa puissance. Ces êtres servîtes sont effroyables

au milieu des révolutions ; ils semblent s'arranger pour devenir complices de tous les forfaits* Ainsi, Ton a vu dans la Convention des hommes sans nom , mais dont les votes comptaient , se lever pour tous les arrêts de mort, sacrifiant leurs amis de la veille à d'autres amis, qu'ils étaient près d'immoler à leurs amis du lendemain : ils se levaient, se baissaient avec l'impassibilité de la machine qui exécutait leurs terribles arrêts. Heureux les temps moins agités où les lâches ne jouent qu un rôle ridicule !

De même qu'on trouve entre les partis et au-dessous d'eux une espèce de caput mortuurn de la société, on trouve entre les partis et au-dessus d'eux l'élite de l'humanité, les hommes les plus dignes de vénération par leurs lumières et leurs vertus. De tels hommes planent sur les trois classes d'individus que nous avons seules observées. La nouvelle classe qu'ils doivent former n'existe-t-elle point dans un pays? je le répète, ce malheureux pays manque d'hommes.

Je sais à quels dangers on s'expose dans les

tempêtes politiques, en suivant la voix d'une conscience éclairée; mais ne changeons point l'état de la question : la question est de savoir comment on doit servir la cause du bien public En s'élevant au-dessus des partis, on n'examinera point si les hommes dont on est entouré sont nombreux. S'il y a peu de gens de bien, c'est une forte raison pour rester homme de bien. Quelque faible que soit leur nombre , qu'ils se gardent de s'affaiblir encore par d'impures alliances. Il est impossible qu'un ambitieux, un intrigant se dirige vers leur but. En s'alliant à lui, ils s'affaibliraient moralement; j'ajoute qu'ils s'affaibliraient même numériquement : on ne peut tendre la main à un fripon , sans que d'honnêtes gens retirent la leur. Ce qui perd les hommes, c'est de vouloir des succès; ils en auraient, s'ils ne voulaient que remplir leurs devoirs.

Souvent des ministres embarrassés au milieu des partis, ont déclaré qu'ils voulaient n'en servir aucun , et se vouer uniquement à l'intérêt public. En général , ils ont été bien peu fidèles

à ce sage principe; en général, loin de s'élever au-dessus des partis, ils se sont abaissés à les servir tour-à-tour; et le système qu'ils ont mis en pratique, est flétri de l'ignoble nom de bascule. I/Hospital, vénérable modèle des magistrats et des ministres, tu n'essayais pas d'affaiblir les catholiques et les protestans , en les faisant jouir de ton appui tour-à-tour ; tu planais sur eux , et voulais pour leur bonheur, les obliger à vivre en paix! Le soin qui t'occupait n'était pas celui de conserver ta place; c'était le soin de former un roi et de rendre la France heureuse. Tu succombas , mais le fruit de tes travaux n'est point perdu pour le genre humain; ton souvenir animera éternellement les grandes âmes, pour les guider vers le succès ou les consoler dans les revers. Il he faut point le dissimuler : aussi long-temps que les lumières et la sagesse ne seront pas assez répandues dans un État pour que les ministres , les orateurs, les écrivains qui s'élèvent au-dessus des partis, trouvent un nombre d'approbateurs capable de faire prévaloir leurs projets, les destinées de cet État seront en péril.

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